Vie et mort du camp de la paix israélien

Le patron du parti travailliste israélien, Isaac Herzog, véhicule la même rhétorique et le même baratin qui avaient déjà servi à Ehud Barak pour torpiller le “processus de paix” il y a quinze ans. Faudra-t-il que l’on patiente une décennie et demi de plus pour lui faire admettre ce qu’il a fait ?

Durant une douce soirée d’octobre 2000, Ehud Barak, qui était alors Premier Ministre et président du parti travailliste d’Israël, a tenu une conférence de presse à Tel Aviv, au cours de laquelle il fit une annonce tonitruante qui devait laisser une empreinte sur les élites dirigeantes israéliennes pendant des années. Israël, déclara-t-il, n’a pas de partenaire avec qui faire la paix.

Cela ne faisait que quelques mois que les pourparlers de paix de Camp David s’étaient progressivement enrayés, et comme tout homme politique digne de ce nom, Barak s’était rendu compte que son avenir politique dépendait de sa capacité à convaincre le public israélien qu’il n’était pas responsable de l’échec des négociations. Aussi, ses conseillers politiques et lui avaient mis au point un mantra qui a fini par définir toute la période de ces quinze dernières années, et qui hante le “camp de la paix” israélien.

Le baratin a fonctionné, et il y a à cela de très bonnes raisons. Une semaine auparavant, les Palestiniens des territoires occupés avaient lancé la seconde Intifada. Les Palestiniens d’Israël descendirent en masse dans les rues pour protester en solidarité avec ceux de Cisjordanie et de Gaza. Et de ce fait, Barak, qui avait battu Netanyahou aux élections de 1999 et avait reçu pour mandat d’atteindre un “accord historique” avec le leader palestinien Yasser Arafat, se trouvait soudain dans une impasse.

Son gouvernement s’est effondré avant même le début des pourparlers, et il savait qu’il devrait inévitablement affronter de nouvelles élections, qu’ils échouent ou qu’ils aboutissent [à un accord]. Que lui importait que le mantra du “pas de partenaire” soit nuisible pour le futur des conversations de paix – qui reprirent dans diverses configurations après Camp David – ou même pour l’intérêt général du pays, Barak y voyait son gilet de sauvetage politique.

Ehud Barak, Bill Clinton et Yasser Arafat en 1999. (photo: Sharon Farmer)
Ehud Barak, Bill Clinton et Yasser Arafat en 1999. (photo: Sharon Farmer)

Les Israéliens, pour leur part, avaient de bonne raisons de croire Barak. Une profonde méfiance à l’égard d’Arafat, associée à un soulèvement qui allait se développer jusqu’à devenir beaucoup plus meurtrier que le précédent, a effacé beaucoup de ce que le “camp de la paix” avait construit au cours de la précédente décennie, à l’apogée des “années Oslo”.

Le consensus israélien s’est bâti autour de l’idée que le conflit ne peut pas être résolu, seulement géré

Alors, l’insistance de Barak a réussi à faire pénétrer le leitmotiv dans le sens commun, ce qui donné à sa formule “pas de partenaire”  des pouvoirs quasi-mythiques, de sorte qu’elle a véritablement donné le ton aux gouver­ne­ments israéliens successifs des quinze dernières années. Du retrait unilatéral de Gaza voulu par Ariel Sharon – dont un des principaux conseillers politiques, Dov Weissglas, allait comme on le sait admettre que le désengagement devait fournir “la dose nécessaire de formaldehyde [1] pour qu’il n’y ait plus de processus politique avec les Palestiniens – jusqu’à [l’ancienne présidente du parti travailliste, de 2011 à 2013] Shelly Yacimovich, qui insista pour parler au gouvernement Netanyahou du coût de la vie en Israël plutôt que du coût de l’occupation, le consensus israélien s’est bâti autour de l’idée que le conflit ne peut pas être résolu, il peut seulement être géré.

Des années plus tard, les principaux conseillers de Barak en sont venus à déplorer le rôle qu’ils ont joué dans le lancement du leitmotiv. Comme Peter Beinart le note dans son livre “La crise du sionisme”, Tal Ziberstein, qui était un des assistants de Barak, a admis que la campagne d’opinion sur le thème “pas de partenaire” est une des choses qu’il regrette le plus. Eldad Yaniv, ancien conseiller de campagne de Barak et politicard connu pour avoir collaboré étroitement avec des politiciens de tous bords a ajouté : ­«Dix ans plus tard, il se trouve encore des gens qui disent “nous leur avons tout donné à Camp David et n’avons rien reçu en retour”. C’est un mensonge flagrant… J’étais un de ceux qui étaient derrière ce slogan misérable et mensonger. Cela a pu, jusqu’à un certain point, se justifier dans le but de pousser les Palestiniens à reprendre les négociations, mais c’est faux.»

Mais au moment où les assistants de Barak sont passés aux aveux, il était trop tard. Le glas avait sonné pour un “camp de la paix” israélien, dont la raison d’être se résumait à sa participation à des négociations de bonne foi avec un partenaire palestinien.

Le leitmotiv “pas de partenaire” continue de résonner jusqu’aujourd’hui. Il y a à peine quelques semaines, le Président de l’Union Sioniste, Isaac “Buji” Herzog [2], présentait le nouveau programme diplomatique de son parti à l’Institut National des Études de Sécurité à Tel Aviv. Selon son plan, Israël doit achever la “barrière de séparation” dont Ariel Sharon avait lancé la construction au début des années 2000, afin qu’elle entoure les “blocs d’implantations” existants de manière à les annexer à Israël. Il accorderait aussi l’autonomie aux Palestiniens dans les zones A et B de la Cisjordanie (zone A sous contrôle complet de l’Autorité Palestinienne, alors qu’Israël gère la sécurité dans la zone B [3]) et transférerait les quartiers de Jérusalem-Est tels que Issawiya et Shuafat – qui sont sous contrôle israélien depuis 1967 – à l’Autorité Palestinienne [4].

Herzog a aussi critiqué le gouvernement Netanyahou pour être “trop mou” en ce qui concerne la Bande de Gaza, où selon lui le gouvernement israélien ne bombarde que des espaces vides au lieu d’êtres humains. “C’est cela le genre de coexistence qui est actuellement possible”, a déclare Herzog à la foule […].

Il n’y a rien de “nouveau” dans cette vision de Herzog – à y regarder de plus près, cela ressemble à la doctrine Netanyahou sous stéroïdes. Au-delà de cela, cependant, cela rappelle non seulement que la gauche israélienne ne s’est jamais remise de son sabordage par Barak, mais aussi le fait qu’elle a joué un rôle crucial – peut-être aussi crucial que celui de la droite – dans l’enterrement de toute chance de réalisation de la “solution à deux États”.

On n’a pas pu s’empêcher de rigoler quand, la semaine dernière, le Premier Ministre Netanyahou a raillé Herzog devant l’assemblée plénière de la Knesset : «Bonjour Buji, je suis heureux que vous vous soyez réveillé. Bonjour, les Travaillistes, bienvenue au Moyen-Orient. Le signal d’alarme a retenti, et peut-être êtes vous en train de comprendre où nous vivons” [5].

D’une certaine manière, c’est le propre parti de Herzog qui a jeté, il y a des années, les bases de ce qui permet à Netanyahou d’exercer une emprise apparemment sans fin sur la fonction de chef du gouvernement. Au lieu de proposer de mettre réellement fin à la dictature militaire d’Israël en Cisjordanie, Herzog propose un plan bâti sur des piliers vieux de 15 ans qui auraient dû s’effondrer depuis longtemps. Au lieu de proposer à l’opposition d’organiser un combat contre la ségrégation ethnique, Herzog et son parti ont surenchéri et ont adopté l’adage “pas de partenaire” dans une tentative cynique de détourner les électeurs de Netanyahou.

Quand il s’agit des idées reçues en politique, la narration triomphe presque toujours sur les faits. Mais pour ceux qui croient que les Palestiniens et les Israéliens peuvent vivre sur cette terre en égaux, la vérité est une chose essentielle. Et quand nos soi-disant leaders – ceux qui se qualifient eux-mêmes comme “de gauche” – essaient de nous convaincre à coups de slogans et de mensonges, c’est à nous qu’il appartient de réagir.


[1]  formaldehyde : produit chimique utilisé comme fixateur et conservateur de cadavres – NDLR
[2]  Isaac Herzog est Président du Parti travailliste depuis 2013, mais il est également chef de file de la coalition de gauche, de centre-gauche et du centre appelée l’Union sioniste pour les élections législatives. – NDLR
[3] zones A, B et C : découpage de la Cisjordanie instauré en 1995 dans un des accords composant “les Accords d’Oslo”, qui étaient supposés conduire à la création d’un État palestinien en… 1998. – NDLR
[4] En juillet 1994, fait unique dans l’histoire des mouvements de libération nationale et de la décolonisation, Yasser Arafat et les principaux leaders de l’OLP se sont constitués prisonniers de l’occupant israélien, dans un territoire toujours occupé, sans libération des 14.000 prisonniers palestiniens, et sans aucun autre engagement d’Israël que de négocier (sans que l’objet de la négociation soit clairement précisé). Une “Autorité Palestinienne Provisoire” (A.P.) a été mise sur pied, mais le mot “provisoire” a été rapidement “oublié”. Une de ses tâches principales est de faire régner un ordre relatif pour le compte de l’occupant, que l’A.P. protège autant qu’elle le peut de toute violence. Ainsi s’est mis en place – selon la formule de Michel Warschawski – un “protectorat auto-administré” (aujourd’hui réduit à la Cisjordanie) dans lequel les conditions quotidiennes d’existence de la population palestinienne s’est sensiblement dégradée par rapport à la période allant de 1967 (l’occupation) à 1993 (les Accords d’Oslo). – NDLR
[5] Netanyahou a déclaré que son gouvernement va mettre en place un plan pluri-annuel pour construire des “barrières de sécurité” pour entourer entièrement le territoires israélien afin de “[nous] défendre contre les animaux sauvages”. Le refus de la dignité d’être humain aux peuples arabes est une constante dans le discours politique israélien depuis bien longtemps :
Menahem Begin, dans un discours devant le Parlement israélien, assimila les Palestiniens à « des bêtes qui marchent sur deux jambes » (cité par Amnon Kapeliouk, « Begin and the beast » New Statesman, 25 juin 1982). – Yitzhak Shamir, premier ministre israélien : « Les palestiniens seront écrasés comme des sauterelles … leurs têtes éclatés contre les rochers et les murs » (1er avril 1988). – Ehud Barak : « Les palestiniens sont comme les crocodiles, plus vous leur donnez de viande, plus ils en veulent« . (Jerusalem Post du 30 avril 2000) – Raphael Eitan, chef d’État major des forces armées israéliennes : « Lorsque nous aurons colonisé le pays, il ne restera plus aux arabes que de tourner en rond comme des cafards drogués dans une bouteille». (New york Times, 14 avril 1983).

EdoKonradCet article de Edo Konrad a été publié par +972 le 13 février 2016.
Traduction : Luc Delval

Edo Konrad est écrivain, blogueur et traducteur. Il vit à Tel-Aviv. Précédemment, il a travaillé comme rédacteur à Haaretz et il est actuellement rédacteur en chef adjoint à +972 Magazine. On peut le suivre sur Twitter : @edokonrad

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