Une pièce de théâtre satirique montre comment l’aide étrangère met la société palestinienne sur la touche

House of Yasmine s’en prend au rôle néfaste de l'aide étrangère dans la société palestinienne (Sarah Tuck)

Un talk-show politique ouvre House of Yasmine Yasmine Beit » en arabe), une pièce de théâtre coproduite par le Théâtre Ashtar de Ramallah et le Théâtre Al-Harah de Jérusalem. L’histoire démarre alors que l’une des protagonistes, Yasmine, défenseur des droits de l’homme, discute la demande de l’Autorité palestinienne à devenir État membre des Nations unies ; elle se tourne ensuite vers le public pour lui demander ce qu’il pense du rôle joué par l’argent étranger dans la politique palestinienne et dans les questions d’ordre socio-économique.

House of Yasmine s’en prend au rôle néfaste de l'aide étrangère dans la société palestinienne (Sarah Tuck)
House of Yasmine s’en prend au rôle néfaste de l’aide étrangère dans la société palestinienne (Sarah Tuck)

Ceux qui ont assisté récemment à ce spectacle au Freedom Theater de Jénine ont été prompts à souligner que la dépendance financière empêche, à la fois, toute organisation à être réellement indépendante et tout développement à être véritablement durable, en Palestine.

Lorsque se termine le tournage du talk-show de Yasmine, celle-ci est fêtée par ses amis et sa famille lors d’un anniversaire surprise. Malheureusement, elle est victime d’une balle tirée par un sniper. Le chaos qui en résulte conduit sa famille et ses amis proches à chercher de l’aide à toutes les sources disponibles et, finalement, à perdre de vue leur objectif initial – aider Yasmine.

Confronté à un ami mourant et ayant une certaine connaissance du système d’aide, les proches de Yasmine appellent un spécialiste international de la santé, Kate. Elle en arrive à conclure que Yasmine, proche de la mort, a un besoin urgent de médicaments qui ne peuvent être obtenus que sous réserve d’une demande écrite pour leur acquisition. La famille et les amis de Yasmine ont à peine terminé de rédiger une demande complètement dépolitisée, qu’ils sont ensuite invités à signer un document assurant le donateur que l’argent n’ira pas à des « terroristes ». Soulignant l’absurdité de ces procédures bureaucratiques, ces événements prennent place à côté d’une Yasmine alitée et impuissante.

Kate revient enfin avec la « médecine verte », qui conduit les amis de Yasmine à se demander : « Y a-t-il un risque de dépendance ? » Kate assure à tous que, à petites doses, le médicament ou le fonds d’aide qu’il représente, n’aura que des effets positifs. D’autres donateurs se proposent rapidement et offrent leurs propres formes d’aide. Alors que l’assistance médicale commence à avoir un effet, presque tous autour de Yasmine ont trouvé un moyen de tirer parti de ses blessures et semblent préférer qu’elle reste malade, continuant à profiter du processus qui consiste à sauver Yasmine, et se désintéressant de l’aider réellement.

Il devient vite évident que Yasmine aurait tout aussi bien pu s’appeler Palestine et que son histoire est semblable au mouvement nationaliste et à la lutte contre l’occupation, après l’afflux de l’aide étrangère suite aux accords d’Oslo de 1993 et ?la création d’une économie dépendante de l’aide internationale.

Bâillonner la dissidence

Le personnage du fils de Yasmine est particulièrement remarquable ; il est confronté au dilemme de se rebeller contre le système ou de s’y confondre, oubliant sa mère, en échange d’immenses récompenses personnelles. Comme le note l’expert international de la santé (Kate), il a « beaucoup d’énergie et de potentiel » et elle pourrait l’aider à étudier à l’étranger ou à obtenir un salaire confortable en échange de son silence sur des matières telles que résistance, révolution et libération.

Ses chants clamant « non à la médecine verte » sont reçus avec préoccupation, non pas parce que l’expert international se sent obligé d’entendre la critique, mais plutôt par peur que ces idées ne se répandent. Le combat de ce jeune homme pour prendre une décision est celui que mènent, aujourd’hui, de nombreux jeunes Palestiniens diplômés. Dans un pays où les emplois sont rares, commencer à travailler pour des organisations non gouvernementales est l’un des rares moyens pour les jeunes de mettre leurs compétences en application et aussi d’obtenir un bon salaire. Même si beaucoup d’entre eux critiquent souvent l’aide et les donateurs internationaux, il leur est conseillé de conserver leur emploi, de garder leurs critiques pour eux-mêmes.

En septembre dernier, par exemple, lorsque le Forum Sharek pour la jeunesse (un groupe palestinien) a lancé une campagne en faveur de l’initiative pour un État palestinien émanant de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, des entretiens avec des employés actuels et anciens, dont beaucoup n’étaient pas d’accord avec l’initiative, ont révélé qu‘une directive interne les avaient enjoints d’éviter toute critique de l’Autorité palestinienne dans des lieux publics et d’ajuster leur activisme personnel en conséquence.

La reconnaissance de la connexion entre l’aide internationale et l’obligation de se taire est grandissante. Selon Aghsan Barghouthi, par exemple, le groupe indépendant des jeunes n’accepte que des dons individuels de l’ordre de 75 $ ou moins. Malheureusement, dans une économie où presque tous les secteurs, qu’ils soient publics ou privés, avec ou sans but lucratif, sont reliés à l’aide étrangère, la route vers une discussion ouverte et une critique non censurée reste très longue et les efforts des réformateurs sont relégués à des actes de résistance à petite échelle.

Ignorer les voix palestiniennes

Il est clair qu’au milieu des déclarations largement répandues qui donnent la priorité aux besoins locaux, le désintérêt des bailleurs de fonds à engager les voix palestiniennes dans un dialogue critique est omniprésent. Ceci en dépit du fait que la même société civile palestinienne, qui est censée être dans un besoin de « développement », a toujours montré sa hâte d’avoir une plus grande emprise sur la façon d’utiliser le petit milliard de dollars d’aide qui est injecté chaque année dans l’économie palestinienne. Suite à une évaluation de grande envergure sur les besoins, les perceptions et les préférences des organisations communautaires, l’association Dalia basée à Ramallah a cherché à discuter ses conclusions avec les donateurs de premier plan par le biais du Comité de liaison ad hoc – qui transfère l’aide de l’Europe et des États-Unis à l’Autorité palestinienne – mais en vain (« L’appel de la société civile palestinienne à la communauté internationale à respecter notre droit à l’autodétermination dans le système d’aide », avril 2011).

Bien que le rapport de Dalia ait montré que la plupart des bailleurs de fonds soutiennent qu’ils répondent déjà aux besoins locaux, ils refusent souvent d’engager le dialogue avec les Palestiniens qui travaillent en dehors des organisations locales les mieux représentées. C’est très problématique.

Néanmoins, les efforts visant à favoriser le dialogue sont très répandus. Des organisations comme la Fondation Rosa Luxemburg (relié à l’aile gauche allemande Die Linke) encouragent elles aussi activement les Palestiniens à jeter un regard critique sur l’aide étrangère. La Fondation Rosa Luxemburg a contribué au financement de House of Yasmine.

L’acteur et directeur général du Théâtre Ashtar, Edward M. Mouallem a noté que le but de la pièce était d’encourager la discussion, non seulement entre Palestiniens, mais aussi entre Palestiniens et donateurs. Cependant, les représentants des gouvernements des pays donateurs, invités à assister à la représentation organisée par le Freedom Theater, ont décliné l’invitation.

Pourtant, le dialogue spirituel de la pièce et son analyse intelligente a facilité un débat intéressant entre les Palestiniens et les professionnels du développement, y compris une brève séance de questions-réponses, qui aurait été d’un grand intérêt pour toute organisation ou individu véritablement préoccupé par les besoins locaux des Palestiniens.

Les donateurs auraient bénéficié davantage du spectacle que tout autre groupe parce que, bien qu’œuvre de fiction, House of Yasmine, prend son inspiration dans de vraies histoires recueillies par l’équipe théâtrale. Plutôt que d’être des cas isolés, ces événements absurdes sont en fait une expérience quasi universelle dans la Cisjordanie et la bande de Gaza, sous le contrôle de l’occupation militaire israélienne – avec la complicité de la « communauté internationale » dont dépend l’économie palestinienne.

Les Palestiniens se font de plus en plus entendre, mais le fait que les donateurs ne leur accordent aucune attention, renforce le fait qu’administrer la « médecine verte » n’est en rien motivé par l’intérêt supérieur du patient.


Publié sur Electronic Intifadah, 1er juillet 2012.
Traduction pour ce site : Annick Walachniewicz

Michelle Gyeney est un écrivain free-lance et mène des recherches universitaires sur l’impact des politiques d’aide étrangère et leurs pratiques en Palestine.