Une journée dans la vie d’un enfant palestinien au travail

Selon un rapport de Human Rights Watch, des centaines de jeunes Palestiniens, parfois âgés de 11 ans à peine, sont employés dans les fermes des colonies. Le travail est dur et les conditions le sont davantage encore. Trois jeunes décrivent leur journée de travail habituelle.

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Vers cinq heures du matin, avant le lever du soleil, un Palestinien de la vallée du Jourdain s’en va au travail. Il n’a pas beaucoup de temps devant lui. À 5 h 30, il doit se trouver à la jonction, à quelques centaines de mètres. De là, il ira travailler dans l’une des colonies juives de la zone. Certains font le trajet à pied, d’autres dans un véhicule appartenant généralement à un sous-traitant palestinien. Ils se rassemblent à l’entrée de Moshav Tomer, se hissent sur une grosse remorque attachée à un tracteur et empruntent une mauvaise route en direction du vignoble.

Parmi les travailleurs, il y a Yusef, Mohammed et Ali, tous trois âgés de 14 ou 15 ans. Les garçons utilisent de faux noms par crainte d’être châtiés par leur employeur. D’autres sur la remorque bondée semblent plus jeunes encore. Il est difficile de le savoir avec certitude, mais personne ne vérifie. Le gardien de la sécurité de Moshav Tomer est là qui regarde, sur le côté. La journée de travail commence.

Les intermédiaires palestiniens eux non plus ne s’inquiètent pas de l’âge des enfants. Leur capacité à survivre sur le plan économique dépend presque entièrement du travail dans les colonies. En avril, Human Rights Watch a sorti un rapport de 74 pages (« Ripe for Abuse: Palestinian Child Labor in Israeli Agricultural Settlements in the West Bank » – Un abus grossier : le travail des enfants palestiniens dans les colonies agricoles de Cisjordanie) affirmant que les colonies, et surtout celles de la vallée du Jourdain, emploient des centaines de jeunes Palestiniens, dont beaucoup ont moins de 15 ans (l’âge légal pour travailler).

La loi impose certaines limites au nombre d’heures que les enfants peuvent travailler par jour ou par semaine, ainsi qu’au type de travail qu’ils peuvent effectuer. Il est malaisé de rencontrer ici un respect complet des lois et des réglementations locales, des conventions des Nations unies ou de l’Organisation mondiale du travail, dont Israël est pourtant l’un des signataires. L’absence d’enregistrement et de surveillance font partie du système israélien de contrôle et permet aux personnes engagées à cet effet de fermer les yeux. Il semble que les colonies préfèrent qu’il en soit ainsi.

« Nous n’embauchons pas les enfants directement, un point c’est tout ! », insiste David Elhayani, chef du Conseil régional de la vallée du Jourdain. « Nous ne suivons pas les entrepreneurs. C’est eux qui sont responsables des travailleurs. »

De 10 à 12 heures de travail par jour

Yusef
et Mohammed ont 15 ans. Ils décrivent une journée de travail qui dure jusque 1 h de l’après-midi, y compris « une demi-heure de pause à 10 h 30 pour manger et se reposer ». Ali, 14 ans, dit qu’il a quitté l’école l’an dernier et qu’il travaille surtout dans les vignobles à Tomer. « Nous transportons les cageots et éclaircissons les vignes afin que les grappes de raisin deviennent plus belles », explique Ali. « Le travail s’effectue une rangée à la fois et il faut le finir. Parfois, il est difficile de rester penché aussi longtemps. »

En observant les serres, les champs et les vignobles des colonies le long de l’autoroute 90 (qui traverse la vallée), on peut voir d’autres jeunes. Certains sourient sans rien dire quand nous leur demandons leur âge.

Le rapport de Human Rights Watch s’appuyait sur les interviews de 38 enfants et 12 adultes réalisées en 2014. Tous travaillaient dans l’agriculture dans diverses colonies de la vallée du Jourdain. L’ONG a également interviewé des sous-traitants et un certain nombre d’éducateurs de la région. Parmi les mineurs d’âge, 30 ont dit qu’ils avaient commencé à travailler avant l’âge de 15 ans, la plupart quand ils avaient 13 ou 14 ans. Le garçon le plus jeune à avoir été interviewé et qui travaillait à temps partiel dans les colonies, avait 11 ans, mais un autre a également déclaré qu’il avait déjà commencé à travailler à l’âge de 10 ans.

Le rapport estime qu’au plus fort de la saison des récoltes, plus de 1 000 jeunes travaillent dans les colonies. Une journée de travail peut durer entre 10 et 12 heures d’un seul tenant. Le travail comprend la cueillette, le nettoyage, le triage et l’emballage des produits comme les raisins, les tomates, les poivrons doux, les oignons et les dattes.

Le rapport reprend plusieurs témoignages des enfants à propos des conditions de travail.


« Si vous vous asseyez pendant le travail avec les poivrons ou les raisins, le surveillant va s’amener et vous dire de vous lever et de ne pas prendre de pause
», déclare I. A., une jeune fille de 15 ans originaire de Fasil. « Nous n’avons pas de toilettes – nous avons la permission du surveillant d’aller dans les champs. Ils ne cessent de nous crier dessus, pas pour nous insulter, mais pour dire « Travaillez plus vite, vous êtes bien trop lents. »

F., 13 ans, cueille des poivrons. « Je dois faire 10 rangées de poivrons par jour », dit-il dans le rapport. « Une fois, j’ai voulu m’en aller, mais le surveillant m’a dit : ‘Non, tu dois rester jusqu’au moment où tu auras fini tes 10 rangées.’ »

Selon certains des enfants, ils ont souffert de vomissements, de vertiges et de démangeaisons cutanées après que les plantes cultivées avaient été aspergées de pesticides. Ils n’avaient quasiment pas de tenues de protection à porter. D’autres ont fait état de l’allongement des heures de travail au cours de l’été, alors qu’ils étaient en vacances scolaires, et de températures atteignant 40 °C – et il fait même plus chaud encore dans les serres.

M., 16 ans, qui a abandonné l’école deux ans plus tôt, a parlé d’une série d’évanouissements qu’il avait eus alors qu’il arrosait, cueillait ou emballait des poivrons dans une serre. « Je ne voyais plus rien, je suis tombé dans les pommes et l’intermédiaire m’a ramené chez moi », se souvient-il. « Je suis rentré chez moi quand la chose s’est encore produite le lendemain. Le troisième jour, je suis encore rentré chez moi, puis je suis allé à l’hôpital de Jéricho, où ils m’ont donné des comprimés pour les maux de tête en me disant qu’il s’agissait d’un coup de chaleur. » M. a ajouté qu’il avait été mis à la porte après s’être évanoui cinq jours d’affilée.

Pas de feuille de paie ni d’avantages sociaux

Selon Ali, son salaire journalier – et celui des autres – est d’environ 80 shekels (20,80 USD), et il travaille six jours par semaine.  Le rapport de HRW fait état de salaires journaliers de 70 shekels. Selon le rapport, l’entrepreneur palestinien prend une commission de 15 à 25 shekels par travailleur qu’il emploie. En se basant sur ces chiffres, le salaire horaire d’Ali tourne autour de 10 shekels. D’après la législation israélienne, le salaire minimum est en proportion avec l’âge – cela va de 18,80 shekels pour un jeune de 16 ans à 22,30 shekels pour un jeune de 18 ans.

Personne ne parle même des conditions légales prévoyant de fournir une feuille de paie ou des avantages sociaux. Il s’avère également que le manque de reconnaissance dont souffrent les travailleurs est symptomatique : Les jeunes prétendent que les colons ne leur adressent la parole que dans des circonstances exceptionnelles.

Yusef
et Mohammed disent qu’ils vont toujours à l’école, contrairement à Ali. D’autres jeunes travaillent à temps partiel dans les colonies, en fonction des besoins saisonniers ou des besoins économiques de leur famille. « Je n’aime pas étudier. C’est moi qui ai décidé d’aller travailler », explique Ali.

Selon une source de l’une des écoles palestiniennes de la région, les enfants commencent à quitter l’école vers la 8e année, alors qu’ils ont 14 ans. Les départs sont d’environ 50 pour 100 parmi les garçons. « Ces enfants n’ont guère le choix. La situation économique est très dure et on compte sur eux pour aider leur famille », explique la source.

Le rapport de HRW fait remarquer que tous les enfants et adultes interviewés ont déclaré qu’ils s’étaient mis à travailler dans les colonies en raison d’une absence d’alternative et de la nécessité d’aider leur famille financièrement.

Les colons empêchent rapidement toute tentative de parler avec les jeunes, prétextant qu’ils sont dans une propriété privée. Selon le rapport de HRW, aucun des enfants n’avait jamais eu le moindre échange verbal avec un inspecteur du travail israélien.

Le ministère de l’Économie a répondu ceci : « Actuellement, la législation sur le travail des enfants ne s’applique ni à la Judée ni à la Samarie. » Le ministère a en outre fait remarquer que, depuis que la Haute Cour de justice a décrété que les employeurs israéliens étaient obligés de payer les travailleurs palestiniens en conformité avec la loi israélienne, on s’était attelé à faire appliquer la législation du travail israélienne en Judée et en Samarie. « Une équipe interministérielle qui s’occupait de la question a préparé un projet de législation du travail que le gouvernement va chercher à appliquer en Judée et en Samarie, mais ces travaux ont été interrompus en raison de la dissolution de la précédente Knesset et des élections anticipées, et ils vont devoir être remis à jour », a encore expliqué le ministère.

Elhayani a toutefois déclaré que le rôle du garde de sécurité cité dans cet article n’était pas d’observer ou de contrôler les travailleurs palestiniens, mais plutôt de « protéger les vignobles des intrusions et des vols ». « Nous avons d’excellentes relations avec nos voisins palestiniens », a-t-il ajouté. « Ils nous accueillent, même dans les villages situés en zone B [sous contrôle civil palestinien, mais sous contrôle militaire israélien] et ils nous reçoivent en dansant et en se réjouissant. Nos relations sont excellentes, avec eux. »

On se l’imagine !


Publié sur Haaretz le 13 juin 2015. Traduction pour ce site : JM Flémal.

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