Une chouette balade en voiture, un selfie pour finir, puis des coups de feu tirés par des soldats israéliens

Le village palestinien de Deir Ballut n’a connu aucune victime au cours des deux premières intifadas, jusqu’à ce qu’un jeune résident tente d’emmener sa sœur à son examen de conduite.

Deux soldats qui courent à toute vitesse vers la tente du nouveau poste avancé de Halamish : Des colons leur ont signalé quelque chose. C’est ce qu’a vu Atallah Tamimi, du village d’A-Nabi Saleh quand il s’est approché en voiture du rond-point. Puis il a aperçu une voiture blanche arrêtée près d’un rail de sécurité, sur le côté droit de la route, un peu plus loin que les baraquements de l’avant-poste. La vitre arrière était pulvérisée. Un accident, a-t-il pensé.

Puis il a remarqué un taxi Ford arrêté un peu plus loin sur la route et, alors qu’il était sur le point de se ranger pour s’arrêter, il a vu qu’un homme avait glissé du siège du conducteur, le visage tout contre l’asphalte. Il perdait son sang en abondance. Plus tard, Tamimi allait comprendre que les deux soldats qu’il avait aperçus en train de courir quelques mètres plus loin étaient impliqués dans les coups de feu qui avaient touché le jeune homme ensanglanté.

« Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir, donnez-moi des médicaments », l’a entendu murmurer Tamimi en s’approchant. Une femme, debout près du jeune homme, ne cessait de hurler.

Elle s’appelle Latifa Musa. Elle a 33 ans, elle est originaire du village de Deir Ballut. Quelques minutes plus tôt, elle était assise sur le siège avant, près du conducteur, son jeune frère Mohammed, 26 ans. C’était le jeudi 31 octobre, vers 8 h 45 du matin.

Ils avaient plaisanté durant tout le trajet depuis leur village, en écoutant leur musique favorite. Latifa enregistrait une vidéo d’eux deux avec « Salamat, Salamat » comme fond musical. Avant que les deux prennent la direction de Ramallah, Mohammed avait emmené d’autres membres de sa famille vers leur oliveraie, pour la cueillette. Ils avait fait une photo sur laquelle tout le monde souriait. Latifa avait un examen de conduite à Ramallah. Mohammed devait lui aussi aller chercher son permis de poids lourd, puisqu’il avait réussi l’examen dernièrement. Cela signifiait un nouveau départ dans la vie, l’espoir d’un revenu régulier – et c’était la raison pour laquelle il était de si bonne humeur.

Ils n’avaient trouvé personne d’autre pour les emmener vers la grande ville. Mohammed avait suggéré qu’on y aille avec sa voiture. Latifa était hésitante. Sa voiture avait des plaques israéliennes, jaunes – « mashtuba » (annulées, effacées), généralement sans enregistrement valable ni assurance. Dans les villages de la Zone B (où la police palestinienne ne peut patrouiller), les Palestiniens achètent de vieilles voitures israéliennes à leurs propriétaires ou chez l’un ou l’autre démolisseur de voitures. Elles sont moins chères que les voitures à vendre sur le marché palestinien. Parfois, les propriétaires de voitures israéliens informent leur compagnie d’assurance que le véhicule a été volé, mais l’acheteur n’en a cure. La famille de Mohammed Musa affirme que l’enregistrement était toujours valable. « Qu’est-ce qui pourrait arriver », avait demandé Mohammed à sa sœur hésitante.

Mohammed et Latifa approchaient du rond-point, au sud d’A-Nabi Saleh. À leur droite se trouvait l’entrée de la base militaire, à la périphérie de la colonie de Halamish. En face d’eux, il y avait l’avant-poste érigé après les meurtres commis au sein de la famille Salomon, en août. Le poste avancé avait fini par rassembler au moins une douzaine de baraquements autour d’une route en asphalte. Les militaires qui gardent le poste, à l’abri derrière de gros cubes de béton et de plastique, bloquent l’accès à la route qui relie les villages de la zone et empêchent les Palestiniens d’y accéder.

Les deux jeunes gens se sont engagés dans le rond-point et, ensuite, un soldat a pointé son arme sur Latifa. Un autre soldat se tenait derrière lui.

Latifa à l’hôpital après que son frère a été abattu. (Photo : Amira Hass)

« Je ne sais pas pourquoi ils nous ont sauté dessus, ni d’où ils sont sortis brusquement », explique-t-elle à Haaretz. « Nous nous demandions ce qu’ils nous voulaient et le soldat pointait toujours son arme sur moi. » Elle ajoute qu’elle a entendu l’autre soldat dire « non ».

Elle pense que les deux hommes étaient en train de discuter et que l’un des soldats ne voulait pas qu’on se serve des armes. Elle n’est pas sûre de l’avoir vu écarter le fusil de l’autre, ou d’avoir cru seulement que c’était ce qui était arrivé ou ce qu’elle avait entendu plus tard quand les témoins s’étaient adressés à la presse.

« Il y a eu un coup de feu soudain », se souvient-elle. « Mohammed était couché sur moi, pour me protéger. C’est ce qu’un frère fait pour sa sœur, non ? La voiture a fait un écart, j’ai relevé le frein à main, la voiture est allée dans le rail, au bord de la route, il y a eu des coups de feu. Mon frère a ouvert la porte. Je suis sortie de la voiture, en ai fait le tour et je me suis approché de mon frère. Il est tombé de son siège et j’ai commencé à crier. Je ne comprenais pas encore que j’avais été blessée à l’épaule. »

Aucun soldat n’est venu aider son frère blessé, dit-elle, et Tamimi et un autre témoin palestinien confirme la chose. Tamimi a appelé le Croissant-Rouge. Des photos dans les médias sociaux montrent une équipe de Palestiniens occupés à panser Mohammed, qui gît sur l’asphalte. Les soldats n’ont pas permis au personnel de l’ambulance palestinienne de transporter le patient à Ramallah.

Mohammed Musa

Une ambulance israélienne est arrivée au bout de 20 minutes, mais un témoin qui s’est entretenu avec Haaretz par téléphone explique que l’équipe ne s’est pas hâtée de soigner l’homme blessé, mais qu’elle est d’abord allée discuter avec les policiers qui étaient sur place. Le témoin, qui est en fait le conducteur de la Ford, dit qu’il a vu un soldat tirer sur la voiture, par derrière. Des photos postées dans les médias sociaux montrent la voiture avec sa vitre arrière pulvérisée et des impacts de balles dans le pare-brise avant.

L’image de l’homme blessé a presque immédiatement été diffusée à la télévision. Des parents qui sont citoyens israéliens l’ont identifié, ont découvert qu’il était à l’hôpital Beilinson et s’y sont précipités. « La doctoresse hurlait littéralement qu’elle n’allait pas être capable de le sauver », déclare l’une des proches à Haaretz. Elle a la nette impression qu’il aurait pu être sauvé s’il avait pu être transporté plus tôt à l’hôpital.

Vendredi dernier, au matin, dans sa chambre à l’hôpital, Latifa raconte ses derniers instants avec son frère, interrompant ses propos de temps à autre pour parler au téléphone avec quelques-uns de ses oncles. Elle essaie de les convaincre de la laisser assister aux funérailles, prévues à quatre heures de l’après-midi, une fois que le corps sera revenu de l’autopsie à Abu Kabir.

« Je dois le voir, pour lui dire au revoir », explique-t-elle. « Le médecin a dit que, dans mon état, ce sera OK pour moi de quitter l’hôpital pendant quelques heures, ne vous inquiétez pas, je ne pleurerai pas, je ne m’effondrerai pas, je le promets. » Elle a déjà subi une opération à l’épaule et va devoir en subir une autre encore. Son visage est pâle, elle est sous perfusion, avec son bras blessé en écharpe, et elle a un œil poché.

Sa mère, Zahar, qui est assise à son chevet, ne parvient toujours pas à s’imaginer que son jeune fils est parti pour de bon. « C’est un fripon », dit-elle avec un sourire. « Un fripon au cœur d’or. » « Nous espérions pour lui qu’il allait se marier bientôt et son enterrement aujourd’hui sera son mariage », déclare Latifa en colère.

Et la mère d’ajouter que, ce mardi, elle avait également prévu de voir sa fille aînée, Aisha, qui participait à un cours à Ramallah en compagnie de visiteurs venus de l’étranger. Quel genre de cours ? « Ma fille joue au football », a-t-elle répondu, comme si cela allait de soi. Depuis 16 ans, elle vit au Brésil avec son mari palestino-brésilien. Elle et leurs cinq enfants sont également citoyens brésiliens. Il y a un an et demi, elle a décidé de revenir en Palestine afin que ses enfants ne perdent pas leur langue et leur culture. Maintenant que leur oncle a été tué, ils demandent : « Maman, pourquoi sommes-nous venus ici ? »

Vendredi, dès 2 h 30 de l’après-midi, des douzaines de personnes de Deir Ballut attendent à l’entrée du village l’arrivée du véhicule militaire qui doit transférer la dépouille de Musa dans une ambulance palestinienne. Deux jeeps de la police des frontières et plusieurs agents sont postés à proximité. Pour s’assurer qu’il n’y aura pas de troubles, prétend-on, mais les voir là avec leurs fusils et leurs casques est plutôt perçu comme une provocation, par les résidents locaux.

Les funérailles de Mohammed Musa, dans le village cisjordanien de Deir Ballut, novembre 2017. (Photo : Issam Rimawi / Anadolu Agency)

L’ambulance palestinienne transportant le corps de Mohammed se rapproche de la foule en attente. Les gens se précipitent vers elle et cherchent à voir par les vitres. Un frère de Mohammed entre dans l’ambulance et en ressort en essuyant ses larmes. Puis le brancard portant le corps est retiré du véhicule et enveloppé dans un drapeau palestinien. Plusieurs hommes le portent vers la maison de la famille, où se trouvent Zahar et sa fille, revenues de l’hôpital. Le nombre de personnes escortant le corps ne cesse de croître. Des gens sont également venus des villages voisins. Les rues étroites du village sont pleines de monde. Quelques drapeaux palestiniens s’agitent, de même que deux ou trop drapeaux du Fatah. On crie plusieurs slogans, mais la plupart des gens défilent en silence. Quelqu’un me dit : « C’est le premier shahid (martyr) du village. Avant ce jour, les soldats n’avaient encore tué aucun des nôtres, ni lors de la première, ni lors de la seconde Intifada. »

En silence, la foule s’écarte pour permettre aux brancardiers d’entrer dans la cour de la famille. Des douzaines de femmes entourent la mère, la soutenant pendant qu’elle fait ses derniers adieux à son fils.


Publié le 11/11/2017 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

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