Trois mois de négociations en vain pour installer des caméras sur le Haram al-Sharif pour sauvegarder les lieux saints musulmans

En octobre de l’année dernière, un accord a été négocié entre Israël et la Jordanie, sous l’égide du Secrétaire d’État étatsunien John Kerry,  en vue de l’installation de caméras de surveillance sur le Haram al-Sharif, dans l’espoir de diminuer la tension persistante régnant à propos des “lieux saints” musulmans de Jérusalem.

Depuis des années, et récemment avec une fréquence et une violence croissantes, des extrémistes juifs, qui bénéficient de solides appuis jusqu’au sein du gouvernement israélien, ont multiplié – tantôt ouvertement, tantôt sournoisement – les manœuvres visant à remettre en cause le statut des “lieux saints” musulmans. On se reportera à ce propos notamment aux articles de Jonathan Cook (L’encerclement de al-Aqsa par Israël est presque complet) et de Ilan Pappé (La destruction d’al-Aqsa n’a rien d’une théorie de la conspiration) publiés sur ce site.

Dès 2005, les chefs de mission diplomatiques de l’Union Européenne en poste à Jérusalem avaient rédigé un rapport commun, dans lequel ils mettaient notamment en évidence que “les activités d’Israël dans Jérusalem violent les obligations qui lui incombent de par la Feuille de route [1] et elles violent aussi le droit international. La communauté internationale, par notre représentation et celle d’autres groupes, a exprimé de façon claire, et à plusieurs reprises, ses vives inquiétudes à ce sujet […]” [2]

Dans leur rapport de 2008, les mêmes diplomates relevaient que “les chrétiens et les musulmans qui habitent à l’est du Mur de séparation sont de plus en plus incapables de se rendre sur les Lieux saints dans la partie Est de Jérusalem. Les permis ne sont accordés qu’en nombre réduit et à l’occasion de grandes célébrations. Et il faut encore noter que même s’il sont autorisés à entrer dans Jérusalem, les hommes de moins de 45 ans sont rarement admis autour de la mosquée Haram al-Sharif dans la vieille ville, alors que ce site est l’un des plus sacrés de l’Islam. Israël exerce vraiment un droit de véto sur les entrées dans cette enceinte. Des caméras ont été installées à l’entrée des autres portes de Haram al-Sharif, pointées vers l’extérieur de l’enceinte, et des hommes des forces de sécurité israéliennes sont stationnées à l’entrée de chaque porte pour déterminer qui aura le droit d’entrer.

En contrôlant la porte Mughrabi, Israël impose un flot de touristes non soumis à des règles d’accès sur l’enceinte de Haram, sans négociations préalables avec le Waqf, l’autorité jordanienne qui a juridiction sur cette enceinte.

Bref, le gouvernement israélien ne respecte ni ses obligations relatives à la liberté religieuse pour les chrétiens et les musulmans, ni le statut des lieux saints musulmans. Des fouilles archéologiques menées à grande échelle et avec des objectifs que l’on peut fortement suspecter d’être davantage politiques que scientifiques s’ajoutent au tableau, qui est cependant loin d’être complet si on n’ajoute aussi pas les tracasseries administratives de toutes sortes, les impôts prélevés en violation de la Résolution 181 de l’ONU (1947), et les incursions d’extrémistes juifs protégés par la police et l’armée israéliennes…

Faute de pouvoir et de vouloir imposer à Israël le respect de ses obligations, John Kerry a donc préconisé l’installation de caméras de surveillance, une mesure supposée favoriser une diminution de la tension.

Les Jordaniens souhaitaient que ces caméras leur permettent de vérifier en permanence que les sites sacrés musulmans ne sont pas détériorés, et que le statu quo sur le Haram al-Sharif est respecté. Depuis trois mois, le Waqf et les services de renseignement jordaniens, d’une part, et la police et le Shin Bet d’autre part négocient sur la mise en œuvre concrète de l’accord. L’Autorité Palestinienne n’est pas associée aux discussions, et n’est informée que via les Jordaniens.

Il s’agit à priori d’une négociation essentiellement technique. Mais le contexte est à ce point sensible que des considérations techniques peuvent facilement acquérir une résonance politique et religieuse. Haaretz, qui fait écho aux difficultés rencontrées, cite les propos d’un haut fonctionnaire israélien : “très vite nous avons réalisé que c’est plus compliqué que nous l’avions imaginé de prime abord”.

Les principaux points d’achoppement sont de savoir qui contrôlera les caméras, est-ce que les images seront transmises à Israël et à la Jordanie, ou mises à la disposition de tout le monde via un site web ? La transmission des images pourra-t-elle être interrompue et pourraient-elles être modifiées par Israël ? Et où seront localisées les caméras ? Israël veut qu’il y en ait un peu partout, y compris à l’intérieur des sanctuaires musulmans d’al-Aqsa et du Dôme du Rocher (dans le but de tenter de démontrer que ces lieux saints sont utilisés pour stocker des armes et/ou des pierres pour les utiliser contre les forces israéliennes). Les Jordaniens et les Palestiniens s’opposent farouchement à l’intrusion de caméras dans ces lieux.

Si aucun accord n’est conclu, un regain de tension considérable sera probablement atteint avec Pâques, une époque où le nombre de visiteurs juifs sur le Mont du Temple augmentera sensiblement. Les fêtes juives de Shavuot (à la fin du printemps) et de Sukkot (à l’automne) constitueront d’autres périodes délicates.

L.D.


[1] La “feuille de route” : document de 2002 émanant de l’administration de G.W. Bush prévoyant la création d’un État palestinien en trois ans, en respectant une série d’étapes (qui pour la plupart n’ont jamais vu le jour). La “feuille de route” avait été avalisée en 2003 par Ariel Sharon, qui bien entendu n’a jamais rien eu de plus pressé que d’en empêcher la mise en œuvre concrète.
[2] cité dans “Jérusalem, le rapport occulté – Rapports 2005 et 2008 des diplomates de l’Union européenne en poste à Jérusalem”, p. 37-38– Présentation par René Backman – Ed. Salvator 2009

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