Sawtona”, qui se prétend la voix des Palestiniens anti-BDS, a un fort accent israélien.

Une organisation, se présentant comme composée de Palestiniens opposés à la campagne BDS en plein développement aux États-Unis (et un peu partout dans le monde), et se nommant “Sawtona” – ce qui signifie “notre voix” en Arabe – se manifeste depuis quelques semaines. Mais cette organisation semble ne pas être du tout ce qu’elle prétend, explique Charlotte Silver dans un article de “Electronic Intifada

Sawtona” s’est manifesté pour la première fois à l’Université de l’Indiana–Purdue d’Indianapolis (IUPUI) le mois dernier, alors que des étudiants se réunissaient pour débattre de BDS et du soutien aux Palestiniens.

Des tracts anti-BDS de Sawtona apparus par l’opération du Saint-Esprit dans le campus de l’université de l’Indiana, où le mystérieux représentant du groupe “palestinien” affirmait n’avoir aucun membre et ne connaître personne…

Il a fait ensuite une apparition aussi soudaine à la “City University of New York” (CUNY) – la plus grande université urbaine du système éducatif des États-Unis, au cœur de la ville où vit la plus importante communauté juive du monde après Tel Aviv – juste quelques heures avant que le conseil des étudiants soit appelé à voter sur une résolution préconisant le boycott des institutions académiques israéliennes.

Le groupe intervenait dans le débat des étudiants new-yorkais en prétendant être “une voix de la base en Palestine”, se consacrant à mettre fin à l’occupation israélienne. Mais le seul objectif perceptible de “Sawtona” était en fait d’arrêter BDS, en accréditant l’idée que la campagne cause plus de tort que de bien aux Palestiniens 1)Nous avons eu déjà l’occasion de souligner à quel point les Israéliens font preuve de compassion pour les travailleurs palestiniens susceptibles, selon eux, de perdre leur emploi à cause des conséquences de BDS pour les entreprises installées dans les colonies juives de Cisjordanie. Cette compassion est inversement proportionnelle à la haine qui s’exprime dans la société israélienne lorsqu’un Palestinien est froidement abattu par un soldat de l’armée d’occupation. On ne peut donc manquer de se demander laquelle de ces deux manifestations contradictoires de l’opinion publique israélienne est sincère et laquelle est intéressée – NDLR.

Et rapidement un certain nombre d’indices – y compris la publication de profils falsifiés sur Facebook – ont suscité de très sérieux doutes sur la véritable identité de ceux qui se désignent comme “Sawtona”. Tout indique que ce groupe est basé en Israël, et non comme il le prétend dans les villes palestiniennes de la Cisjordanie occupée, où les animateurs de “Sawtona” prétendent vivre.

Sawtona” est apparu au moment où Israël intensifie fortement ses efforts de sabotage du mouvement BDS, y compris – comme l’ont déclaré ouvertement au moins deux ministres israéliens, Yisrael Katz et Gilad Erdan – en mettant à contribution leurs services secrets.

Les incohérences d’un passionné de l’Indiana

Edward Curtis IV, professeur d’études religieuses à l’université de l’Indiana (IUPUI), a expliqué à Electronic Intifada que, le jour où il était prévu qu’il prononce une conférence intitulée “Pourquoi nous soutenons le boycott d’Israël”, il a reçu un appel téléphonique d’un homme qui s’est présenté comme “Anwar Salem, de Sawtona” et qui prétendait appeler depuis Ramallah, en Cisjordanie.

Curtis explique que “Salem” lui a demandé de ne pas prononcer cet exposé, en lui expliquant que la montée en puissance de BDSfait du tort aux Palestiniens”. “Salem” a débité une série de pseudo-arguments classiques des adversaires de BDS, y compris que “BDS fait perdre des emplois aux Palestiniens”.

Curtis avait déjà vu circuler des tracts sur le campus de l’université, avec le slogan “empêchez le BDS de nous nuire davantage, #SAWTONA” figurant avec le drapeau palestinien en arrière-plan.

Curtis, qui est le fondateur d’un groupe “Justice en Palestine” réunissant une trentaine d’étudiants et de membres du corps professoral de l’univesité IUPUI, qui ont adhéré à BDS, répondit à “Salem” qu’il prononcerait comme prévu son intervention à l’occasion d’une réunion, le 8 mars, de la “Coalition interconfessionnelle pour la Palestine” fondée par une étudiante, Sireen Zayed.

Il y eut par la suite un échange d’e-mails entre “Salem” et Curtis, et ce dernier lui demanda avec qui il collaborait pour distribuer des tracts sur le campus de l’IUPUI et pour poster sur le compte Twitter de “Sawtona” (photos qui ont depuis disparu) des photos de la réunion où il avait pris la parole . “Salem” – qui était toujours supposé se trouver à Ramallah – esquiva la question en répondant : “je ne connais pas de Palestiniens en Indiana, j’ai seulement entendu parler de la conférence par des gens en Indiana qui sont aussi opposés à BDS, et j’ai eu le sentiment qu’il fallait que je fasse quelque chose”.

La question de savoir qui a bien pu diffuser des tracts de “Sawtona” sur le campus de l’IUPUI et qui a pris des photos de la conférence pour les publier sur le compte Twitter d’un groupe dont “Anwar Salem” prétend qu’il n’a aucun membre en Indiana, reste donc totalement mystérieuse.

Sireen Zayed, pour sa part, a expliqué à Electronic Intifada que le lendemain de la conférence de Curtis sa mère a reçu sur son lieu de travail plusieurs appels téléphoniques provenant d’un numéro inconnu. Elle les a d’abord laissés sans réponse, puis quand finalement elle a décroché, elle a eu en ligne un interlocuteur se présentant comme “Anwar Salem, de Sawtona”. Mais cette fois il n e disait plus habiter à Ramallah, mais à Naplouse…

Il s’exprimait très bien en Arabe, et demanda à parler au père de Sireen, parce que – dit-il – “il faut que je parle à quelqu’un à propos des tweets de Sireen et que j’explique pourquoi c’est mal de boycotter Israël. Ce qu’elle raconte est une honte”. Et le soi-disant Palestinien de Naplouse (ou de Ramallah ?) entreprit, sans paraître avoir à se soucier du prix d’une conversation téléphonique intercontinentale, de convaincre la mère de l’étudiante de l’Indiana que BDS est néfaste pour les Palestiniens.

Lorsque sa mère lui raconta cet étrange entretien, Sireen Zayed supposa que “Anwar Salem, de Sawtona” devait avoir trouvé le numéro d’appel professionnel de sa mère sur le site web de son entreprise. En consultant le “traffic log2)“traffic log” : fichier informatique qui sur un serveur informatique enregistre en permanence une série de paramètres relatifs à toutes les connexions établies avec lui pour pouvoir les retracer en cas d’incident. Dans le cas présent, Electronic Intifada précise avoir reçu une copie de ce fichier – NDLR, elle a pu constater que le seul visiteur du site web dans les trois minutes précédant la première tentative de “Anwar Salem, de Sawtona” d’appeler sa mère par téléphone avait une “adresse IP” 3)Tout ordinateur connecté sur un réseau local (pour peu que celui-ci utilise le protocole IP) et/ou l’Internet a une “adresse IP” (IP = “Internet Protocol”) unique à un moment donné. L’adresse IP permet de savoir avec plus ou moins de précision l’endroit  (pays, ville,…) où se trouve l’ordinateur en question.– NDLR qui a pu être localisée à Bat Yam, une localité d’Israël, et non à Naplouse ou à Ramallah.

Le fournisseur d’accès internet de ce visiteur est la compagnie israélienne Bezeq International. Le site web en question n’étant pas très fréquenté, il est fort peu vraisemblable qu’il s’agisse d’une coïncidence.

Electronic Intifada” a pris contact avec “Sawtona” en utilisant l’adresse de courrier électronique figurant sur son site web, et  “Anwar Salem” a répondu. Mais il a été bien en peine d’expliquer comment il se fait que son adresse IP ne le localise ni à Naplouse ni à Ramallah mais bien en Israël. Il s’est contenté d’affirmer que “notre mouvement est composé principalement de Palestiniens vivant en Palestine. Compte tenu de la sensibilité politique dans notre région, la plupart de nos membres craignent de s’exposer, mais il y a beaucoup de familles qui nous ont rejoints”.

Il maintient que “Sawtona” est la voix de ceux, parmi les Palestiniens, qui ont été licenciés : “Nous sommes la voix des gens qui ont été victimes de cette punition collective. Notre objectif est que le monde oblige les occupants à employer des centaines de milliers de Palestiniens et qu’ils assument la responsabilité du système économique, et ainsi ils comprendront que l’occupation n’en vaut pas la peine, économiquement parlant”.

Et, quoique tous les e-mails de “Salem” soient écrits dans un anglais irréprochable, dans un des messages qu’il avait adressés à Edward Curtis à l’université de l’Indiana il écrivait : “il m’est très difficile de m’exprimer beaucoup en anglais, si vous voulez on peut parler en arabe”.

Des profils Facebook bidonnés

A New York, pendant ce temps, une personne se présentant sous le nom de “Leila Liftawi”, affirmant être une volontaire de “Sawtona” vivant “en Palestine” s’est manifestée très agressivement auprès du “Doctoral Student Council” (DSC – Conseil des étudiants doctorants) de la City University (CUNY), principalement par le biais d’e-mails et de Twitter, afin de les presser de voter contre la résolution concernant BDS.

Dans un e-mail adressé à Velina Manolova, une doctorante du département d’anglais qui siège au DSC, “Leila Liftawi” affirmait que “les Palestiniens commencent à faire le lien entre les souffrances croissantes de notre peuple et le mouvement BDS qui se répand”. Mais elle n’a fourni à l’appui de cette affirmation aucune analyse personnelle et aucune preuve d’aucune sorte. Le même message a été adressé par “Leila Liftawi” à d’autres membres du DSC.

Velina Manolova raconte qu’aussitôt après avoir reçu cet e-mail, deux personnes lui ont demandé de devenir “amis” sur Facebook : “Leila Liftawi” et “Anwar Salem”. Ce qui évidemment suscite l’envie d’examiner d’un peu plus près les comptes Facebook de ces étranges “Palestiniens”… et on n’est pas déçus.

Tout indique que l’un et l’autre – à moins qu’ils ne fassent en réalité qu’un(e) ? – ont utilisé quelques artifices pas très honnêtes (ni très subtils) pour donner l’impression que leur compte Facebook est bien plus ancien que “Sawtona”, qui est apparu pour la première fois en février dernier. Ils se sont fabriqués une histoire, comme les agents doubles dans les romans de John Le Carré.

Les comptes Facebook de “Leila Liftawi” et “Anwar Salem” ont été créés pratiquement simultanément en février. Et le groupe “Sawtona” a publié son premier post sur Facebook le 16 février.

Et les deux comptes ont été manipulés pour avoir l’air plus anciens qu’ils ne le sont. Par exemple, “Leila Liftawi” a posté une photo le 22 février 2016, mais l’a antidatée du 14 septembre 2012 (voir sur l’image ci-dessous). Et la photo de profil de “Anwar Salem” a été “uploadée” (envoyée sur le serveur de Facebook) le 15 février 2016, mais elle est antidatée du 13 février 2014.

Facebook_leila_liftawi-1

Les deux comptes ont aussi comme caractéristique commune qu’on n’y trouve pratiquement aucun “post” ou lien avec d’autres personnes dont l’existence est vérifiable. Sireen Zayed affirme que le prétendu “Anwar Salem” n’avait qu’un seul “ami” Facebook au moment où elle a pris connaissance de son existence.

Les images de profil supposées représenter “Leila Liftawi” sont en fait des images volées sur le profil d’une autre utilisatrice de Facebook, qui les a publiées sur sa page personnelle en janvier. Voici un cliché qui montre la source originale des photos (les informations sur l’identité de l’utilisatrice légitime ont été masquées pour protéger sa vie privée) :

original_source_of_laila_liftawi_imags

Qui plus est, sur le compte Facebook de “Anwar Salem” il se présente comme vivant à Naplouse alors que, on s’en souvient, il prétendait appeler Edward Curtis au téléphone depuis Ramallah…

Après le message initial de “Leila Liftawi”, Velina Manolova en reçut un autre (également adressé à un nombre indéterminé d’autres destinataires masqués), dans lequel elle prétendait répondre aux “accusations” contre le groupe, notamment à propos du fait qu’ils restent anonymes.

NOUS sommes la voix des sans-voix”, écrit “Leila Liftawi” (sans ironie perceptible), qui explique que les membres de “Santowa” doivent se dissimuler “par peur d’être stigmatisés comme traitres par les autres militants”. C’est une rhétorique fréquemment utilisée par Israël et ses alliés, qui vise à accréditer l’idée que les Palestiniens en général, et les supporters de la campagne BDS en particulier, sont des gens dangereux, intolérants et potentiellement violents.

Or, quand il est arrivé (rarement) que le Comité National Palestinien BDS (le BNC), la très large coalition de la société civile palestinienne qui mène le mouvement BDS, critique publiquement l’attitude de certaines figures en vue de la société palestinienne (comme par exemple l’homme d’affaires Bashar Masri) pour leur attitude envers l’occupant israélien, il l’a toujours fait en termes courtois, et jamais cela n’a donné lieu à des incidents qui puissent expliquer que d’aucuns nourrissent des craintes pour leur sécurité.

Dans les messages signés “Leila Liftawi”, celle-ci tirait argument du fait que le boycott académique “échoue à rendre la vie meilleure pour les étudiants palestiniens”, attribuant apparemment à BDS la responsabilité de récentes attaques de l’armée israélienne d’occupation contre des universités palestiniennes (comme à Birzeit, Tulkarm et Al-Quds) !

Juste une nouvelle tactique anti-BDS

Le 22 mars 2016, dès après les attentats de Bruxelles, Sawtona assimile sur Twitter les terroristes jihadistes et BDS. Ce procédé abject vaut une signature en hébreu…
Le 22 mars 2016, dès après les attentats de Zaventem et de Bruxelles, Sawtona assimile sur Twitter les terroristes jihadistes et BDS. Ce procédé abject vaut une signature en hébreu…

Le prétendu groupe “Sawtona” apparaît donc n’être qu’une des dernières manifestations en date des efforts désespérés des Israéliens pour tenter de faire dérailler BDS et endiguer sa fulgurante progression dans les milieux universitaires aux États-Unis.

Depuis le mois de février, les étudiants du groupe “CUNY’s Students for Justice in Palestine” (SJP) sont l’objet de toutes les attentions après que la “Zionist Organisation of America” (ZOA) ait publié une lettre ouverte de 14 pages adressée aux autorités de l’université pour dénoncer le prétendu antisémitisme de leurs membres. La ZOA demandait à l’université de condamner publiquement le groupe et de faire une enquête à propos de l’origine de ses ressources financières.

L’administration de l’université déclencha aussitôt une enquête, alors que les accusations de la ZOA contre SJP ne reposaient à première vue pas sur grand-chose 4)Ceci ne manquera pas de rappeler quelques souvenirs aux amis de BDS à l’ULB… – NDLR. Une enquête menée par le “Jewish Daily Forward” aboutit en effet à la conclusion que – même en admettant que les accusations de la ZOA à propos de manifestations d’antisémitisme soient, en tout ou en partie, réelles – rien ne permettait de conclure que le SJP puisse en être tenu pour responsable.

Jeremy Randall, un des représentants du “Doctoral Student Council” (DSC – Conseil des étudiants doctorants) de l’université new-yorkaise qui a présenté la résolution pro-BDS, a quant à lui expliqué à Electronic Intifada que jusqu’ici “les accusations d’antisémitisme lancées par la ZOA n’ont pas eu d’effet sur le militantisme en faveur du boycott d’Israël sur le campus”.

La résolution a été adoptée par la “Critical Palestinian Studies Association”, la “Middle Eastern Studies Organization”, le “Postcolonial Studies Group at the Graduate Center” et le “CUNY Adjunct Project”.

Et le “Doctoral Student’s Council” de l’université new-yorkaise a adopté la résolution pour le boycott des institutions universitaires israéliennes par 42 voix contre 19 et 9 abstentions. 


charlotte silverAdapté, complété (un peu) et traduit par Luc Delval à partir de l’article de Charlotte Silver, “Is anti-BDS group Sawtona impersonating Palestinians ?” pour Electronic Intifada.
Charlotte Silver est une journaliste indépendante et écrit régulièrement pour The Electronic Intifada. Elle est basée à Oakland, Californie, et elle écrit depuis la Palestine depuis 2010.
Pour la suivre sur Twitter : @CharESilver
D’autres articles de Charlotte Silver ont été publiés sur ce site.

 

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References   [ + ]

1. Nous avons eu déjà l’occasion de souligner à quel point les Israéliens font preuve de compassion pour les travailleurs palestiniens susceptibles, selon eux, de perdre leur emploi à cause des conséquences de BDS pour les entreprises installées dans les colonies juives de Cisjordanie. Cette compassion est inversement proportionnelle à la haine qui s’exprime dans la société israélienne lorsqu’un Palestinien est froidement abattu par un soldat de l’armée d’occupation. On ne peut donc manquer de se demander laquelle de ces deux manifestations contradictoires de l’opinion publique israélienne est sincère et laquelle est intéressée – NDLR
2. “traffic log” : fichier informatique qui sur un serveur informatique enregistre en permanence une série de paramètres relatifs à toutes les connexions établies avec lui pour pouvoir les retracer en cas d’incident. Dans le cas présent, Electronic Intifada précise avoir reçu une copie de ce fichier – NDLR
3. Tout ordinateur connecté sur un réseau local (pour peu que celui-ci utilise le protocole IP) et/ou l’Internet a une “adresse IP” (IP = “Internet Protocol”) unique à un moment donné. L’adresse IP permet de savoir avec plus ou moins de précision l’endroit  (pays, ville,…) où se trouve l’ordinateur en question.– NDLR
4. Ceci ne manquera pas de rappeler quelques souvenirs aux amis de BDS à l’ULB… – NDLR