Quand les petits Palestiniens jouent au chat et à la souris avec la police israélienne

Salah Suleiman. Photo : Alex Levac

Voici quelques semaines, la police a tiré une balle enrobée de mousse au visage d’un garçon de 11 ans. Il a perdu aussitôt un œil et risque sérieusement de perdre l’autre.

Salah Suleiman. Photo : Alex Levac
Salah Suleiman. Photo : Alex Levac

Salah Suleiman a 11 ans, il est en 5e année et est originaire d’Isawiyah, un village palestinien dépendant de la municipalité de Jérusalem. Il a perdu un œil après avoir reçu une balle de la police israélienne et il risque aujourd’hui de perdre la vision de son second œil aussi, selon les médecins de l’hôpital universitaire de Hadassah qui l’ont soigné. Ils ont recommandé qu’on demande pour lui un certificat de cécité et qu’on requière son transfert dans une école pour aveugles.

Aujourd’hui, six semaines après qu’un policier lui a tiré une balle à embout de mousse au visage, Salah est assis dans le living de sa maison – il n’est plus allé à l’école depuis l’incident – et tâtonne pour trouver son chemin dans la nuit qui, brusquement, est tombée sur son existence. Son visage est marqué de cicatrices, son œil aveuglé est couvert d’un pansement et, avec l’autre œil, sa vision s’étant détériorée, il ne peut plus distinguer que des ombres.

C’est un joli garçon, un excellent écolier. Depuis qu’on lui a tiré dessus, Salah, que ses parents soignent avec la plus grande attention, souffre également d’agitation mentale et de cauchemars et il suit un traitement chez un psychothérapeute.

Le fait qu’un garçon de 11 ans a été touché au visage par une balle des forces de sécurité n’a eu aucun impact en Israël et n’a nullement ébranlé la police. Quelque trois semaines plus tard, la police a également tiré sur un de ses voisins, Mohammad Obeid – un enfant de cinq ans – et l’a touché au visage d’une balle enrobée de caoutchouc.

L’oncle de Mohammad, qui a été témoin de l’accident, dit que rien ne justifiait le tir. À quelques dizaines de mètres de distance, le policier a pointé son fusil directement vers le visage du garçonnet, qui se trouvait dans la rue à proximité de sa maison. La rue même était calme, à ce moment, affirme l’oncle. Depuis l’incident, Mohammad est hospitalisé à l’hôpital universitaire de Hadassah, à Ein Karem, et on n’est pas sûr du tout de ce qu’il va advenir de son œil.

Le village d’Isawiyah est situé au bas du campus du mont Scopus, de l’Université hébraïque de Jérusalem. La tour d’ivoire dépasse au sommet de la colline, dominant le village occupé et ses divers quartiers qui s’étendent en bas. Les résidents paient des taxes à la municipalité de Jérusalem, mais il n’y a pas de terrain de jeu, de terrain de sport ni d’autre aire de détente, à Isawiyah.

« Au lieu de leur donner des balles pour qu’ils jouent, Israël leur tire des balles dans leurs yeux », a déclaré un proche dans la rue, tirant parti du fait que le même mot en hébreu – kadurim – désigne à la fois une balle pour jouer et une balle du fusil. « Le seul jeu auquel les gosses peuvent jouer ici, c’est au chat et à la souris avec la police », a-t-il ajouté.

Depuis l’été dernier – depuis que Mohammed Abu Khdeir, 16 ans, a été brûlé vif et depuis la guerre des Forces de défense israélienne dans la bande de Gaza Isawiyah est devenu un champ de bataille. Les policiers réguliers et ceux de la police des frontières, armés et harnachés de pied en cap, sont à chaque coin de rue. Leur présence ne fait qu’accroître la tension et la violence. Le « Skunk » (putois), un engin de contrôle des foules développé par Israël, asperge de temps à l’autre d’un liquide nauséabond l’intérieur des maisons des habitants et le recours aux gaz lacrymogènes est devenu une routine.

Il y a deux ou trois semaines, les villageois ont constitué un comité de volontaires parlant hébreu dans le but de représenter les résidents dans les discussions avec la municipalité, ainsi que d’œuvrer à la protection des enfants locaux. L’un d’entre eux fait le tour du village à mobylette, une caméra GoPro fixée sur son casque, et ils enregistre les événements à mesure qu’ils se passent. La plupart des problèmes arrivent avec les enfants, qui n’ont pas d’endroit où aller, quittent l’école et se mettent à jeter des pierres aux policiers qui les guettent à chaque coin de rue.

Le père de Salah, Samar, 40 ans, a été blessé voici cinq ans dans un accident de travail à Kisalon, une communauté agricole juive près de Beit Shemesh, à l’ouest de Jérusalem, où il était employé comme jardinier. Il est handicapé et sans travail depuis lors et la famille doit se débrouiller avec une allocation d’invalidité de l’Institut national d’assurance. Samar, sa femme et leurs quatre enfants – trois garçons et une fille – vivent dans un petit appartement bien tenu.

Le jeudi 13 novembre, Salah s’est rendu à l’école mais n’a pas tardé à rentrer à la maison. Les enseignants étaient en grève pour protester contre le blocage de la rue principale du village depuis le meurtre d’Abu Khdeir, blocage qui avait suivi les manifestations des résidents locaux. La plupart des enseignants viennent d’ailleurs qu‘Isawiyah et, avec le blocage de la route, il était difficile pour eux de gagner l’école.

La route a été rouverte le jour où l’on a tiré sur Salah. Il est resté à la maison durant quelques heures, ce jeudi-là. Vers midi, disent aujourd’hui son père et lui-même, sa mère lui a demandé d’aller à l’épicerie locale pour acheter quelques poivrons rouges.

Les enfants jetaient des pierres à la police ; l’un d’eux, Khader Obeid, a été touché à la jambe par une balle en caoutchouc. Salah est passé par-là en rentrant de chez l’épicier avec son sachet de poivrons. Peut-être s’est-il joint aux autres lanceurs de pierres, peut-être pas.

Salah dit qu’il a été prix entre deux feux, entre la police et les enfants qui jetaient des pierres, et que lui-même n’en a pas jeté. Salah a vu un policier pointer son arme sur lui – il dit qu’il lui a crié qu’il voulait seulement passer – et tirer un projectile à embout de mousse qui a frappé le mur derrière lui. Après cela, le garçon ne se souvient de rien. Un parent a appelé son père pour dire que Salah avait été blessé et emmené à l’hôpital de Makassed à Jérusalem-Est.

Quand son père est arrivé, le nez de Salah saignait abondamment et son visage était une bouillie sanglante. En raison de la gravité de la blessure, il a été emmené à Hadassah, à Ein Karem. Sur son téléphone cellulaire, Samar me montre une vidéo de Salah à l’hôpital. C’est pénible à voir. On entend un médecin diagnostiquer des difficultés respiratoires.

Salah est resté sous anesthésie et sous respirateur pendant six jours, à l’unité de soins intensifs. Le rapport médical fait état d’une large lacération sur le côté gauche du visage, d’une déchirure dans l’œil droit et de dommages rétiniens à l’œil gauche. « Le patient a subi de nombreuses interventions multi-professionnelles », mentionne le rapport.

Dix jours après que Salah a été touché, les médecins qui le soignent ont décidé de lui enlever l’œil droit, afin d’essayer de sauver la vision du gauche, comme ils l’ont expliqué aux parents du garçon. La vision de l’œil gauche s’est d’abord améliorée, tout en restant faible, cependant. Puis la détérioration est venue.

Le 3 décembre, le médecin de Salah, la Dr Hadas Mechoulam, une pédo-ophtalmologue, écrivait : « Le garçon se plaint de cauchemars et de douleurs et son père rapporte qu’il a des problèmes de sommeil… Salah fonctionne désormais comme un aveugle et je ne prévois pas d’amélioration sensible dans le futur. »

La semaine dernière, elle écrivait : « Sa vision a continué à se détériorer. Un certificat de cécité a été recommandé. » Ce genre de document permettra à Salah d’être transféré dans une école spéciale pour aveugles et lui conférera également d’autres privilèges.

Le père de Salah raconte que son fils se réveille tout effrayé la nuit. Une fois, dit-il, Salah a rêvé qu’un policier pointait son fusil sur lui, une autre fois qu’un policier le traînait par les pieds. Au cours d’une nuit à l’hôpital, le garçon s’est réveillé terrorisé et a dit à son père d’appeler sa mère tout de suite, parce que des policiers l’attendaient à l’extérieur de leur maison.

Salah aura besoin d’autres opérations encore, l’une d’elle consistera à lui insérer un œil artificiel. Une fois par semaine, son père l’emmène chez un psychologue au centre traumatique de Hadassah. Cette semaine, sa mère l’y a également accompagné. « Nous subissons une catastrophe », explique Samar. « C’est si dur. C’était un très bon élève et un gentil garçon. »

Au début, le principal de l’école envoyait cinq élèves rendre visite à Salah chaque jour, puis les visites se sont de plus en plus espacées et, aujourd’hui, Salah reste solitaire et privé de vue. Le 3 décembre, la vision de son œil restant à été diagnostiquée à 6/150 et, trois semaines plus tard, à 6/180. Samar a engagé un avocat pour intenter un procès contre l’État afin d’obtenir des dommages et intérêts.

Nous nous rendons chez Mohammad Obeid, l’enfant de cinq ans. Le taxi israélien garé à proximité appartient à l’oncle du garçon, qui s’appelle également Mohammad Obeid. Il dit qu’il a vu le policier tirer sur son neveu. Pour l’instant, il explique au père de Salah que les médecins de Hadassah ne savent pas ce qu’il va advenir de l’œil de Mohammad.

« Ils commencent par essayer de vous calmer et ils vous disent que ça va marcher. » « C’est également ce qu’ils ont dit à propos de mon fils », dit Samar à l’oncle embarrassé.

Dans une réponse à une requête, la police du district de Jérusalem a déclaré que les éléments matériels concernant ces incidents ont été adressés pour examen à l’unité d’enquête policière du ministère de la Justice.


Publié sur Haaretz le 3 janvier 2014.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

gideon_levyGideon Levy est journaliste au quotidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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