Quand les colons vont se baigner, les Palestiniens sortent de l’eau

Des colons accompagnés d’un garde armé créent un moment de tension à leur arrivée à la source d’Ein Fasail. Les Palestiniens s’en vont, laissant aux colons la place pour qu’ils se baignent. Et, désormais, ils peuvent continuer à le faire comme si de rien n’était.

Photo : Bassam Almohor

Des enfants s’ébattent dans le petit déversoir d’Ein Fasail, dans la vallée du Jourdain. C’est vendredi et on peut entendre les voix joyeuses des pique-niqueurs parmi les arbres. Il y a l’odeur de barbecue et les charbons qui grésillent, les bruits d’eau et les cris choqués et surpris lorsque la peau entre au contact de l’eau froide.

« Vous venez d’où? », demande-t-on à un groupe de bonshommes qui regardent les enfants. « De Duma », disent-ils, et ils pointent le doigt vers la colline voisine. Oui, c’est Duma, où vivait la famille des Dawabsheh. Ils travaillent dans la construction à Ramallah, disent les hommes, en réponse à une autre question.

Brusquement, un étranger armé surgit. Tout le monde retient son souffle et se tait. La tension bat comme un tambour.

Mais il y a un gosse de deux ans emmailloté sur le dos de l’étranger armé. Apparemment, il ne devrait pas être trop dangereux, après tout. Tous se remettent à respirer et la conversation redémarre, d’abord à voix basse, ensuite presque naturellement. Mais les pique-niqueurs ne peuvent s’empêcher de tenir l’homme armé à l’œil, son fusil et les dix ados qui l’accompagnent, maintenant. L’un d’eux porte un T-shirt sur lequel on peut lire « Gardien de mon frère » en hébreu. Trois d’entre eux ôtent leur T-shirt et leur pantalon et entrent dans l’eau en caleçon.

Les gosses de Duma sortent de l’eau et escaladent les rochers qui délimitent le déversoir.

Les ados sont des élèves d’un collège. L’homme armé, « Avner », qui porte le gosse de deux ans, « Amiad » (ce ne sont pas leurs vrais noms), livre bénévolement et en souriant ces détails à Bassam Almohor, qui vient d’arriver au déversoir avec un ami, tous deux à moto. Quelques instants plus tôt, en route vers le bassin, Bassam était passé à proximité du groupe d’ados, qui lui avaient souri. Il présume qu’avec son casque, sa visière et ses gants, ils n’ont pas compris qu’il était palestinien. Ils lui ont dit « Salut ! » et lui, il leur a demandé en anglais d’où ils venaient. « De Ma’aleh Efraim » ont-ils répondu.

Bassam, qui est un ami à moi, est un motard né, fils de Bédouins réfugiés de la tribu d’Abu Kishk, qui vivait en bordure de Sheikh Munis. Oui, le village même sur les terres duquel on a bâti l’Université de Tel-Aviv. Bassam, qui a la quarantaine, est né et a grandi dans la zone de Jénine. Il écrit pour Sicha Mekomit (« Appel Local »), la filiale en hébreu de la publication en ligne +972 Magazine, mais, avec reconnaissance, il m’a laissé citer l’info et sa description.

Ainsi donc, Bassam est près du déversoir quand les ados en caleçon entrent dans l’eau et que les gosses de Duma en sortent. Bassam, armé d’une caméra, et Avner, armé d’un fusil, portant des lunettes, un chapeau et un tsitsit (*) débordant de sa chemise noire, s’approchent l’un de l’autre. Puis Avner ôte son chapeau, montrant ainsi sa calotte blanche. Il fait un large sourire et a l’air amical, quand il demande en anglais : « Vous êtes étrangers ? D’où êtes-vous ? »

« Non, non », répond Bassam. « Nous sommes d’ici, de Ramallah. » L’ami de Bassam, sur l’autre moto, reste silencieux. Il est en fait d’El-Bireh, mais il ne reprend pas Bassam.

Avner semble impressionné. « On m’a dit que Ramallah était une grande ville », et il dit qu’il est de la colonie de Ma’aleh Efraim. « Vous venez ici souvent ? », demande Bassam, et le journaliste en lui surmonte l’aversion qu’il ressent à cet air de suffisance qui irradie des colons parce qu’ils ont le droit de porter une arme. Avner dit oui. Bassam poursuit : « Vous venez ici et vous nagez avec les Palestiniens ? » Certainement, dit Avner. « Il n’y a pas de problème, nous ne leur parlons pas et ils ne nous parlent pas non plus. » Bassam poursuit : « Vraiment ? Avec tout ce qui se passe dans les alentours… » Et Avner de répondre : « Il n’y a pas de problème, ce doit être le temps ici. » Bassam détourne le regard du fusil, préférant regarder le sourire du petit Amiad, qui s’est éveillé dans l’intervalle, et ses longs cheveux légers.

Il y a quelques années, Bassam accompagnait un journaliste américain qui visitait le pays et qui écrivait un article pour le National Geographic. À la colonie de Shiloh, le garde avait obligé Bassam à rester de l’autre côté du portail. Mais c’est juste une remarque en passant sur un petit incident. Mais ce qui n’a rien d’une incidence, c’est le fait que Bassam ne peut pas comme cela enfourcher sa moto et rouler, disons, jusque Nahal Dan, ni emmener son gamin et sa fille vers la rivière Yarkon, qu’on a remise en valeur, ni monter dans un canot et leur raconter que c’est ici la rivière où leur grand-père allait s’ébattre dans le temps. Et, naturellement, ni les gosses ni les ouvriers de la construction de Duma ne peuvent aller non plus à Nahal Dan, sur la rivière Yarkon.

Ainsi les gosses et les jeunes hommes de Duma et d’autres villages tout proches – il sont 25 en tout – sont sortis de l’eau, entourant le déversoir et regardant les trois ados fils de colons qui y nagent. Quelqu’un dans une voiture toute proche branche la stéréo et la fait aller très fort : des chants nationaux arabes très rythmés. Bassam pose une question et les jeunes travailleurs de la construction répondent : « Oui, les colons viennent souvent. Ils ne nous parlent pas et nous ne leur parlons pas. Ils ne nous font pas de mal et nous ne leur faisons pas de mal. »

Et, en effet, par bonheur, Ein Fasail ne figure pas sur la liste des 30 sources de la Cisjordanie qui ont toujours été utilisées par les Palestiniens pour leur irrigation et pour leur divertissement, mais qui ont été confisquées par les colons ces dix dernières années, interdisant par-là même aux Palestiniens d’encore y accéder.


Publié le 2 mars 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

(*) tsisits : des « franges » ou « tresses » façonnées au coin des vêtements (portés par des juifs pour des raisons bibliques)

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