Quand des entreprises israéliennes boycottent les colonies de Cisjordanie

Des entreprises israéliennes acceptent de s’engager par contrat à n’avoir recours ni à des produits ni à des services provenant des colonies juives de Cisjordanie ou du Golan. Il s’agit d’une vingtaine de fournisseurs israéliens sélectionnés par le promoteur immobilier palestinien qui a entrepris de construire « la première ville palestinienne moderne » (il faut entendre par là une ville conforme au modèle standard d’urbanisme occidental, qui fait se ressembler toutes les villes du monde, au nom de la « modernité »).

Il s’agit de la ville nouvelle de Rawabi, à une trentaine de kilomètres au nord de Jérusalem. Il y a quelques mois, un quotididen français écrivait à son propos : « … cette ville nouvelle planifiée comme une banlieue américaine avec un centre piétonnier, des bureaux et des galeries marchandes pourra à terme accueillir jusqu’à 40.000 habitants. Un projet de 345 millions d’euros, financé en grande partie par des investisseurs du Qatar », et précisait que les promoteurs s’accommodent, pour le moins, de la situation créée par l’occupation : « Pour le choix du terrain, les promoteurs ont dû jongler avec un territoire morcelé entre les zones sous administration palestinienne et celles qui relèvent toujours du contrôle israélien ».

Les maquettes du projet trahissent un troublant mimétisme : Rawabi ressemblera à s’y méprendre à ces colonies qu’Israël a semées tout autour de Jérusalem pour repousser encore et encore vers l’est les limites de sa  prétendue « capitale éternelle et indivisible ».

Mais Bashar Masri, le « patron » du projet, exige de ses fournisseurs qu’ils s’engagent à ne pas s’approvisionner dans les colonies et à ne pas utiliser les services des entreprises israéliennes qui y sont installées.

L’annonce de l’accord passé entre lui et les sociétés concernées suscite – selon Haaretz – la colère des colons, qui les accusent de prêter la main à un boycott anti-israélien international, dont on sait qu’il est considéré par la droite israélienne (et pas que…) comme une tentative de « délégitimisation » de l’État d’Israël. « C’est une capitulation devant le boycott », fulmine Dani Dayan, un des leaders du mouvement des colons, cité par Haaretz.

Le projet Rawabi fait partie de la stratégie du premier ministre de l’Autorité Palestinienne de Ramallah, Salam Fayyad, qui vise, par le développement économique (profitant principalement à une petite caste), à « jeter les bases d’un Etat palestinien »… sans Etat. L’essentiel est de fournir à la « classe moyenne », qui profite largement de l’aide étrangère généreusement prodiguée à une Autorité Palestinienne parée bien à tort de toutes les vertus démocratiques, les logements qu’elle attend.  Quel meilleur moyen de montrer – en dépit de l’absence de toute perspective de paix juste et durable – que la stratégie de Fayyad (un ancien cadre du FMI) est plus « rentable » que la résistance à tout crin du Hamas ? Aucun artifice n’est superflu pour atteindre cet objectif de la « communauté internationale » (entendez : des pays occidentaux).

Le promoteur du projet Rawabi privilégie, chaque fois que possible, les fournisseurs palestiniens, affirme-t-il. Mais 43 ans d’occupation ont mis l’économie de la Cisjordanie dans une situation d’extrême dépendance par rapport à l’économie israélienne. L’occupant – qui contrôle de mille et une manières, avec – c’est la loi du genre – une mesquinerie tatillonne rarement prise en défaut tous les aspects de la vie quotidienne, et à plus forte raison de la vie économique des habitants de la Cisjordanie – est en effet très vigilant pour empêcher l’émergence d’éventuels concurrents à ses propres producteurs, à qui la politique des autorités d’occupation vise à garantir l’accès à un marché captif (jamais l’expression n’a été mieux appropriée). Pas moyen, donc, de se passer complètement des entreprises israéliennes pour mener à bien le projet Rawabi, mais Bashar Masri a quand même posé ses conditions.

« Les colonies sont diaboliques. Ils volent les terres palestiniennes et sont un obstacle à la création d’un État palestinien. Il est temps de mettre un terme à ce mal », dit Masri. Or, pour une fois, c’est lui, le Palestinien, qui  (passe) commande.

 

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