Qualifier l’occupation israélienne d’apartheid, ce n’est ni outrancier ni incendiaire, c’est juste les faits

A group of Palestinians, Israelis and internationals carrying a banner supporting the boycott of Israeli apartheid during the weekly demonstration against the Wall in Al Ma'sara village, on 30.07.2010. The demonstrators were first stopped by the Israeli soldiers when they reached the main road. Israeli soldiers threw concussion grenades directly at the crowd. People stay on their position, and after a while the Israeli army left, leaving the demonstrators dancing next to the road.

Non seulement l’Afrique du Sud, qui a lutté contre l’apartheid et l’a vaincu, est de cet avis, mais la situation qu’on peut observer est conforme à la définition qu’en donne le droit international.

Cette semaine [1], j’ai participe à un événement organisé dans le cadre de la “Semaine de l’Apartheid Israélien”, qui chaque année a pour objectif de “favoriser la prise de conscience à propos du projet colonial israélien et des politiques d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien”.

Pour certains, parler de “l’apartheid” israélien peut sembler n’être qu’un nouveau slogan à la mode, utilisé par les militants. D’autres trouvent cela inutile, trop facile, agressif, voire antisémite.

Mais en réalité, ce quoi parle-t-on quand on évoque l’apartheid israélien ?

Premièrement, et c’est crucial, il ne s’agit pas de faire une analogie précise avec l’apartheid tel qu’on l’a observé en Afrique du Sud. Il est cependant exact que des vétérans de la lutte anti-apartheid, qui ont joué un rôle important, ont fait ce parallèle. Comme par exemple Desmond Tutu qui, en 2002 alors qu’il voyageait en Palestine, a déclaré que ce qu’il voyait lui rappelait “tellement ce qui était arrivé au peuple noir en Afrique du Sud”. Et en 2009 Desmond Tutu apporta son soutien à un livre que j’avais écrit, intitulé “Israeli Apartheid – A Beginners Guide” [2].

Il y a une riche discussion à avoir à propos de ce qui s’est produit en Afrique du Sud et ce qui se passe en Israël et en Palestine. Mais la comparaison ne porte pas sur la question de savoir quels sont les critères pour décider si parler d’apartheid israélien est ou non précis et approprié.

La raison en est que l’apartheid est un crime contre l’humanité au regard du droit international, et cela indépendamment de ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Le premier protocole additionnel à la Convention de Genève de 1949, adopté en 1977, par exemple, qualifie l’apartheid de “grave violation” et cela “sans aucune limitation géographique”.

L’apartheid est aussi sur la liste des “crimes contre l’humanité” qui figure dans le “Statut de Rome” [3] de la Cour Pénale Internationale, adopté en 1998 – soit quatre ans après que l’apartheid ait formellement pris fin en Afrique du Sud.

Le “Statut de Rome” définit l’apartheid comme “des actes inhumains … commis dans le contexte d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou groupes raciaux, commis dans l’intention de maintenir ce régime”.

Est-ce que les lois et les pratiques israéliennes correspondent à cette définition ?

Selon les termes du Département d’État des États-Unis, les citoyens palestiniens sont confrontés à “des discriminations institutionnelles et sociales”. Ceci affecte des domaines tels que l’immigration et la vie familiale, la propriété foncière et le logement.

Il n’existe aucune garantie légale d’égalité, et les défenseurs des droits humains ont identifié plus de 50 lois à caractère discriminatoire.

En Cisjordanie, l’État israélien a créé et établi un réseau de colonies illégales dont les résidents – qui sont citoyens israéliens – vivent parmi des Palestiniens soumis à la loi militaire. Tandis que les colonies s’étendent, des maisons palestiniennes sont démolies.

Récemment, selon les termes de l’ONG israélienne de défense des droits humains B’Tselem, les autorités israéliennes ont “accru leurs efforts pour expulser les communautés palestiniennes de vastes zones de Cisjordanie”, ce qui constitue du nettoyage ethnique. Entre le 1er janvier et le 15 février de cette année, selon les données des Nzations-Unies, les forces israéliennes ont détruit ou confisqué 283 habitations palestiniennes et autres “structures”, et déporté 404 Palestiniens.

Ainsi que l’a explique un haut fonctionnaire des Nations-Unies, alors que la plupart de ces démolitions “sont réalisées sur une base légale fallacieuse, à savoir que les Palestiniens ne possèdent pas de permis de construire”, les données israéliennes elles-mêmes démontrent qu’en tour état de cause “seulement 5% des demandes de permis palestiniennes sont approuvées”.

Amnesty International a décrit le “refus officiel de toute participation à la planification d’une population entière, couplé l’établissement d’un système parallèle de planification pour les colonies israéliennes qui établit explicitement une discrimination en faveur d’une autre population dont la présence dans le territoire en question viole le droit international” comme “unique au monde”. 

Dans la Bande de Gaza, les Palestiniens continuent à souffrir d’un blocus israélien qui constitue une punition collective illégale. Lorsque Israël n’est pas en train de mener une agression de grande ampleur horrible contre ce territoire entièrement bouclé, des agressions “de routine” se produisent contre les agriculteurs et les pêcheurs.

La majorité des Palestiniens vivant dans la Bande de Gaza sont en fait des réfugiés, dont les terres d’origine sont souvent situées à quelques kilomètres à peine à l’intérieur du territoire d’Israël tel qu’il était délimité avant 1967. Ceci rappelle le fait que la  “majorité juive” en Israël n’a été établie que par l’expulsion massive de Palestiniens, et n’est maintenue que par leur exclusion.

Ceci ne constitue qu’un exemple – mais le point essentiel est que les crime commis par Israël ne constituent en rien des “aberrations”. Elle ne sont pas le fruit du tempérament par trop belliqueux de quelque général ou d’un mouvement d’extrême-droite en particulier. Ce dont nous parlons ici, c’est de la législation de base et de politiques maintenues par l’État depuis des décennies.

Ce dont nous parlons, comme les définit le “Statut de Rome”, ce sont “des actes inhumains … commis dans le contexte d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou groupes raciaux, commis dans l’intention de maintenir ce régime”. C’est pourquoi le Comité pour l’élimination de la Discrimination Raciale de l’ONU a appelé Israël à “éradiquer” toutes ses pratiques qui violent l’interdiction de “ségrégation raciale et d’apartheid”.

Faire fi de tout cela sous prétexte que “Israël n’est pas l’Afrique du Sud” c’est se situer à côté de la question, de même que nier l’existence de discriminations systématiques sous prétexte que “il y a un ‘Arabe’ à la Cour Suprême israélienne” (un seul parmi 66 juges passé et présents) n’est que de la poudre aux yeux à bon marché.

Les faits sont clairs. C’est l’apartheid israélien qui devrait susciter l’indignation, et ni les campagnes ni le boycott en soutien aux droits fondamentaux des Palestiniens.


[1] l’original de cet article a été publié le 24 février 2016 – NDLR
[2] PlutoPress (2009) ISBN 9780745328874 – NDLR

[3] voir article 7, qui énumère et définit les crimes contre l’humanité pour lesquels la Cour Pénale Internationale est compétente, et classe le “crime d’apartheid” au même rang que le meurtre; l’extermination; la réduction en esclavage; la déportation ou transfert forcé de population; l’emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international; la torture; le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable; les disparitions forcées…  Comme les autres crimes contre l’humanité, le crime d’apartheid est déclaré imprescriptible, c’est-à-dire que les coupables peuvent être poursuivis et condamnés sans limite de temps – NDLR

Article paru le 24 février 2016 sur Independent, sous le titre “Calling Israel’s occupation of Palestine apartheid isn’t lazy or inflammatory – it’s based on fact”.
Traduction : Luc Delval

Ben_WhiteBen White est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont : Être Palestinien en Israël
Ségrégation, discrimination et démocratie (Préface de Haneen Zoabi – Ed. La Guillotine – ISBN 9782954380612) et  Israeli Apartheid: A Beginner’s Guide (PlutoPress – ISBN 9780745328874)
Ses articles ont été publiés par divers médias, dont Middle East Monitor, Al Jazeera, al-Araby, Huffington Post, The Electronic Intifada et The Guardian.

 

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