Pourquoi n’y a-t-il pas eu de «printemps palestinien» ? La réponse tient en un mot : Oslo

Un Palestinien agite son drapeau national devant le mur de séparation entre Israël et la Palestine. Photographie : Oliver Weiken/EPA

Les accords d’Oslo ont transformé la lutte palestinienne, à l’origine un combat de résistance au colonialisme israélien, en une tâche de gestion de l’occupation.

Dès le début des soulèvements en Tunisie et en Égypte voici 18 mois, les commentateurs se sont posé des questions sur l’absence d’un « printemps palestinien ». Il est utile de tenter d’expliquer la chose et cela aide aussi à éclairer quelques problèmes clés inhérents au processus de paix aujourd’hui dans un état plutôt comateux.

Jusqu’à un certain point, on peut répondre à la question « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de printemps palestinien ? » à l’aide d’un seul mot : Oslo.

Les accords d’Oslo, signés en 1993, ont établi un paradigme dans lequel la lutte palestinienne pour le retour et pour la décolonisation a été transformée en une façade de souveraineté, en concessions très fragmentaires et en gestion de l’occupation.

Cela, à son tour, a modelé le comportement et l’orientation des principaux acteurs politiques dans les territoires occupés. Par exemple, l’Autorité palestinienne (AP) a basculé nettement, passant d’une préoccupation révolutionnaire à une autonomie « intérimaire » – qui, en son temps, s’est muée en entité institutionnalisée maintenue en place à son propre profit.

Non seulement, la direction de l’AP n’est pas représentative de la plupart des Palestiniens dans le monde mais, de plus, elle est même déconnectée des gens qu’elle gouverne : les sauf-conduits pour VIP et les échanges par valise diplomatique sont en flagrant contraste avec les besoins des familles des prisonniers ou des fermiers expulsés.

Un Palestinien agite son drapeau national devant le mur de séparation entre Israël et la Palestine. Photographie : Oliver Weiken/EPA
Un Palestinien agite son drapeau national devant le mur de l’apartheid. Photographie : Oliver Weiken/EPA

Une autre conséquence d’Oslo a été la « professionnalisation » des ONG et le rôle énorme que ces organisations ont eu dans l’encouragement de certains types d’institutions palestiniennes, tout en en marginalisant d’autres ou en leur ôtant leur légitimité.

Comme on l’a toutefois fait remarquer voici plus d’une décennies, « le manque de base de masse des ONG et leur attention première pour les questions de développement et de gouvernance les rendent incapables d’organisation au niveau des masses ». Leur professionnalisation a créé un lieu de marché qui les pousse à rivaliser pour obtenir des fonds (en ce sens, elles sont influencées par les priorités des donateurs) et qui a signifié « l’exclusion d’un public plus large pouvant participer à la définition des priorités et des agendas nationaux ».

L’AP et les ONG (tant internationales que locales) ont contribué à l’émergence d’un « vaste échantillonnage de l’opinion publique et d’intérêts matériels amenés à maintenir le statu quo, soit par crainte de ce que le changement aurait pu apporter, soit du fait que personne ne croyait tout simplement dans la possibilité d’un changement positif ». Parmi ces personnes, des marchands : ceux qui dépendent de l’AP pour leurs salaires et ceux qui ont des permis de travail dans les colonies  et/ou à l’intérieur d’Israël.

Ce groupe important constitue « un groupe solide qui ne voudrait pour rien au monde qu’on changeât le statu quo ». Il y a d’autres problèmes également. Les Palestiniens sont confrontés à des obstacles physiques à l’unification de la résistance et de leur stratégies, sous forme de colonies, de check-points, de réseaux de route et du mur, le tout installé par Israël. Il y a également le régime bureaucratique des « permis » et de la séparation, qui pousse un coin entre Gaza et la Cisjordanie, entre Jérusalem-est et la Cisjordanie, etc. La fragmentation physique ne cesse de croître, naturellement, avec les Palestiniens qui sont confrontés à des réalités différentes – et qui subissent toute une diversité de régimes de lois – dans des endroits aussi divers que le Néguev, Silwan, la vallée du Jourdain et les camps de réfugiés au Liban. Tout cela crée des ensembles divergents de priorités immédiates qui font qu’il est malaisé de mettre sur pied une campagne allant au-delà du niveau local.

Un facteur additionnel en Cisjordanie réside dans l’approche intolérante par l’AP du mécontentement et des protestations populaires. Les dirigeants de Ramallah ne sont pas seulement un obstacle à un « printemps palestinien » – pour certains, ils en seraient même la cible.

Le Hamas à Gaza n’a pas non plus été à l’abri des dangers de vouloir traiter le pouvoir comme une fin en soi. Dans le tout dernier rapport mondial sur les droits de l’homme d’Amnesty International, tant l’AP que le Hamas sont critiqués pour leur maltraitance des détenus et pour le fait qu’ils restreignent la liberté d’expression. Le peu de tolérance à l’égard de la critique dans les médias ou dans les manifestations publiques a été un exemple des violations des droits de l’homme dont le Centre palestinien des droits de l’homme dit qu’elles sont « motivées par l’actuelle situation de division politique, apparemment du fait des réactions mutuelles de chaque camp vis-à-vis de l’autre ».

Ajoutez à cela le manque de programme politique représentant les aspirations nationales palestiniennes, de même que le manque de direction provoqué par le conflit entre le Fatah et le Hamas, et on ne sera donc pas étonné de voir que la mobilisation constitue un défi particulièrement ardu. Mais on ne peut toutefois pas dire qu’elle n’a pas lieu.

Les Palestiniens sont mobilisés mais leur mobilisation est décentralisée et disparate – l’énergie est présente mais pas d’une façon qui pourrait être immédiatement apparente. Des secteurs multiples d’activisme sont en jeu ; dont certains visent directement ou indirectement à défier les obstacles empêchant de résister au colonialisme israélien. Jusqu’à présent, l’action palestinienne de masse dans les territoires occupés est inhibée par un certain nombre de facteurs. Mais cela ne signifie pas que les choses en soient au point mort – et, comme nous le savons, tant au vu de l’histoire de la Palestine qu’au vu des événements plus récents dans la région, les choses peuvent changer en un instant.


Article publié dans « The Guardian », le 11 juin 2012  – Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal ben-white

Ben White est écrivain et activiste. Il publie dans « The Guardian » (on line), « The New Statesman« , Al Jazeeraa et Electronic Intifadah. Il a publié deux livres : « Israeli Apartheid » (Pluto press, 2009) et « Palestinians in Israel. Segregation, discrimination and democracy » (Pluto Press, 2012)  

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