Pourquoi la grève de la faim de Hana al-Shalabi est-elle le point central de la Journée des femmes en Palestine ?

Khitam Saafin

Cette année, les Palestiniens marqueront la Journée internationale des femmes (8 mars) par des actions de solidarité avec Hana Shalabi, qui en est à trois semaines de grève de la faim pour protester contre sa détention administrative par Israël et ce, sans accusation (dans sans possibilité d’organiser sa défense) ni procès.

Ces dernières semaines, Hana Al-Shalabi est la seconde prisonnière palestinienne – après Khader Adnan, qui a mis un terme à son jeûne après 66 jours – à entamer une grève de la faim afin d’attirer l’attention sur le recours par Israël à la détention administrative et à la maltraitance de prisonniers palestiniens.

« En Palestine, la Journée des femmes est un jour de lutte » a écrit Janan Abdu, une activiste politique et épouse du prisonnier palestinien Ameer Makhoul, dans son appel présentant la Journée des femmes comme une journée de solidarité avec Hana al-Shalabi.

« Malgré certaines réalisations significatives résultant de longs parcours de lutte, nous ne devrions pas encore faire la fête, puisque nous sommes toujours des femmes palestiniennes, que ce soit en Palestine 1948, en Cisjordanie, à Gaza ou dans la diaspora, souffrant du colonialisme, de l’occupation, des discriminations et du racisme », a-t-elle déclaré.

La contributrice de The Electronic Intifada, Jillian Kestler-D’Amours, a interviewé Khitam Saafin, présidente de l’Union des Comités de femmes palestiniennes, à propos des défis auxquels sont confrontées aujourd’hui les femmes palestiniennes et des raisons pour lesquelles il faut soutenir la grève de la faim de Hana al-Shalabi.

Khitam Saafin
Khitam Saafin
Jillian Kestler-D’Amours. Parlez-moi un peu de l’Union des Comités de femmes palestiniennes.

Khitam Saafin. L’Union des Comités de femmes palestiniennes (UCFP) est une organisation de masse pour les femmes. Elle a été créée en 1980 en tant que cadre destiné à émanciper les femmes palestiniennes, à les organiser et à nous soutenir en tant que femmes, à participer à notre combat national et à la réalisation de l’égalité complète des femmes palestiniennes. Depuis lors, nous travaillons comme organisation de masse, organisée en un système démocratique et œuvrant avec l’ensemble des femmes et de la communauté palestiniennes à la réalisation de nos objectifs.

JKD Quels sont les défis auxquels sont confrontées les femmes palestiniennes ?
KS Le premier défi et le premier problème auquel nous sommes confrontées, c’est l’occupation même et l’ensemble de ses mesures et stratégies contre notre peuple. L’occupation même est un crime et toute ses mesures – arrestations, confiscations de terres, mise en place de colonies, détournement de notre eau, recours à des check-points, le siège de Gaza, etc. – toutes ces mesures sont considérées comme des crimes contre l’humanité par les lois des droits de l’homme et par la législation internationale.
Le fardeau de l’oppression massive dans toute société retombe indirectement sur les épaules des femmes. Les femmes palestiniennes sont très confrontées à ces défis, mais elles ont un lourd fardeau à porter. Voilà pour le premier défi.

Le second défi, c’est la société traditionnelle, qui était considérée, et l’est toujours, comme un obstacle à la pleine égalité et au traitement des femmes comme des égales au sein de la société palestinienne. Nous savons que ce défi social est un défi mondial, pour les femmes, même dans des pays qui ont des lois laïques ou plus égalitaires. C’est un défi parce qu’il est basé sur une sorte de discrimination et sur la discrimination traditionnelle et historique dont les femmes font l’objet.
Ceci est un processus énorme et long, un long chemin qu’il nous faut parcourir pour réaliser nos droits démocratiques en tant que femmes, en tant que personnes égales.

JKD L’occupation israélienne a-t-elle eu un impact sur les défis affrontés par les femmes au sein de la société palestinienne ?
KS L’occupation a utilisé cette mentalité [palestinienne] traditionnelle pour réduire la participation des femmes à la vie en général. D’abord, ils ont prétendu que cela n’existe pas, le peuple palestinien. Et, après cela, ils ont prétendu que la population palestinienne était très traditionnelle et qu’elle n’avait rien de moderne et qu’elle n’avait pas le droit de faire partie du monde du fait qu’elle n’avait rien de moderne. C’est un genre de racisme, vous savez.

Ensuite, via l’expulsion massive de notre peuple lors de la Nakba [la catastrophe, la vague d’épuration ethnique qui a abouti à la création d’Israël en 1948], ils ont détruit la structure de notre société. On a commencé à voir une nouvelle structure dans le fait qu’environ une moitié de notre population est constituée de réfugiés, et du fait que nous perdons nos terres, que nous perdons notre système de vie. Bien des choses ont été détruites.

Après cela, l’occupation a essayé d’utiliser cette conception traditionnelle de la femme pour forcer les hommes [palestiniens] et les chefs de famille à empêcher les femmes de lutter contre l’occupation. Ils se sont servis de cette mentalité pour menacer les femmes dans les prisons et pour leur dire que leur famille les délaisserait, tout cela pour essayer de créer une mauvaise impression à propos des femmes qui participent à la lutte nationale.
Et ainsi, oui, l’occupation a fait partie, et fait toujours partie, des raisons qui entravent la voie naturelle, la voie vers le progrès de notre société, y compris la question des femmes.

JKD. L’UCFP croit que les questions de genre (homme>
KS.
Nous croyons que la discrimination à l’égard des femmes a à voir avec le système [capitaliste] dans le monde entier. Cette discrimination a commencé lorsque le secteur privé s’est mis à diriger le monde. Dans l’intérêt du capital et du secteur privé, le statut des femmes a été rabaissé et, dans certaines communautés, les femmes ont même été utilisées comme une marchandise.
Nous, en tant qu’organisation des femmes palestiniennes, nous considérons l’ensemble de l’occupation [israélienne] comme une sorte de projet capitaliste, impérialiste dans notre pays et il est lié à tout ce système de l’impérialisme dépendant du capitalisme et des entités privées. Nous croyons qu’à long terme, la discrimination envers les femmes ne cessera pas si nous ne vivons pas en tant que femmes au sein d’une société à part entière, égalitaire et sociale.

Comme je l’ai dit au début, le fardeau de l’oppression générale, dans toute société, retombe sur les femmes parce qu’elles sont considérées comme la partie la plus faible.

JKD Les femmes palestiniennes ont joué un rôle majeur dans la première Intifada. Aujourd’hui, nous voyons des femmes participer à la résistance populaire en Cisjordanie, y compris dans les protestations hebdomadaires dans des endroits comme Nabi Saleh. Comment décririez-vous la participation des femmes à la résistance populaire palestinienne aujourd’hui ?
KS
La première Intifada a été un travail populaire à part entière. Elle dépendant des corps qui étaient prêts à se montrer actifs. Par exemple, notre association était bien implantée et bien organisée et en mesure également de se montrer active et de mobiliser les femmes de diverses façons efficaces, lors de la première Intifada. Il y a eu une très grande participation des femmes et cela a soulevé de nouvelles questions à propos de l’avenir, au sein du mouvement des femmes palestiniennes. L’État nation palestinien, l’entité palestinienne et le rôle des femmes. Ce fut une grande occasion pour les femmes de se profiler en tant que participantes réelles à la vie politique et sociale.

A cette époque-ci, quand nous parlons des manifestations dans de nombreux endroits de Palestine, et tout particulièrement à proximité des terres confisquées, je pense que nous avons besoin, en tant que peuple palestinien, d’améliorer notre stratégie de résistance populaire. Nous devons faire que la chose ne soit plus uniquement occasionnelle, généralement le vendredi et uniquement dans certaines régions… Cela donnera plus d’espace à la possibilité de participation des femmes.

Mais, même dans cette situation, les femmes essaient d’accroître leur participation à ces activités. Pour moi, cela ne suffit pas. Les femmes doivent avoir leur façon spéciale de participer. Il y a une participation des femmes dans les manifestations, mais nous devons l’améliorer et faire encore mieux à l’avenir.

JKD Comment suggéreriez-vous de faire encore mieux ?
KS
A mon avis, via les plans collectifs émanant des diverses organisations du mouvement des femmes. Il nous faut trouver des outils et des actions permettant aux femmes de participer et de faire partie facilement de ce mouvement. Quand nous parlons des vendredis, le vendredi est le jour de congé officiel des familles. Si la femme travaille tous les jours de la semaine, ce jour est utilisé non pas pour se reposer mais pour faire le travail du ménage. Je sais que ce n’est pas une excuse parce que nous luttons, mais telles sont les conditions de vie des femmes palestiniennes. De même lorsque nous parlons de fait qu’il n’y a qu’en certains endroits, ci et là, que l’on organise des manifestations, l’accès des femmes à ces endroits n’est pas toujours facile et en particulier pour les femmes qui vivent à une grande distance de ces endroits.

Les femmes sont également davantage actives dans les campagnes de boycott et dans la solidarité avec les campagnes en faveur des prisonniers. Vous savez, de ces jours-ci, nous avons la grève de la faim de Hana Shalabi. Les femmes doivent témoigner leur solidarité et soutenir Hana dans sa grève.

JKD Pensez-vous attirer autant l’attention que Khader Adnan, le prisonnier palestinien qui a récemment mis un terme à sa grève de la faim après de soixante jours ?
KS Je ne sais pas. Cela dépend d’elle. Pour nous, en tant que femmes palestiniennes et population palestinienne, nous sommes prêts à la soutenir dans sa décision parce qu’elle est la personne qui entreprend cette grève et cette bataille contre la détention administrative. Nous sommes prêts à la soutenir jusqu’à ce qu’elle atteigne ses objectifs et nous, naturellement, la saluons pour sa forte prise de position contre la détention administrative.

JKD Avez-vous le sentiment qu’elle attire aussi l’attention sur les femmes palestiniennes prisonnières, que l’on néglige souvent ?
KS Je pense que c’est un gros problème, pour les femmes palestiniennes en tant que prisonnières. Actuellement, nous avons six femmes détenues. Je pense que cela soulève la question des femmes en tant que détenues politiques à un niveau de plus en plus élevé de l’inquiétude dans le monde.

Les Nations unies doivent être responsables de toutes les violations qui sont commises contre notre peuple. ces prisonniers sont des prisonniers de guerre, et non des prisonniers sécuritaires ou des criminels ; ils sont les combattants de la liberté et ils combattent pour leurs droits.

JKD Qu’est-ce qu’on fait d’autre, en ce moment précis, pour promouvoir et protéger les droits des femmes palestiniennes ?
KS C’est une longue lutte et, pour réaliser un changement social, il vous faut beaucoup de temps et il vous faut aussi une volonté très forte pour persévérer. Ce qui a été fait depuis le début du mouvement des femmes, même avant les années 80, ç’a été une lutte par le biais de la lutte nationale.

Après la déclaration d’indépendance de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), en 1988, il y a eu la question du futur État palestinien indépendant et le rôle de toute personne dans ce processus. Dans le document de l’indépendance, il était clair qu’il n’y avait pas de discrimination entre les hommes et les femmes, mais c’est théorique. Sur le terrain, il nous faut travailler.

Nous avions travaillé à la conscientisation. Nous avons travaillé à la mobilisation. Nous avons travaillé sur certaines campagnes en faveur de la participation politique. Nous préparons nos propositions de nouvelles lois destinées à réduire le niveau de la discrimination à l’égard des femmes. Il s’agit d’accroître la conscience, de nous mobiliser davantage en tant que femmes et d’exercer plus de pressions, de faire plus de lobbying sur les corps qui gèrent le processus décisionnels au sein de la société palestinienne.

JKD Les femmes palestiniennes sont-elles conscientes des ressources qui leur sont accessibles ?
KS En général, elles en sont conscientes, mais nous devrions mieux profiler les organisations de femmes. Cela signifie qu’il faut accorder ces consultations et ces services aux femmes de telle sorte qu’elles seront plus conscientes de l’existence des organisations du mouvement des femmes.

Nous essayons de les atteindre et de leur rendre des services, pour leurs enfants, pour leur conscientisation, pour leur formation professionnelle. Nous essayons de mettre à leur portée les ressources de l’éducation, les ressources économiques.

JKD Travaillez-vous à l’ouverture d’un dialogue sur les questions de genre (hommes>< femmes) en Palestine ?
KS Nous parlons à de nombreux niveaux et nous avons notre travail de conscientisation, jour après jour.
Pour nous en tant qu’association, nous avons un programme en compagnie de l’Union générale des femmes palestiniennes. Nous avons un autre programme d’encouragement des jeunes femmes à la participation politique. Nous avons des programmes destinés à encourager les femmes et à leur donner un genre d’autonomisation économique. Nous sommes actives, mais cela ne suffit pas.

Nous ne couvrons pas la totalité de la société palestinienne.
Si chaque organisation travaille seule et essaie de couvrir la totalité de la société palestinienne en Cisjordanie et à Gaza, cela ne suffit pas. Personne ne peut travailler seul. Ainsi, nous avons des coalitions pour certaines choses et nous essayons de mettre sur pied de plus en plus de réseaux.

JKD S’il y avait une chose que vous voudriez que les gens sachent à propos de la situation à laquelle sont confrontées les femmes palestiniennes, quelle serait-elle ?
KS Je dis que les femmes palestiniennes méritent de vivre librement dans leur État indépendant, avec le droit au retour, le droit de notre peuple à l’autodétermination, le droit d’établir notre État indépendant avec Jérusalem comme capitale. Pour les gens du monde entier, la justice signifie la liberté. La justice signifie la fin de l’occupation. La justice signifie la pleine égalité pour tous le monde, hommes et femmes, partout.

Nous faisons partie des combattants pour la liberté dans le monde entier et nous demandons à toutes les voix en faveur de la liberté de témoigner leur solidarité avec notre cause et nous aussi, nous sommes solidaires avec tous ceux qui réclament leur liberté et leurs droits démocratiques.


Jillian Kestler-D’Amours est journaliste et réalisatrice de films documentaires. Elle est installée à Jérusalem. On peut en découvrir plus sur son travail sur http://jkdamours.com/.

Publié sur Electronic Intifadah le 7 mars 2012.
Traduction : JM Flémal

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