Pour les fabricants d’armes israéliens, la guerre de Gaza est leur meilleur représentant de commerce

Des soldats israéliens du corps des blindés s'agitent au sommet des chars en quittant Gaza pour rentrer en Israël. 5 août 2014. Photo : Reuters.

Les usines ont travaillé contre la montre pour fabriquer des munitions, quand l’armée a testé leurs tout derniers systèmes contre un ennemi réel. Aujourd’hui, elles espèrent que leurs produits testés au combat leur vaudront de nouveaux clients.

Loin des combats dans la bande de Gaza et des attaques de roquettes qui ont pilonné Israël depuis le sud jusqu’à la plaine du Sharon, quelque 300 employés d‘Israel Military Industries (IMI) à Nazareth n’ont pas quitté leurs lignes d’assemblage durant une seule minute ces quatre dernières semaines. Ils ont travaillé par équipes, 24 h sur 24, afin d’assurer une livraison régulière de balles de 5,56 mm aux soldats des Forces de défense israéliennes (FDI). D’autres ont travaillé dur pour fabriquer des obus de char Kalanit et Hatzav, hautement sophistiqués, destinés au corps d’artillerie. Les obus, tirés au-dessus des têtes des activistes équipés d’armes antichars pour exploser à mi-hauteur au-dessus de ces derniers, ont été utilisés pour la première fois à une très grande échelle lors de l’opération Bordure protectrice.

Depuis quelques années, IMI, propriété de l’État, a des problèmes d’image de marque, dus en partie à ses dettes énormes et aux liens étroits de sa direction avec les syndicats locaux et l’establishment politique. À côté des deux autres importantes entreprises de défense appartenant au gouvernement, Rafael Advanced Defense Systems et Israel Aerospace Industries, jusque tout récemment, la firme IMI semblait décidément démodée, avec sa technologie peu avancée et sa gestion par copinage. Voici trois mois, l’État signait un accord de relance avec IMI, qui proposait une généreuse prime de départ de 1,3 million de shekels ($ 370.000) à chaque employé prenant volontairement sa retraite anticipée. Au début de l’an prochain, le gouvernement prévoit de lancer une soumission en vue de privatiser l’entreprise et, dès le début 2016, IMI devrait se retrouver aux mains du privé.

En dehors de son image, depuis plusieurs années, IMI a développé sans faire grand bruit des produits plus sophistiqués que des balles, des fusils ou des grenades à main. Par exemple, sa toute nouvelle bombe super-intelligente MPR-500 à explosif solide et à usages multiples, destinée à pénétrer des structures en béton armé et autres cibles malaisées, a été utilisée opérationnellement pour la première fois lors de l’opération Bordure protectrice. Aujourd’hui, le retour des commandes de cette bombe s’élève à un total de 5,6 milliards de shekels.

IMI a posé les fondations d’une affaire bien plus rentable et, dans un marché où,toutes les quelques années, une nouvelle escalade dans la violence fait son apparition, avec un client aussi fiable que les FDI qui disposent du laboratoire idéal pour tester son matériel.

Des soldats israéliens du corps des blindés s'agitent au sommet des chars en quittant Gaza pour rentrer en Israël. 5 août 2014. Photo : Reuters.
Des soldats israéliens du corps des blindés s’agitent au sommet des chars en quittant Gaza pour rentrer en Israël. 5 août 2014. Photo : Reuters.

« IMI coopère avec les FDI et l’establishment de la défense en adaptant des solutions rapides à des besoins qui changement en permanence », explique le président d’IMI, le général de division réserviste Udi Adam. « L’industrie de la défense est en mode d’apprentissage permanent, en compagnie des FDI et du ministère de la Défense, pour examiner les systèmes d’armement qui ont été utilisés opérationnellement pour la première fois dans l’opération bordure protectrice, de même que des systèmes d’armement qui sont en usage opérationnel depuis plus longtemps. »

Un département d’IMI a déjà été privatisé. Israel Weapon Industries, qui fabrique le fusil d’assaut Tavor utilisé aujourd’hui par la quasi-totalité de l’infanterie, est la propriété de Samy Katsav et est considéré comme l’une des six principales manufactures d’armes légères dans le monde. Le SK Group comprend plusieurs sociétés qui livrent aux FDI [l’armée israélienne – NDLR].

Israel Shipyards, par exemple, construits des navires lanceurs de missiles ainsi que le navire patrouilleur Shaldag pour l’armée israélienne, alors que Meprolight manufacture des viseurs pour les carabines de snipers ainsi que des équipements de vision nocturne. À l’instar de toutes les sociétés du groupe, le client le plus important de Meprolight est l’armée israélienne, même si 90 % des ventes de la société se font vers les pays étrangers.

« Après chaque campagne du genre de celle qui a lieu actuellement à Gaza, nous assistons à une augmentation du nombre de clients en provenance de l’étranger », explique le CEO de Meprolight, Eli Gold. Et d’ajouter : « Bien sûr, notre marketing à l’étranger est agressif, mais ce sont les opérations des FDI [l’armée israélienne – NDLR] qui influent en fin de compte sur nos activités de marketing. »

L’avantage pour le marché de l’opération Bordure protectrice

« Testé au combat », tel est le meilleur slogan de marketing des industries de défense du monde entier, de sorte que, pour les manufactures travaillant pour l’armée israélienne, l’opération Bordure protectrice représente un avantage important sur le plan de la compétitivité.

« Pour les industries de défense, cette campagne équivaut à boire une boisson à haute teneur énergétique – elle fournit tout simplement une terrible impulsion pour aller de l’avant », explique Barbara Opall-Rome, la responsable du bureau israélien du magazine américain Defense News. « Le combat, c’est en quelque sorte le meilleur certification d’approbation quand on se rend sur les marchés internationaux. Ce qui a révélé ses qualités au combat est plus bien facile à vendre. Immédiatement après l’opération, et cela durera peut-être pas mal de temps encore, toutes sortes de délégations ont débarqué ici de pays qui apprécient les capacités technologiques d’Israël et sont intéressés dans les essais des nouveaux produits. »

Tel était également l’avis du vétéran des correspondants militaires, Amir Rapaport, rédacteur en chef d’Israel Defense, qui couvre l’industrie de défense locale. « Du point de vue des affaires, l’opération a été exceptionnelle, pour les industries de la défense », dit-il. « Il y a deux principales raisons à cela. Primo, le nuage des saignées budgétaires et des annulations de projets a été éloigné ? Je crois qu’après l’opération, le budget israélien de la défense va être revu à la hausse et des projets qui avaient été gelés vont être relancés. Secundo, durant les semaines de la guerre, de nouveaux produits ont été introduits à l’usage de l’armée. La guerre est une bonne occasion de réduire les tracasseries administratives. Les systèmes d’armement qui sont restés longtemps à l’état de développement sont devenus opérationnels, durant les combats. »

L’opération Bordure protectrice a vu bien des systèmes d’armement et autres technologies qui étaient restés à l’état de développement depuis la deuxième guerre du Liban, en 2006, entrer sur les champs de bataille, par exemple, un système unique de communication destiné à relier les forces terrestres, navales et aériennes à la même infrastructure. « Il est très malaisé de venir à bout d’un ennemi comme le Hamas, qui est une organisation de guérilla, mais, en termes de technologie, la victoire ne fait absolument aucun doute », ajoute Rapaport.

« L’opération offre un potentiel pour promouvoir les exportations de défense, surtout les systèmes qui ont fait leurs preuves », déclare le général de division réserviste Danny Yatom, qui s’occupe aujourd’hui d’équipements de défense et d’autres affaires du même genre. « L’industrie verra également son profit quand l’establishment [israélien] de la défense rebâtira ses inventaires. De même, dans cette guerre, nous avons vu que l’armée a de nouveaux besoins, particulièrement en ce qui concerne les tunnels. À mon avis, on va assister dès maintenant à un processus accéléré de développement, à ce propos. Il y a des incitatifs financiers, tant pour les promoteurs que pour les fabricants. »

Yatom prétend que le déroulement de l’opération Bordure protectrice montre que les futurs systèmes d’armement doivent être conçus pour combattre des organisations de guérilla plutôt que des armées conventionnelles. Un exemple du changement probable réside dans la demande accrue d’équipements d’imagerie thermique pour la vision nocturne, plutôt que la technologie Starlight, s’appuyant sur la lumière disponible, qui est actuellement plus habituelle dans les FDI. « L’équipement d’imagerie thermique pour la vision nocturne n’est pas affecté par les lueurs des bombes et par l’éclairage urbain, de sorte qu’il rend l’identification plus facile », explique-t-il.

Gold confirme que l’armée planche déjà sur cette question. « Pendant la guerre, les FDI se sont intéressées au sujet », dit-il. « Mais il est toujours difficile d’évaluer comment les choses vont évoluer, parce que les FDI doivent toujours exprimer leur point de vue sur la question. Le produit en lui-même n’est pas neuf, et nous l’avons déjà vendu à diverses armées dans le monde entier. »

Par ailleurs, tout le monde ne pense pas qu’une campagne menée à bien signifie nécessairement une hausse des exportations de défense. Le général de division réserviste Isaac Ben Yisrael, un ancien directeur du directorat de la recherche et du développement du ministère de la Défense, met en garde contre le fait que le succès en Israël d’un certain système militaire n’aurait pas nécessairement des répercussions favorables sur les ventes à l’étranger.

« Iron Dome, par exemple, est l’un des principaux développements de cette guerre », dit-il, « mais il n’y a pas de demande pour cela dans le monde, parce que les autres pays ne sont pas confrontés à une menace similaire. En outre, après la guerre, la majeure partie de l’argent injecté dans le budget de la défense sera utilisé pour reconstituer les stocks, de sorte que les sommes censées être allouées au développement de systèmes de combat vont diminuer. »

Il déclare qu’en dépit des critiques entendues à propos de l’ampleur du budget de la défense, Israël n’a d’autre choix que d’accroître les dépenses en recherche et développement de l’armée. Cela devrait se faire en transférant les bénéfices des industries de défense du gouvernement vers les unités de recherche et développent des FDI, dit-il encore, plutôt que de les céder au ministère des Finances, qui transfère cet argent dans le budget global de l’État.


Publié sur Haaretz le 11 août 2014.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

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