Obama et Netanyahou, comme larrons en foire pour contrer l’offensive diplomatique palestinienne

Depuis de nombreuses années, les commentateurs occidentaux – américains et européens – déplorent la violence dans le conflit israélo-palestinien. Déploration d’ailleurs « asymétrique » :

  • tout usage de la violence, le plus souvent « artisanale », par les Palestiniens est fermement condamné et fréquemment assimilé à du terrorisme (alors que le droit international leur reconnaît pourtant celui de résister à l’occupation par une puissance étrangère par tous les moyens dont ils disposent, y compris la violence),
  • tandis que le déchaînement par Israël, contre des populations sans défense (la proportion de femmes et d’enfants observée à CHAQUE fois parmi les victimes en fait foi), de la barbarie le plus extrême, assortie de la puissance à peine imaginable des moyens technologiques les plus sophistiqués, ne donne lieu, avec retard, qu’à des condamnation de pure forme (par exemple quand elles portent, comme le plus souvent, sur « l’usage excessif de la force » mais non sur l’agression elle-même, pourtant totalement illégale), sempiternellement assorties du rappel du « droit d’Israël à exister » (comme si les civils bombardés étaient une menace contre une puissance nucléaire !) et à la « légitime défense » [1].

Si seulement les Palestiniens avaient appris les leçons de Gandhi et de Martin Luther King, entendons-nous, il y a longtemps qu’ils auraient leur État, parce qu’aucun gouvernement israélien n’aurait réprimé violemment un mouvement palestinien non violent de libération nationale ne cherchant que le droit universellement reconnu à l’auto-détermination.

Des commentateurs et des leaders palestiniens, dont Fadi Alsalameen et Moustafa Barghouthi, ont passé les deux dernières années à souligner que ces affirmations ignoraient de propos délibéré l’existence d’un mouvement palestinien de résistance non-violente, et la manière dont Israël a toujours cherché à l’écraser et à le noyer dans le sang.

En fait, la première Intifada, qui a éclaté en 1987, fut au début aussi proche de la non violence que l’on pouvait raisonnablement s’y attendre. Elle a consisté en grande partie en grèves générales et marches de protestation. S’y ajoutaient des enfants jeteurs de pierres (face à des soldats armés jusqu’aux dents et leurs véhicules blindés), ainsi que la menace  d’un « terrorisme à bas niveau », venant principalement d’organisations basées à l’étranger.

Les Israéliens ont confondu le mouvement de protes­tation autochtone avec le « terrorisme » et ont répon­du par une répression sauvage, et l’Intifada a rapide­ment perdu son caractère non violent. « L’armée [d’occupation] multiplie les couvre-feux, tire sur les adolescents qui la narguent, les « passe à tabac », en arrête des dizaines de milliers, n’hésite pas devant les « mauvais traitements » lors de ses raids contre des villages ou dans les prisons, expulse plusieurs dizaines de Pales­tiniens, etc… Ouvertement contraire aux dispositions de la Convention de Genè­ve, ce cours violent heurte les opinions, y compris juives qui à travers le monde se montrent sensibles aux images abon­dam­ment diffusées par les grands médias. La tentative d’enterrer vivants au bulldozer quatre villageois de Salem et la scène de deux jeunes de Naplouse battus en direct devant la caméra de la chaîne américaine CBS émeuvent particulièrement les con­sciences [2] ».

Ce n’est pas tellement différent de ce qui s’est passé ces deux derniers mois en Libye, à cette nuance importante près que dans le cas de la Palestine cette indignation est restée sans grands lendemains, et n’a guère quitté le domaine émotionnel pour trouver une traduction politique en Europe et aux États-Unis.

Cela montre qu’il est très difficile de maintenir le caractère non violent d’un mouvement quand le gouvernement contre lequel vous manifestez use de son côté d’une violence massive et prolongée.

En tous cas, si vous êtes parmi ceux qui soutiennent l’hypothèse que les Israéliens auraient « donné » aux Palestiniens un État si seulement les Palestiniens avaient appris à utiliser les tactiques gandhiennes de protestation non violente, il semble que votre moment de vérité soit arrivé.

Ce qui s’est passé cette année, le jour de la  commémoration de la Nakba est le « scénario cauchemar » d’Israël : « des Palestiniens en masse marchant, non armés, sur les frontières de l’État juif, exigeant réparation pour des dizaines d’années de réclamations nationales. » Peter Beinart écrit que cela représente « le printemps arabe palestinien d’Israël » ; les tactiques de protestations de masse non violentes qui ont fait tomber les gouvernements de Tunisie et d’Égypte, et qui menacent de faire tomber ceux de Libye, du Yémen et de Syrie, sont maintenant utilisées dans la cause palestinienne.

Et on a vu la réaction israélienne : le long des frontières du nord, au moins 14 manifestants ont été tués et des douzaines blessés tant à Majdal Shams dans le Golan que près de Maroun al-Ras au Liban.

Mais, comme le note Jonathan Cook, « à la différence des années précédentes, la journée de la Nakba n’a pas été une simple commémoration de la catastrophe qu’ont subie les Palestiniens en 1948 quand leur patrie a été transformé par la force en Etat juif.

Elle a rappelé un instant aux Palestiniens que, en dépit du fait qu’ils étaient dispersé contre leur gré depuis longtemps, ils avaient encore la capacité de se battre ensemble contre Israël. Dimanche dernier [3], dans sa violente répression des manifestations sur plusieurs fronts – en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem et aux frontières de la Syrie et du Liban – Israël ressemblait davantage au proverbial petit garçon qui a le doigt dans le trou du barrage qu’à une super-puissance militaire. Le « printemps arabe » palestinien arrive et Israël n’a aucune stratégie politique ni diplomatique pour y faire front. Et donc Israël a utilisé la seule arme de son arsenal – la force brute – contre des manifestants désarmés ».

Et Jonathan Cook de rappeler que « cela fait des mois que les services secrets israéliens préviennent que de telles manifestations de masse sont inévitables, à cause de l’intransigeance du gouvernement de droite israélien à un moment où Washington s’intéresse de nouveau à la création d’un état palestinien et en raison du sentiment répandu par le printemps arabe que « le changement est possible ».

Suivant l’exemple des manifestants égyptiens et tunisiens, des Palestiniens ordinaires ont utilisé les nouveaux médias sociaux pour organiser et coordonner leur protestation -défiant en la circonstance les murs, les palissades et les checkpoints qu’Israël a érigés partout pour les séparer les uns des autres. C’est Twitter, et non Téhéran, qui a guidé les manifestations.

Bien que les manifestations ne soient pas encore une troisième Intifada, elles laissent présager ce qui va arriver. Ou, comme l’a dit un commandant israélien, elles ressemblent de façon inquiétante à « un échauffement » en préparation du mois de septembre, époque à laquelle les leaders palestiniens qui viennent de se réunifier, menacent de défier les USA et Israël en demandant à l’ONU de reconnaître un état palestinien dans les frontières de 1967 ».

OBAMA VOLE AU SECOURS DE NETANYAHOU

obama-_papundits-2Dans ce contexte explosif où Israël est de plus en plus en fâcheuse posture sur la scène internationale (il n’y a pas qu’au Festival de Cannes qu’il se répète que « Israël fait vraiment chier« ), Barack Obama a prononcé un discours consacré au Moyen-Orient, que beaucoup ont interprété comme très ferme vis-à-vis du gouvernement israélien, voire pro-palestinien, au seul motif qu’il réaffirme  – comme l’ONU n’a cessé de le faire rituellement – que tout règlement du conflit doit partir des « frontières de 1967 » [4].

Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, qui se rendait précisément à Washington de s’assurer qu’Obama pèsera bien de tout son poids contre une éventuelle reconnaissance de la Palestine par l’ONU en septembre, s’est dans un premier temps empressé de chercher à accentuer l’impression qu’Obama s’opposait à lui de manière intransigeante. Il se pose ainsi, vis-à-vis de son opinion publique de plus en plus à droite, en rempart inflexible.

« Pas question de revenir aux frontières de 1967« , a-t-il donc beuglé instantanément. Dans le même temps, la prochaine construction de 1.500 nouveaux logements « jews only » à Jérusalem-Est était confirmée.

Nous avons, dans un passé récent, déjà eu droit à plusieurs représentations de ce numéro de duettistes entre Obama et Netanyahou, notamment à propos de la poursuite de la construction des colonies juives en Cisjordanie. Le résultat est connu : après une pseudo-pause de quelques mois, elle continue de plus belle, et la Palestine dont Obama prétend soutenir la volonté d’indépendance continue à s’évaporer de minute en minute.

Que le prétendu « processus de paix« , dont tout le monde sait depuis des années qu’il n’a jamais eu d’autre objet que de laisser passer assez de temps pour qu’il n’y ait plus rien à négocier, reprenne ou non, qu’importe : depuis 1978 et les Accords de Camp David, ce truc éculé fonctionne toujours.

Mais, si dans son dernier discours, si Obama a rendu un hommage appuyé aux peuples arabes qui se sont soulevés contre les tyrans qui les oppressaient – avec le soutien constant des Etats-Unis – depuis trop longtemps, s’agissant de la Palestine son propos était tout autre :

  • il a émis de sérieuses réserves à propos de la mise en place d’un gouvernement d’unité nationale Hamas – Fatah
  • il a soutenu la revendication israélienne d’une « démilitarisation » totale du futur Etat palestinien
  • il soutient la thèse israélienne quant au report à plus tard des discussions sur Jérusalem et le problème des réfugiés (70% de la population palestinienne)
  • s’il a célébré la mémoire du vendeur de légumes tunisien persécuté par la police de Ben Ali, dont le suicide aurait donné le coup d’envoi de la révolution tunisienne, il n’a pas eu un mot pour les milliers de Palestiniens qui subissent quotidiennement, depuis 44 ans, les mêmes avanies du fait de l’armée d’occupation israélienne, et en fait il n’a pas rangé les Palestiniens parmi les peuples opprimés que les Etats-Unis prétendent vouloir aider à conquérir leur liberté et à construire la démocratie
  • il a certes fait référence aux « frontières de 1967 » [3], mais en précisant qu’elles devraient faire l’objet de « corrections » sous forme d’échanges de territoires acceptés par « les deux parties », comme si celles-ci étaient en situation de négocier d’égal à égal (ce qui évidemment vaut pour l’ensemble du prétendu « processus de paix »)
  • tout au long de son discours, Obama a toujours posé « la sécurité d’Israël  » à la fois comme point de départ et comme aboutissement, comme l’ont fait tous ses prédécesseurs à la Maison-Blanche, ce qui est une pure construction idéologique, puisque la simple observation de la réalité depuis 63 ans permet de constater qu’Israël est infiniment plus une menace pour ses voisins que ses voisins ne l’ont jamais été pour Israël (à l’exception peut-être d’une période de 15 jours à trois semaines en 1948).

CONFIRMATION

Devant l’assemblée de l’AIPAC, Obama a assuré que les États-Unis s’opposeraient à toute « tentative d’isoler Israël » aux Nations unies et  que la paix ne peut être « imposée » à Israël. Autrement dit, il prend acte du fait qu’il n’y aura pas de paix – du moins pas de paix véritable – dans un avenir prévisible, même si bien entendu il continue à prétendre le contraire.

Comment pourrait-il y avoir une paix ? Mais tout simplement si le Hamas se décidait enfin à « reconnaître le droit d’Israël à exister », à « rejeter la violence » et à adhérer à « tous les accords existants ».  Autrement dit, si le Hamas faisait exactement le contraire de ce que fait Israël, qui ne reconnaît pas le droit de la Palestine à exister, qui ne cesse d’user de la violence la plus extrême et la plus barbare (la première d’entre elle étant évidemment l’occupation elle-même) et n’adhère dans les faits aucunement à « tous les accords existants », à commencer par les Convention de Genève, la Charte des Nations-Unies et les différents accords signés avec les Palestiniens, dont pas un n’a jamais été appliqué loyalement par la partie israélienne.

Enfin, Obama a assuré qu’un vote de l’ONU « ne créera jamais un État palestinien ».

Selon Haaretz, le Likoud (le parti du premier ministre, qui dans n’importe quel autre pays serait classé à l’extrême-droite mais en Israël est juste « de droite »), se réjouit que « son discours montre que Obama a écouté Netanyahou ».

La collecte de fonds pour le financement de sa campagne peut continuer !

Il faut d’ailleurs être bien naïf et bien ignorant des réalités politiques américaines pour imaginer qu’Obama ait réellement pu s’opposer frontalement au gouvernement israélien, alors qu’il est en pleine préparation de la campagne électorale en vue de sa réélection, et qu’il doit lever des sommes énormes pour la financer. Le poids politique et financier de la communauté juive organisée aux Etats-Unis ne lui laisse aucune marge de manoeuvre à cet égard.

Dès dimanche, d’ailleurs, les duettistes ont pris les mesures pour ne laisser planer aucun doute : Obama a été prononcer un discours devant l’assemblée de l’AIPAC, le navire amiral du lobby pro-israélien aux Etats-Unis, dont le budget se chiffre en dizaines de millions de dollars, tandis que Netanyahou déclarait que « les informations concernant des dissensions ont été exagérées hors de toutes proportions« .

« Il est exact que nous avons quelques divergences de vues », a déclaré Netanyahou, « mais c’est entre amis« , ajoutant que « le travail se poursuit avec l’administration américaine afin d’atteindre des objectifs communs« .

Quels sont-ils ? Cela reste dans le vague, mais tout indique qu’il s’agit prioritairement de tenir en échec l’offensive diplomatique palestinienne visant à obtenir en septembre une reconnaissance par l’ONU de l’Etat palestinien « dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-est pour capitale« .

Tout ça pour ça !

L.D.


[1] évocation tout à fait incongrue : comme le rappelait lors d’un colloque de droit international à l’UBL, en avril dernier, le Pr Olivier Corten (voir ICI le résumé de son exposé), en refusant de reconnaître la Palestine en tant qu’État, Israël se prive ipso facto de la possibilité d’invoquer valablement à son égard l’art. 51 de la Charte des Nations-Unies, qui comme l’ensemble du « jus contra bellum » repose sur une logique de symétrie et de réciprocité.
[2] « Les cent clés du Proche-Orient » – Alain Gresh et Dominique Vidal – Ed. Pluriel 2011 – article « Intifada (première) », page 354
[3] le 15 mai 2011.
[4] en négligeant bien entendu totalement que les « frontières de 1967 » (qui n’en ont jamais été, il s’agissait d’une ligne de cessez-le-feu, rien de plus) avaient été le fruit d’une annexion par la force d’une grande partie de la Palestine sur laquelle Israël n’a jamais détenu le moindre droit légitime (ceci dit même si on admet comme valable et légitime la décision de l’ONU – sans autre exemple dans l’histoire, d’une légalité douteuse et acquise au prix de chantages et de corruptions – de créer de toutes pièces un État d’Israël, ce qui ne va nullement de soi). Les « frontières de 1967 », tout autant que les limites actuelles du territoire contrôlé par Israël, sont le fruit d’annexions de territoires par la force, dont l’ONU n’a cessé de condamner le principe avec la plus grande solennité, tout en l’avalisant dans les faits au point de faire oublier que c’est de cela qu’il s’agit et de rien d’autre.