Nous allons bien, à Gaza

Dépêche de Gaza : Que doit-on faire hormis repousser la bête avec force et entêtement, la griffer avec nos ongles à nu, alors que dans nos veines le sang circule toujours ?

Nous allons bien, à Gaza. Rien ne peut nous abattre, sauf si vous demandez si nous allons bien.

Nos existences se sont muées en une routine bien monotone. Des crépitements d’éclairs flottants jaillissent dans le ciel, en route pour ravis leur moisson d’âmes avant de s’éteindre et de disparaître.

Nous allons bien, à Gaza. Hormis le vrombissent des drones rongeant le silence, nuit et jour, nous rappelant opiniâtrement leur présence. Nous ne nierons certainement pas qu’ils existent et nous ne dirons pas non plus que nous ne voulons pas d’eux. Le fait est tout simplement qu’ils ne comprennent absolument pas notre façon simple d’exprimer les choses. Nous voulons qu’ils soient plus proches de nous, qu’ils voient à quel point nous sommes unis, qu’ils nous voient debout ensemble, plutôt que de nous enlever, un par un, pour leur fête, en avalant parfois toute une famille d’un seul coup.

C’est pareil avec le F-16 qui vole vers nous, venu des pays voisins, ou de la mer, pour nous assassiner. Nous ne sommes pas dangereux à ce point. Peut-être, si l’ouvrier qui a fixé la lumière sur le nez de cet avion, ou celui qui a connecté tous les fils dans son cœur cruel, connaissait notre gentillesse, notre amour de la vie, peut-être alors se serait-il abstenu de l’équipe de roquettes avant qu’il ne s’envole de ce continent lointain vers nos plages, pour nous frapper. Son aspect est terrifiant quand il décrit des cercles dans le ciel en lâchant des flammes. Sa voix gronde à travers nous comme le rugissement d’un lion en route pour dévorer une bande d’animaux domestiques.

Même dans nos rêves les plus agréables de mers calmes et de vagues paisibles déferlant lentement sur nous (de loin, les moins habituels de nos rêves), l’odeur nous retrouve.

Nous allons bien, à Gaza. Si seulement les navires de guerre en face de nos plages pouvaient cesser de transformer notre mer en un mur de feu. Le peu de poisson restant, que nous attrapions quand nos pauvres bateaux pouvaient s’aventurer en mer, ne se sont pas encore laissé intimider par le violence apportée par ces navires. Des blocs de feu et de lave furieuse émergent des entrailles des navires dans des sifflements sonores, semant la crainte dans tout : les vagues de la mer, les petites sardines, les sables endormis de la plage, dans les vignobles côtiers de Sheikh Ijlin, dans les cœurs des enfants rassemblés dans les chambres de leur mère. Dans tout. Même dans nos rêves les plus agréables de mers calmes et de vagues paisibles déferlant lentement sur nous (de loin, les moins habituels de nos rêves), l’odeur nous retrouve.IMG_20150217_195422

Nous allons bien, à Gaza. Nous tâtonnons tout simplement après la vie au milieu de la mort qui s’étend de plus en plus chaque jour. La mort qui rôde dans chaque coin, happe des âmes dans chaque allée, attaque chaque immeuble, chaque rue, chaque maison. Elles ne fait pas la distinction entre le vieillard et le jeune, entre l’homme et la femme, entre un enfant dans le ventre de sa mère et un vieillard qui bientôt destiné à la tombe. Elle est devenue un langage commun entre nous, cette mort. Nous ne craignons pas la mort en soi, rien que la façon dont elle arrive – sa façon cruelle de s’approcher, sa descente indicible, le douloureux impact quand elle nous déchire en lambeaux. Cette main, ici, appartient-elle à cet homme, là, où à l’homme ou la femme qui sont morts juste à côté de lui ? C’est la cruauté que nous craignons, c’est de dont nous ne voulons pas. Quant à la mort même, chacun d’entre nous sent qu’il l’a déjà éludée, puisque chaque guerre précédente n’a pas pu en finir avec nous. Nous craignons la mort qui s’en vient douloureusement comme un coup du sort – nous voulons qu’elle vienne avec douceur, à la façon d’un charme bienveillant. La mort elle-même est bienvenue, car chaque existence a ses voies et ses fins que nous ne pouvons contrôler. Nous voulons simplement vivre la vie que la nature a en réserve pour nous, comme les autres humains. De même que nos enfants veulent être comme d’autres enfants ordinaires – comme ceux qui apparaissent sur leurs écrans de télévision. C’est comme s’il y avait une vie pour d’autres personnes et une vie séparée pour nous.

Nous allons bien, à Gaza, même si nous n’avons plus vu d’électricité depuis cinq jours. L’électricité, ce n’est pas important. La chose importante, c’est qu’il y ait la lumière du jour et le soleil au moins jusque midi. Cela nous suffit. Quant à l’électricité, nous avons oublié qu’elle ait jamais existé. Nous ne demandons plus quand l’électricité va revenir. Parce qu’elle ne reviendra pas. Dans de rares cas, si le monde décide de rire à nos dépens, elle reviendra durant une heure, ou une demi-heure, aux petites heures de l’aube, pendant que nous dérobons le peu de sommeil que nous pouvons dans la bouche de l’inquiétude.

Nous allons bien, à Gaza Après tout, l’eau potable, ce n’est pas si important que cela, pour les êtres humains. Nous assurons nos besoins avec un seau d’eau chaque jour. Nous la partageons soigneusement entre nous. Cela suffit pour dix personnes. Avec cette eau, nous nettoyons les plats du dîner, nous nous lavons les mains, nous en éclaboussons un peu sur nos vêtements avant de les étendre à la fenêtre pour qu’ils sèchent. Cela suffit. Si l’eau fonctionne (et, comme d’habitude, il n’y a pas assez de courant pour la faire monter toute seule jusqu’au réservoir à eau), alors, avec un peu de courage et d’énergie, nous portons le seau par les marches abruptes de l’escalier et nous le vidons dans le réservoir à eau sur le toit. Puis un autre seau, et un troisième, jusqu’à ce que nous puissions utiliser le robinet normalement, comme les autres gens. Pas pas aussi normalement qu’eux.

Si notre douleur s’atténue et que nous rions, alors, nous chuchotons aussi doucement que nous le pouvons : « Dieu, protège-nous de ce rire. »

Nous allons bien, à Gaza. Il y a tout simplement qu’ils ne comprennent pas que nous sommes un peuple paisible, empli de joie de vivre, qui, par malheur, doit subir l’agression d’une bête sauvage. Que doit-on faire hormis la repousser avec force et entêtement, la griffer avec nos ongles à nu, alors que dans nos veines le sang circule toujours ? Qu’y a-t-il d’autre à faire que de tenter de préserver la façon dont nous vivons et la façon dont nous voulons vivre – un petit peu de joie nous suffit. Si notre douleur s’atténue et que nous rions, alors, nous chuchotons aussi doucement que nous le pouvons : « Dieu, protège-nous de ce rire. » Même le rire est trop pour nous et pourtant notre souffrance est trop petite pour ceux qui veulent nous en infliger davantage.

Nous allons bien, à Gaza. Nous diminuons, de jour en jour. L’avion efface un immeuble de la rue. Vous vous éveillez et vous vous apercevez qu’il n’y a plus de maison à côté de la vôtre. Vous apprenez la mort de quelqu’un que vous aimez au téléphone ou à la radio. Vous pleurez un peu et avant que vos larmes soient séchées, vous apprenez d’autres morts. Vous vous habituez à la mort et aux larmes, aux larmes et à la mort. L’artilleur assis dans le char qui roule vers votre quartier a oublié les meilleures règles des arts meurtriers et il s’est mis à tirer délibérément ses sinistres missiles au hasard, réduisant ainsi en bouillie le plus grand nombre possible de personnes. Chaque heure, un autre d’entre nous s’engage dans le sombre chemin menant à la mort. Ils sont des douzaines à marcher le long de ce chemin de douleur, regardant derrière eux pour voir les nombreux autres qui les suivent de très près.

Nous allons bien, à Gaza. Nous avons commencé par avoir envie de notre café matinal et de l’odeur de menthe dans la tasse de thé. De la saveur du za’atar sur les assiettes du petit déjeuner et du crépitement des falafels dans la poêle à frire qu’utilise le vieil homme au bout de la rue. Des bruits du marchand de lait les matins lumineux, des bruits de la fille sur le chemin de l’école. Des trilles des voisins lors des mariages et de la brise de mer à la tombée de la nuit. Nous nous sommes mis à oublier les jours, puisque aujourd’hui n’a guère été différent d’hier et qu’il ne différera guère de demain.

Nous accrochons notre lessive aux grilles des trottoirs, la lavons avec la salive même de la vie et la séchons avec la flamme de la mort qui plane sur le quartier.

Nous allons bien, à Gaza. Nous maisons sont des empilements de débris et de cendres. Certains d’entre nous ne les reconnaissent même pas : des tas d’ombres nageant dans un royaume de poussière. Nous rêves ont été crucifiés dans leur innocence, mais nous les redécouvrons lorsqu’ils nous accostent sur ce tortueux chemin qui traverse la vallée obscure. Quant à nos rues. Elles sont devenues des touffes d’herbe piétinées par des chevaux occupés à aplanir l’une ou l’autre forteresse quelque part, dans un endroit qui n’existe pas. Nous ne sommes aucunement partie, dans cette vendetta, pourtant, nous récoltons malgré tout la douleur qu’elle engendre. Nous allons bien. En dépit de tout. Pas de maison, pas de trace d’une rue, pas de cheval qui attend dans le paddock. Rien que le lapin, échappé de sa cage en bois, qui rassemble l’herbe du jardin et se construit une nouvelle maison.

Nous allons bien, à Gaza, bien que, pour la plupart d’entre nous, nous avons été forcés de quitter nos maisons et de nous enfuir pour aller vivre dans les écoles. D’une fuite à l’autre, d’une tente à l’autre. Certains d’entre nous, qui ne trouvent pas de place pour rester dans les écoles, élisent domicile dans la rue. Nous répandons de la terre en dessous de nous et nous nous couvrons avec le ciel. Nous accrochons notre lessive aux grilles des trottoirs, la lavons avec la salive même de la vie et la séchons avec la flamme de la mort qui plane sur le quartier.

Nous allons bien, à Gaza. L’ambulance roule toujours ; ses efforts sont sans pareil. La caméra du journaliste avale les informations de nos morts, des plats délicieux et des pâtisseries savoureuses à emporter au loin pour les agences de presse. Aux yeux du monde, nous sommes toujours les bourreaux, bien que notre sang se répande comme le lait de la tasse d’un bébé.

Nous allons bien, à Gaza. Si seulement nous savions que cette guerre va se terminer et que nous allons pouvoir en être délivrés comme nous avons été délivrés de la précédente. Nous allons bien malgré tout cela.

– « Allo, Gaza ? Vous allez bien ? »
– « L’abonné au numéro que vous essayez de joindre est décédé. »


 

Publié le 8 août sur Guernicamag.com
Traduction : JM Flémal.

atef abu saifAtef Abu Saif est né en 1973 au camp de réfugiés de Jabalia dans la bande de Gaza. Il est allé à l’école à Gaza. Il est titulaire d’une licence de l’Université de Birzeit et d’une maîtrise à Bradford. Récemment, il a passé son doctorat en sciences politiques et sociales à l’Institut de l’Université européenne à Florence. Il est l’auteur de quatre romans : Shadows in the Memory (1997 – Des ombres dans la mémoire), The Tale of the Harvest Night (1999 – Récit de la nuit de la moisson), Snowball (2000 – Boue de neige), et The Salty Grape of Paradise (2003 & 2006 – Les raisins salés du paradis). Il a également publié un recueil de nouvelles intitulé Everything is Normal (Tout va normalement). Atef Abu Saif est également l’auteur de Civil Society and the State: Theoretical Perspective with Particular Reference to Palestine (La société civile et l’État : Perspective théorique avec des références particulières à la Palestine) à Amman, en 2005. Il écrit régulièrement dans plusieurs journaux palestiniens et autres en langue arabe, ainsi que dans leurs suppléments littéraires

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