Mon grand-père est décédé et on m’a refusé le droit d’aller le voir

Un témoignage de Linah Alsaafin, une jeune palestinienne de 21 ans, qui traduit toute la tragédie des familles palestiniennes séparées.

Linah-AlsaafinJe n’oublierai jamais la conversation hilarante que nous avions eue à l’été 2005. La famille élargie était allée à la plage, ce jour-là. Comme le soleil descendait, mon père commanda un narguilé et, chaque fois qu’il s’interrompait pour poursuivre la conversation, je prenais la pipe pour y tirer quelques bouffées, à la grande indignation de ma mère. Voyant que, manifestement, mon père n’avait pas d’objection à ce que sa fille de quatorze ans fume le narguilé, elle s’adressa à mon grand-père, qui était assis juste à ma droite et qui faisait semblant de ne rien remarquer. À sa demande, toutefois, il réagit promptement.

«Linah, je ne suis pas satisfait de l’air que tu as », dit-il d’une voix qui portait sur la moitié de la plage de Gaza. « Tu n’as que la peau sur les os. À ton âge, tu devrais éclater de vie ! Il y a longtemps, les jeunes femmes étaient comme ceci » – il dessina d’amples courbes avec ses grandes mains – « et comme ceci ! » – un autre geste courbe. « Tu ne manges pas assez. Tu as le corps d’un enfant. » Il était vraiment lancé, cette fois, et je m’enfonçai de plus en plus bas sur mon siège, les joues enflammées, hautement consciente des regards des autres personnes autour des tables toutes proches.

« Tu devrais manger de la viande ! Beaucoup de viande ! Et des fruits ! De la viande et des fruits ! Et tout un assortiment de noix ! » Je me demandais si le pilote du F-16 au-dessus de nous pouvait voir les gesticulations sauvages de Sido ou même entendre sa voix. « Mange ! Mange de la viande, des fruits et des noix ! Mange pour faire pousser tes s… ! Mais fumer ? JAMAIS ! »

Je ne savais plus si je devais rire ou pleurer tellement j’étais embarrassée. Il avait simplement prononcé la lettre « s », qui avait une sonorité plus commune en arabe.

Mais, toi, tu fumes », dis-je d’une petite voix, dans une tentative désespérée de ne pas m’éterniser sur mon humiliation.

Je fume parce que ça fait des années que je le fais, maintenant, des dizaines d’années ! Depuis que j’ai été tout jeune. C’est une accoutumance, je ne peux plus m’arrêter. »

Il y a des patches à nicotine que tu pourrais porter sur le bras. »

Qui que ce soit qui les a inventés, c’est un idiot. Ils ne fonctionnent pas. »

Ou alors, il y a des types spéciaux de gomme que tu peux chiquer ? »

Il m’a regardée.

Pour une belle idée, c’en est une ! Un vieil homme qui chique de la gomme avec la bouche ouverte ! Héhéhé

Mon grand-père, Ibrahim Hasan Alsaafin, 84 ans, était plus vieux que l’État sioniste d’Israël quand il est mort au camp de réfugiés de Khan Younis, sans avoir jamais cesser d’aspirer à retourner à son village d’al-Fallujah, quitté voici 64 ans et situé à 25 kilomètres d’ici à peine.

En route pour Hébron, vendredi dernier, pour la troisième manif de protestation annuelle d’Open Shuhada Street [1], le taxi dans lequel je me trouvais passa devant un panneau bien droit sur lequel il était écrit en lettres noires « Qiryat Gat ». Mon cœur se coinça dans ma bouche et je tendis le cou pour garder ce signe dans les yeux longtemps après que le taxi avait tourné à gauche.

Qiryat Gat est le nom judaïsé de mon village d’al-Fallujah. Mon village est devenu une colonie juive réservée aux seuls immigrés russes dans les années 1950 et c’est le site d’une des plus grosses usines d’Intel Corporation.

Al-Fallujah a été complètement épuré ethniquement le 1er mars 1949, un an après ce qu’on appelle l’indépendance israélienne. Sido Ibrahim était un jeune homme, alors, de 19 ou 20 ans, et il avait combattu avec les paras égyptiens contre la guérilla terroriste sioniste, qui avait attaqué le village avec des chasseurs à réaction et des canons à longue portée pendant six mois.

La plupart des villageois s’étaient enfuis, n’emportant avec eux que leurs enfants ; certains avaient même laissé la porte de leur maison ouverte. Sido, accompagné de ma grand-mère Nabeeha, rejoignit les dizaines de villageois en fournissant de la nourriture et des vivres aux volontaires locaux et égyptiens qui défendaient le village. Parmi les défenseurs, il y avait l’imam du village, Sheikh Hussein, qui fut tué quand un jet de combat largua une bombe sur son abri. Cinq minutes avant cela, il avait lancé à Sido le casque qu’un Égyptien lui avait donné, en insistant sur le fait qu’il n’avait rien à faire avec ça et qu’un jeune homme comme Sido avait davantage le droit de le porter parce qu’il représentait l’avenir.

Après six mois de bombardements et de raids, la communauté internationale décida qu’al-Fallujah devait être évacué et rester sous contrôle international. Sido et mon arrière-grand-mère Nabeeha échangèrent des accolades et des larmes avec les combattants égyptiens qui les avaient chargés dans leurs camions et les avaient déposés à Gaza avant de retourner en Égypte. Sido n’oublia pas de ramener avec lui les actes de propriété de la terre, que nous gardons toujours, et ma grand-mère avait pris la clef avec elle, et nous l’avons toujours aussi.

Je n’ai plus vu mes grands-parents depuis six ans et demi, alors que moins de 100 kilomètres nous séparent. En ce sens, il n’y aurait pas eu de différence si j’avais vécu en Angleterre ou aux États-Unis. Nous étions séparés les uns des autres par des lois racistes incompréhensibles ou pas un État militariste occupant qui cherchait à enserrer nos cœurs dans du fil barbelé. Gaza n’est qu’à une heure de route à peine de Ramallah, la même distance que de Londres à Portsmouth ou que de Philadelphie à Atlantic City.

Cela me tue de n’avoir pu voir Sido. Nous vivons dans le même petit pays mais mille et un obstacles nous tiennent coincés dans des coins opposés. Mes grands-parents m’ont tellement manqué. Je voulais teindre mes cheveux à nouveau au henné, ce que ma grand-mère fait toujours. Je voulais regarder dans ses yeux vert pomme et écouter ses délicieux contes de fées tellement inadaptés et qui nous faisaient frémir de ravissement quand nous étions plus jeunes, mes cousins et moi.

Je voulais prendre des photos d’eux, enregistrer la voix de Sido, achever un mini-projet sur la transmission orale de l’histoire et entendre des anecdotes sur al-Fallujah.

Quand ma mère a d’abord été enceinte de moi, Sido l’a vue en train de sucer un citron et lui a dit qu’elle allait avoir une fille. J’ai rêvé de ma visite, je taquinais Sido en lui demandant s’il se souvenait comment il avait été tellement déçu qu’on ne m’ait pas appelé Nabeeha comme sa mère, lorsque j’étais née, prétendant qu’aujourd’hui que mes parents étaient dans un pays occidental, ils allaient donner à leurs enfants des prénoms d’infidèles. Il n’avait cessé de se plaindre qu’après que ma mère lui eut expliqué que «Linah» était un prénom arabe, mentionné dans le verset 5 de la sourate 59 du Coran.

C’était chaque fois avec un sentiment de fierté et de dignité que je disais aux gens que mes grands-parents, qui venaient d’une époque précédant la naissance de l’État d’Israël, étaient toujours en vie et qu’ils étaient toujours des réfugiés. Ils sont l’histoire en soi. Ils ont traversé tant d’années. J’étais tellement impatiente de mettre noir sur blanc leur point de vue et d’apprendre à les connaître encore un peu plus.

Sido était un homme acariâtre. Ses colères étaient particulièrement fascinantes et carrément effrayantes. Parfois, sa rage se manifestait en balançant des plats de nourriture soigneusement préparée. Je me rappelle avoir aidé un jour un de mes oncles à gratter des bouts de nourriture au plafond de la cuisine et sur la fenêtre.

Il avait une voix forte et graveleuse et il aurait injecté la crainte de Dieu très facilement chez n’importe qui. Le matin, il était assis jambes croisées sur un matelas, lisant le Coran à haute voix, en prononçant solennellement chaque mot. Il avait un sens très strict de la discipline et tant que vous n’étiez pas l’objet de sa colère ou la cible de son bâton de marche, toute la situation pouvait paraître très comique.

Un jour, il pourchassa un de mes cousins jusque sur le toit avec un tuyau d’arrosage, maudissant sa propre engeance et les futurs descendants de mon cousin, pendant que le reste de mes cousins et oncles se mouillaient presque de rire aussi fort.

En même temps, Sido avait tant de compassion et de générosité  dans le cœur. Il aimait les bébés, dont on n’était jamais à court dans ma famille. C’était une marque d’honneur quand il vous appelait dans sa chambre. Il y donnait à ses petits-enfants des bonbons qu’il tirait d’un endroit caché. Il sortait un sac de plastique transparents plein de pièces d’un shekel de sa dishdasha blanche et, un par un, il nous les distribuait. Et, à cette époque, on pouvait acheter tout ce qu’on voulait à la confiserie, avec un seul shekel.

Je voulais réellement un souvenir récent de Sido et moi. Une photo, une conversation, un simple contact.

Sido est mort. Un souvenir est passé furtivement dans l’œil de mon esprit. Un été, voici des années, l’électricité avait été coupée durant des heures. Quand elle revint, il était plus de minuit. Sido alluma la TV et, penché vers l’avant depuis son matelas, il se mit à glousser de plaisir en regardant « Le prince de Bel-Air ». L’occupation nous avait refusé tant de choses. Le droit de rendre visite à sa famille. Le droit d’être une famille.

Sido est mort, et je suis rentrée chez moi à pied, tard dans l’après-midi, me faisant violence pour ne pas hurler, j’avais une douleur sourde au creux de mon estomac. Mes yeux se relevèrent quand je pensai à mon père, tout seul aux Émirats arabes unis. Ma mère avait appelé mes oncles plus tôt.

L’un d’eux pleurait si fort qu’elle ne parvenait pas à le comprendre. Je les ai appelés plus tard dans la soirée et ils semblaient plus calmes. On passa le téléphone d’une chambre à l’autre et je serrai mon téléphone portable sur mon oreille pour écouter un monde dans lequel je ne pouvais me trouver : un bébé qui toussait, des enfants qui murmuraient, des voix étouffées.

C’est la fille d’Abdullah, parle-lui »

La phrase rituelle qu’on prononce quand quelqu’un est mort. La réponse rituelle. Les larmes ont suivi.

La douleur dans mon cœur, ya sitti, la douleur dans mon cœur ! », pleurait ma grand-mère.

Dieu te donne la force ! », ai-je chuchoté.

C’est la vie, les gens viennent au monde, les gens meurent, mais la douleur ! »

Je ne puis accepter l’injustice de toute cette situation – je ne parle pas de la mort, parce que les choses suivent leur cours naturel. Je parle de la mini-diaspora au sein de ma propre famille. C’est tellement écrasant, parfois, de penser que nous ne pouvons être ensemble à cause d’un gouvernement de hurluberlus xénophobes, de tout un État, qui veulent qu’il en soit ainsi. Cela n’a vraiment aucun sens.

L’immense chagrin et l’angoisse, la souffrance et le désespoir sont totalement absurdes quand on considère la raison pour laquelle nous devons subir tout cela. Je crois que ma couleur de peau convient, mais pas ma religion. Je ne parle pas la langue élue qu’est l’hébreu. Que des êtres humains soient la cause de la souffrance d’autres êtres humains en s’appuyant sur l’une ou l’autre idéologie impérialiste est absolument incompré­hensible, quand on y pense réellement. C’est quelque chose que je ne puis accepter et je ne puis rien y faire et qui s’en soucie, de toute façon ? Mon nom n’est pas Levy, ni Goldberg, ni Schliemann. Que sont les droits fonda­mentaux de l’homme pour un Palestinien quand vous êtes devenus si déshumanisés aux yeux du monde ?

Ma famille voulait se rendre à Gaza l’été dernier, mais les choses ns se sont tout simplement pas arrangées. Ainsi donc, nous avons reporté le voyage à janvier mais, là non plus, cela ne s’est pas arrangé. Je m’étais fermement mis en tête que ce serait pour ce mois de juin. Quoi qu’il en soit, j’irais à Gaza, inch Allah. Il est trop tard, désormais.

La part la plus dure était pour mon père, tout seul sans sa femme ou ses enfants pour le réconforter. C’est dur d’entendre les sanglots de son père au téléphone. Il m’a dit ceci :

« Il y a tout juste deux jours, je pensais au fait que tu es à une heure de voiture de ta famille et que tu ne peux pourtant pas aller la voir… Je me suis senti écrasé sous ce sentiment d’injustice, mais je me suis réconforté en regardant vers l’avant, en juin prochain, quand nous pourrions tous nous revoir à nouveau et toi et ta sœur Deema aura l’occasion de voir Sido… mais il n’a pas attendu.

Pas seulement moi… Sido, mon père, était pressé… comme il l’a toujours été… ainsi donc, il nous a quittés… mais ne reviendra plus jamais… et juin viendra dans ce monde, mais Sido ne sera plus là… Allah Yerhamo… Il a passé sa jeunesse à lutter pour nous rendre heureux et pour nous élever afin d’apprécier ce qu’était l’amour envers notre patrie et il nous a imprégnés de l’amour de la vérité, de la justice et de la droiture… Il aimait ta maman, il l’appelait toujours sa cinquième fille. Il t’aimait, toi, et Mohammad et Ahmad et Deema… Je pouvais voir la joie dans ses yeux quand je parlais de toi, et il me blâmait toujours parce que je ne m’installais pas à Gaza… tout près de lui. »


Publié en anglais le 28 février sur le blog de Linah Alsaafin sur le site Electronic Intifadah.
Traduction : J-M Flémal

[1] “Shuhada Street”, la rue Shuhada est une des rues principales du centre de Hébron. Elle conduit au Tombeau des Patriarches, et fut jadis un des cœurs battants de la cité, où se tenait un important marché, à proximité de la gare routières des autobus, du bureau de police principal,…
Après les émeutes faisant suite au massacre de février 1994 dans la mosquée, l’occupant israélien a interdit l’accès de la rue Shuhada aux Palestiniens.
Au début des années 2000, la rue a été réouverte au trafic des véhicules palestiniens, mais les nombreux magasins sont restés fermés sur ordre de l’armée. Des portions de la rue ont été à nouveau fermées au moment de la 2ème Intifada. Tous les magasins tenus par des Palestiniens sont donc fermés depuis de nombreuses années, ainsi que les bureaux des administrations publiques, et la gare des autobus a été transformées en base militaire par l’armée d’occupation, de sorte que le centre de Hébron a été transformé en ville fantôme par l’occupant. Les militaires israéliens sont présents en permanence et contrôlent toutes les allées et venues.
Chaque année depuis 2010 a lieu une manifestation pour réclamer la réouverture de Shuhada Street.

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