Lettre d’un fantôme

Samer Issawi est en grève de la faim depuis huit longs mois.
Israël est passablement embarrassé.

samer_al-Issawi.Voici quelques jours, plusieurs femmes israéliennes d’exception ont commencé à rendre visite à Samer Issawi à l’hôpital Kaplan de Rehovot. On ne les a pas autorisées à entrer dans sa chambre, mais elles ont ouvert sa porte pour lui tendre des fleurs et lui exprimer leurs encouragements jusqu’au moment où les gardes les ont éloignées.

Issawi est en grève de la faim depuis ces huit derniers mois. Son sort met la Cisjordanie en effervescence et embarrasse Israël. Il avait été libéré dans le cadre de l’arrangement à propos de Gilad Shalit et il était retourné en prison après que les autorités aient prétendu qu’il n’avait pas respecté les conditions de sa libération.

En 2002, il avait été condamné à 26 ans de prison et, aujourd’hui, Israël veut le garder en prison jusqu’à sa mort ou, en tout cas, jusqu’à la fin de sa peine.

Mardi, Issawi a adressé une lettre aux Israéliens. C’est l’un des documents les plus terrifiants que j’aie jamais lus. En proie à un sentiment d’identification profonde et de honte non moins profonde, j’aimerais profiter de l’occasion pour en publier une version abrégée ici.

« (…) J’ai choisi de vous écrire : à vous, intellectuels, universitaires, écrivains, avocats, journalistes et militants de la société civile israélienne. Je vous invite à me rendre visite à l’hôpital et à me voir : un squelette menotté et attaché à son lit. Trois gardiens de prison épuisés, qui mangent et boivent derrière mon lit, m’entourent.

Les gardiens suivent ma souffrance et ma perte de poids. De temps à autre, ils regardent leur montre et se demandent : comment ce corps survit-il encore ? Israéliens, je cherche parmi vous quelqu’un d’éclairé qui a franchi le stade du jeu des ombres et des miroirs. Je veux qu’il me regarde au moment où je perdrai conscience.

Laissez-lui effacer la poudre à canon de sa plume, les bruits de fusillade de son esprit, et voir les traits de mon visage gravés dans ses yeux.  Je le verrai et il me verra. Je verrai à quel point il est tendu à propos du futur et il me verra, moi, un fantôme accroché à son flanc et qui ne le quitte pas.

«  On vous demandera peut-être de rédiger une histoire romantique sur moi. Vous témoignerez que j’étais une créature dont il ne restait rien qu’un squelette, respirant et s’étranglant de faim, perdant conscience de temps à autre. Et, après votre silence froid, mon histoire sera une performance à ajouter à votre palmarès. Quand vos étudiants deviendront adultes, ils croiront que le Palestinien est mort de faim. (…) Et, alors, vous pourrez célébrer votre suprématie culturelle et morale par un rituel de mort. »

« Je suis Samer al-Issawi, ‘l’un de ces Arabes’, pour reprendre le langage de votre armée. Cet habitant de Jérusalem que vous avez enfermé sans autre raison plausible que d’avoir quitté Jérusalem pour se rendre dans sa périphérie. J’aurai été jugé deux fois parce que les FDI [“Forces de Défense d’Israël”, c’est-à-dire l’armée d’occupation – NDLR] et le service de sécurité du Shin Bet dirigent votre État et que tout le reste de la société se tapit dans une forteresse (…) afin d’échapper à l’explosion de mes os suspects.

« Je n’ai entendu aucun d’entre vous intervenir ou tenter de faire taire la voix qui impose la mort, alors que vous vous êtes tous mués en fossoyeurs, en porteurs d’uniformes militaires – le juge, l’écrivain, l’intellectuel, le journaliste, le commerçant, l’universitaire, le poète. Et je ne puis croire qu’une société tout entière soit devenue la gardienne de ma mort et de ma vie et qu’elle défende les colons qui persécutent mes rêves et mes arbres.

« Israéliens, je mourrai satisfait, je n’aurai pas été chassé de ma terre et de mon pays natal. (…) Vous n’entrerez pas dans mon esprit qui refuse de céder (…) mais peut-être comprendrez-vous maintenant qu’un sentiment de liberté est plus fort qu’un sentiment de mort. N’écoutez pas vos généraux ni vos mythes poussiéreux. La volonté vaincue ne le restera pas et le vainqueur ne restera pas victorieux. L’histoire ne se mesure pas qu’en batailles, en massacres et en prisons, mais en tendant une main dans la paix, une main à vous-mêmes et à l’autre.

« Israéliens, je suis Samer al-Issawi. Entendez ma voix, la voix du temps qui reste – le mien et le vôtre. Libérez-vous de cette chasse au pouvoir cupide. N’oubliez pas que vous avez été enfermés dans des prisons et dans des camps, entre les portes de fer qui emprisonnent votre conscience. Je n’attends pas qu’un gardien de prison me libère, j’attends celui qui vous libérera de mon souvenir. »

Voilà l’homme qu’Israël s’obstine à garder enfermé et qui s’en va vers la mort. Israël est indifférent et content de soi, personne n’ouvre la bouche, personne ne proteste hormis une poignée de femmes, dont une, Dafna Banai, m’a remis cette lettre.


Publié le 11 avril sur Haaretz.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

G_LevyGideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz. Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son nouveau livre, The Punishment of Gaza, vient d’être publié par Verso. Traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009
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