Lettre d’adieu d’Inge (Neefs) à Vik (Arrigoni)

Vittorio_Arrigoni-2304Inge Neefs, activiste belge, d’abord sur la flottille, maintenant à Gaza nous a envoyé cette lettre d’adieu émouvante à son ami et camarade Vittorio Arrigoni, exécuté à Gaza le vendredi 15 avril.

L’équipe d’ISM (International Solidarity Movement), dont fait partie Inge, a décidé de continuer à travailler et à vivre parmi la population palestinienne.
« Comme nous l’avons fait lorsque Vittorio était avec nous, nous continuerons à nous tenir aux côtés du peuple palestinien, nous continuerons à lutter contre l’occupation, nous continuerons à accompagner les fermiers sur leurs terres le long de la frontière, nous continuerons à participer aux manifestations et nous continuerons à dire au monde ce qui se passe, ici dans la Bande de Gaza, Palestine. » (extrait du communiqué d’ISM Gaza du 19 avril)
La lettre d’Inge :

A Vik,

Entre-temps, plus d’une semaine s’est écoulée. Le temps est très fluide et devenu irréel depuis cette vidéo, que j’ai déjà bien regardée cinquante fois depuis lors. Les trois premières fois pour bien me convaincre que c’était bien toi, les quatre fois suivantes pour me persuader que tu respirais bel et bien et les quarante autres fois avec consternation. La mélodie apaisante, ton image douleureuse, la dernière prise de vue de toi vivant et puis ce texte en arabe qui se déroulait de façon hostile sur l’écran. Malgré mon appréhension, j’étais surtout convaincue que j’allais te revoir le vendredi matin. Tu es un battant et un survivant, la mort ne te va pas.

Aux environs de 22 h, je t’ai envoyé un message. Je voulais te faire savoir que nous étions en train de t’attendre, que nous étions préoccupés, mais que tu serais vite de retour parmi nous.
« Sonne-moi dès que tu lis ceci, avec beaucoup d’amour ». Mais tu ne l’a pas lu. Et j’attendais ton coup de fil, mais les voix qui m’appelaient n’étaient pas la tienne. Vers minuit, je t’ai de nouveau appelé, j’avais décidément beaucoup d’espoir et je tentais de réprimer les rumeurs sinistres, mais ton GSM était toujours débranché. Silvia et moi avions déjà essayé de te joindre au matin, pour aller ensemble à Rafah et rendre visite aux proches des quatre hommes tués dans l’éboulement d’un tunnel. Ton téléphone était éteint, mais ce n’était pas vraiment inquiétant, tu le faisais assez souvent.

Il était 19 h passé lorsque nous avons entendu les premières rumeurs de ta disparition. Saber a téléphoné à Mohammed pour dire qu’il y avait une vidéo on-line dans laquelle Salafi Jihadi revendiquait ton enlèvement. Quelques mois plus tôt, nous avions reçu un coup de fil similaire de la part d’un journaliste égyptien. A ce moment-là, le bruit avait couru qu’une activiste allemande d’ISM avait été enlevée à Gaza, mais Vera était saine et sauve. Pendant que je commençais à chercher sur internet, m’est revenue la conversation téléphonique bizarre avec un journaliste ami. Il me demandait si j’allais bien et si les autres membres d’ISM allaient bien et où tu étais. « Quelque part dans les environs, je ne l’ai pas encore entendu aujourd’hui mais je suppose que ça va », avais-je murmuré, ne me doutant de rien. « Ca va mal pour Vik », avait-il répondu d’un ton pressé, et il avait insisté pour me voir.

Mohammed et moi avons trouvé la vidéo, pendant que Silvia et Nacho couraient à ton appartement. Mohammed fixait la vidéo sans y croire : « Ce n’est pas Vik ! » Garotté, amoché et si fragile. Ils avaient fait quelqu’un d’autre de toi. Les heures suivantes ont été tendues. Les téléphones ont sonné un millier de fois, des journalistes, des amis inquiets, la police, des courriels, des communiqués de presse. Nous avions l’espoir, surtout Khalil, dont l’optimisme est inégalable et contagieux.
Il devait être 1 h du matin, ou plus tard, lorsque d’un coin d’une des chambres à coucher ont retenti des cris déchirants. Mohammed était plié en deux, en train de pleurer devant une armoire. Nacho et moi l’avons approché, tous deux surpris. Il était trop tôt pour désespérer, demain matin il serait de nouveau là. Joe est entré discrètement dans la chambre et a dit : « Je suppose que vous avez entendu ? » Reuters a fait savoir via Twitter que le corps de l’activiste italien enlevé avait été retrouvé.  Khalil s’est précipité dehors et Silvia, Nathan, Joe et moi l’avons suivi sans attendre. Pendant que nous attendions à l’hôpital Shifa, nous avons reçu plusieurs messages contradictoires.
On n’avait amené personne. Après 20 minutes, nous avons eu des nouvelles de l’inspecteur principal : on avait trouvé un corps, mais il n’était pas encore identifié. C’est fou comment le wishful thinking peut être fort. J’ai continué à répondre aux coups de fil tout en croyant mes propres affirmations, que tout allait bien, alors que de l’autre côté du fil, les gens éclataient en larmes. J’ai été confrontée à mon erreur une demi-heure plus tard, en voyant ton corps de mes propres yeux, avec le lien en plastic autour de ton cou, celui-là même avec lequel tu avais été étranglé, dans cette maison vide où tu avais passé tes dernières heures.

C’était à nouveau un autre Vik. Gonflé, pâle, vide de sa force.

Le puzzle ne marche pas, il lui manque trop de pièces pour contenir le tout et ne pas savoir ce qui se cache derrière tout cela est douleureux et inquiétant. Est-ce l’oeuvre d’un groupemant salafiste extrémiste qui tente ainsi d’avoir son mot à dire dans la politique actuelle dans la bande de Gaza ou y a-t-il une main sioniste en jeu?

L’irréelle et consternante semaine de deuil et d’adieu qui vient de s’écouler fait place petit à petit place à des souvenirs plus plaisants et aux tentatives de gens d’ici en Palestine, d’Italie et du monde entier qui veulent te rendre hommage. Je chéris ton esprit révolutionnaire qui lutte pour la justice, ton sens de l’humour, ton caractère prévenant et je les porterai en moi. Tu survivras dans la mémoire collective comme un gagnant, un rêveur qui n’abandonne pas. Repose-toi, Vik. Maintenant c’est à nous de maintenir tes rêves en vie.

Avec tendresse,

Inge

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