Les enfants palestiniens paient déjà le prix des jets de pierres

L’armée israélienne a tué et blessé des enfants palestiniens soupçonnés d’avoir jeté des pierres, même avant que les règles des procédures aient été revues [1]. Certains de ces enfants sont handicapés pour le restant de leurs jours.

Atta Sabah est assis sur le balcon de sa maison et il lâche ses pigeons. Ses 18 oiseaux, de différentes sortes, constituent la majeure partie de son univers. Ils volettent vers le ciel et reviennent se poser sur sa main tendue. Il connaît les habitudes de chacun d’entre eux. Ce sont ses meilleurs amis, et peut-être même ses seuls amis.

Atta est un garçon souriant et soigné de 14 ans pour qui ses parents installent actuellement un élévateur dans la maison avec 40.000 shekels (10.000 USD) qu’ils ne possèdent pas. Depuis l’été de 2013, leur fils est rivé à son fauteuil roulant, les deux jambes paralysées. Atta dit qu’il n’a jeté des pierres aux FDI [l’armée israélienne d’occupation – NDLR] qu’une seule fois, mais que c’était quatre semaines avant que les militaires ne lui tirent dessus et n’en fassent un handicapé à vie. Au moment où il a été abattu, dit-il, tout ce qu’il essayait de faire était de retrouver son cartable et il n’avait même pas jeté une seule pierre.

Juste avant que les snipers des FDI et de la police israélienne ne se mettent à descendre le moindre enfant suspect – à Jérusalem, en Cisjordanie et parmi les Bédouins du Néguev aussi – ils feraient mieux de rencontrer Atta et quelques autres victimes de la politique d’avant, prétendument plus modérée.

Atta a été paralysé bien avant la sortie des nouvelles règles d’engagement, qui permettent à des snipers – y compris ceux qui font partie de la police de Jérusalem – d’abattre toute personne qui lance des pierres. Il existe bien d’autres enfants et adolescents comme Atta ; pourtant, les jets de pierres n’ont pas cessé. Et ils ne cesseront pas.

Le camp de réfugiés de Al-Jalazun
Le camp de réfugiés de Al-Jalazun

La maison de la famille Sabah est située au cœur de Al-Jalazun, un camp de réfugiés en Cisjordanie, semblable à ceux de Gaza, avec des allées étroites que parcourt un égouttage rudimentaire à même le sol et où les immondices s’amoncellent sans qu’on les ramasse.

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Beit El

15.000 personnes sont entassées dans ce camp de 256 dounams (25,6 hectares) situé sur les versants au bas de Ramallah, avec les habitations de la colonie de Beit El s’éten­dant sur les sommets des collines juste en face.

Une trentaine d’habitants de ce camp militant ont été tués depuis la fin de la Seconde Intifada, dont cinq – y compris trois enfants – pour la seule année écoulée, supposée une période calme. Une centaine de résidents ont également été blessés depuis 2014, dont 60 enfants et adolescents, selon des données non officielles collectées par l’UNRWA. Trente ont gardé un handicap et six d’entre eux sont dans un état grave. Près de la moitié des jeunes du camp (42%) n’ont pas de travail. En bref, il s’agit d’un camp de réfugiés qui n’a rien à proposer, et moins encore quelque espoir. Un endroit où – même si c’est un lieu commun que de le dire – jeter une pierre est parfois la seule façon pour des jeunes sans espoir d’évacuer leur colère et leur frustration.

La plupart de ces actes vise la clôture qui entoure Beit El, qui n’est qu’à 200 mètres du camp, et qui barre la route principale.

Au moment où j’écris ces lignes, le dernier des jeunes du camp à avoir été tué est Laith Khaladi, 15 ans, abattu le 31 juillet après avoir jeté un flacon contenant de la couleur et une bombe incendiaire [1] contre le mur de béton d’une tour de guet des FDI pour protester contre l’incendie criminel dont avait été victime la famille Dawabsheh à Duma [2].

Nous avons visité Al-Jalazun après sa mort (voir notre article « Les flammes à Duma se sont éteintes, mais le nombre de morts ne cesse d’augmenter »). Rien n’a changé depuis. En fait, rien n’a changé depuis qu’Atta Sabah a été abattu le 20 mai 2013.

La mère d’Atta, Itimad Yassin, raconte que, la veille de l’incident, son fils avait été impliqué dans une bagarre à l’école du camp. L’un des garçons avait jeté le cartable d’Atta dans un espace situé derrière la cour de l’école, qui se trouve à 200 mètres à peine de la clôture de Beit El. L’endroit, en fait, est une zone mortelle dans laquelle les résidents du camp se font tirer dessus s’ils y entrent. Atta était en septième année, à l’époque. Ce jour-là, comme d’habitude, quelques enfants de l’école avaient jeté des pierres en direction des soldats et de la clôture.

Nous montons à l’étage, dans la chambre bien rangée d’Atta. Il est assis dans son fauteuil roulant, les yeux tournés vers l’extérieur. Les pigeons volettent autour du balcon. Son lit est recouvert d’une couverture bariolée avec une reproduction de Tom & Jerry et une inscription ironique, « Luky (sic) to you » (La chance soit avec toi). Mais, le lendemain du jour où l’on avait lancé son cartable au-delà de la clôture, la chance n’avait pas été avec Atta.

Il avait immédiatement essayé de retrouver son cartable, mais un soldat lui avait dit qu’il ne le récupérerait que s’il ordonnait aux autres garçons de cesser de jeter des pierres. Atta avait essayé d’expliquer au soldat que les lanceurs de pierres étaient des garçons plus âgés et qu’il n’y avait aucune chance qu’ils l’écoutent. Dans ce cas, pas de cartable, avait décrété le soldat des FDI.

Quand il était rentré chez lui sans son cartable, sa mère avait essayé de le réconforter ; l’année scolaire était presque terminée et il n’en avait plus vraiment besoin. Elle allait lui acheter un nouveau cartable pour la prochaine année.IMG_20150922_054352

Le lendemain, avant l’un des examens de fin d’année d’Atta, un ami lui avait dit que le cartable était toujours là, dans le no man’s land derrière l’école. Il avait décidé d’y aller et de le reprendre. Après l’examen, Atta s’était rendu à l’épicerie près de l’école pour acheter une boisson rafraîchissante. Son espoir consistait à voir apparaître un soldat au poste de garde près de la clôture et de lui demander se pouvoir reprendre son cartable.

Atta était là, en train de siroter son rafraîchissement. Il n’y avait pas de jets de pierre, à ce moment précis, dit-il.

« Soudain, j’ai senti que je tombais », nous a-t-il cette semaine-ci. « Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je n’avais pas entendu de coup de feu. J’ai dit à mon ami Mohammed de m’emmener de là, mais il a cru que je plaisantais. Finalement, il m’a soulevé du sol et, c’est à ce moment-là que deux soldats camouflés avec des feuilles sont apparus de derrière les oliviers. »

Mohammed s’était enfui pour sauver sa vie, laissant derrière lui Atta blessé. Des adultes étaient apparus rapidement et avaient emmené Atta dans une voiture privée. On l’avait conduit à l’hôpital d’El Bireh et, de là, une ambulance l’avait emmené à l’hôpital gouvernemental de Ramallah, où il s’était évanoui. Il s’était réveillé au Centre médical de Hadasah, à Ein Karem, à Jérusalem. Une balle lui était entrée dans l’estomac et avait touché son épine dorsale. Les soldats embusqués lui avaient tiré dessus à balles réelles.

Après 19 jours aux soins intensifs et aux unités pour enfants à Hadassah, Atta avait passé trois autres mois à Reut, un hôpital de revalidation à Tel-Aviv.

Il était retourné à l’école et avait ensuite passé les vacances de l’été suivant à Reut. Grâce au traitement de revalidation, Atta est désormais capable de se tenir sur ses jambes et de faire quelques pas hésitants en s’aidant d’une tribune. Mais cela s’arrête là. Il est en 10ème année, mais a dû quitter l’école en raison des problèmes d’accès; désormais, il va dans une autre école, à Bir Zeit.

Sa mère l’y emmène le matin et son père le reprend une fois les cours terminés. Le rêve d’Atta est de devenir vétérinaire.

Atta a-t-il quelque chose à dire aux enfants qui continuent à lancer des pierres ? « Je crois qu’ils doivent continuer à lutter, mais je ne pense pas que ce sont des pierres qui nous rendront notre terre ou notre liberté. Rien ne libérera notre pays, sinon Dieu. » Un sourire triste se dessine furtivement sur ses lèvres.

Dans la partie plus haute des allées étroites du camp, après avoir évité l’eau qui dégouline des balcons et passé devant un nombre incalculable de vieilles affiches commémorant les martyrs de Al-Jalazun – l’enquêteur de B’Tselem, Iyad Halad, se souvient de chacun d’entre eux –, nous arrivons à la maison d’Amir Fayez, 17 ans.

Il a été blessé ici, il y a un peu plus de six mois, en février, un jour où il neigeait fort. Les soldats ne l’avaient pas soupçonné d’avoir jeté une pierre, mais une boule de neige. Fayez dit que les enfants et les adolescents jetaient des boules de neige en direction des soldats et que l’un de ceux-ci lui a tiré une balle dans le genou à très courte distance.

Il a suivi une revalidation, mais n’a pas repris son emploi, consistant à vendre des marchandises au centre commercial de Ramallah, du fait qu’il ne peut se tenir debout longtemps. Voilà plus de six mois qu’il est chez lui et sa mère, Fariha, est très déprimée.

« Durcir les peines ne changera rien », dit-elle. « Il n’existe aucun moyen d’empêcher les jets de pierres. Ce sont les enfants du camp. Ils vivent sous une pression constante et ils veulent libérer cette pression. Comment vont-ils le faire ? Ils n’ont rien dans le camp, à part les pierres. »

« Si j’avais six ou sept enfants, disons, je ne pourrais les nourrir ni les éduquer », poursuit-elle. « Regardez-moi. Voilà six mois qu’il est à la maison. Regardez cette cicatrice à sa jambe. Il n’a nulle part où aller. Je suis sa mère et je suis au désespoir. » Un autre fils de Fariha, Mahmoud, a également pris une balle dans la jambe cette année et a été condamné à cinq mois de prison pour avoir jeté des pierres et, pour l’instant, il purge sa peine.

Son fils aîné, Aamar, qui a 23 ans, avait lui aussi reçu une balle en métal enrobée de caoutchouc quand il avait 13 ans, et c’était aussi après une histoire de jet de pierres. Il avait été incarcéré pendant deux mois alors qu’il n était encore qu’un enfant.

Quelques jours après qu’Amir avait été blessé, un de ses amis, Malek Raunama, avait été blessé lors d’un autre incident impliquant des jets de pierres. Il a 17 ans, il a désormais une jambe paralysée. Nous voulions aussi lui rendre visite cette semaine mais, pour l’instant, il est à l’hôpital dans l’attente d’une nouvelle opération.


[1] Il s’agit en fait de bouteilles de verre remplies d’un mélange à base d’essence, généralement appelées « cocktail Molotov », et non d’engins explosifs élaborés comme le suggère le mot « bombe » – NDLR
[2] Le gouvernement israélien a formellement adopté le 20 septembre une série
de mesures autorisant notamment les tirs à balles réelles contre des Palestiniens lançant des pierres « lorsque la vie de civils est menacée ». “Les pierres et les bombes incendiaires [voir ci-dessous note 1] sont des armes mortelles qui ont tué et tuent encore, a justifié le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Alors, nous changeons les consignes données aux forces de police opérant à Jérusalem.” Le Premier ministre israélien a aussi tenu à distinguer la manifestation, la protestation, de ce qu’il appelle un “terrorisme populaire”. L’ONG B’Tselem (Centre israélien d’information pour les droits de l’homme dans les territoires occupés) a immédiatement dénoncé une mesure qui, selon elle, ne peut que conduire à alimenter le cycle de violences. “Ce type d’approche, basé sur l’usage de la force, et uniquement cela, ce n’est pas seulement immoral, c’est aussi illégal”, a commenté sa porte-parole, Sarit Michaeli. En insistant sur la nécessité, certes de protéger la population, mais aussi de s’attaquer aux racines du problème.  -NDLR

Traduction : J-M Flémal

G_LevyGideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz. Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son nouveau livre, The Punishment of Gaza, vient d’être publié par Verso. Traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009
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Alex Levac est photo-reporter et « reporter de rue ». Il a reçu le « Prix Israël » de photographie en  2005.

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