Les démolitions de maisons et les conséquences extrêmes pour les femmes

Les femmes palestiniennes souffrent en des façons uniques et spécifiques des destructions de maisons, et de toutes les autres actions militaires arbitraires qui les atteignent. Les caprices de l’armée israélienne ont accru la vulnérabilité des femmes palestiniennes à la violence, et ont affecté particulièrement les plus vulnérables d’entre elles telles que les femmes les plus jeunes et les plus âgées, les femmes déplacées et réfugiées, les femmes de situation socio-économique basse, les femmes sans emploi, les femmes enceintes et celles qui sont gravement malades et nécessitent un accès immédiat aux soins médicaux.

La perte du foyer, ajoutée aux restrictions de mouvements, au traitement d’humiliation constant envers les Palestiniens, et l’accroissement des mesures militaires, cachées ou apparentes, pour capturer/menacer ceux qui dans leurs maisons vivent dans le risque de la démolition, a extrêmement modifié, et dans certains cas transformé, le rôle de genre endossé par les femmes. A côté des impacts immédiats matériels, les démolitions de maisons ont des effets de long terme, comme la limitation voire la négation de l’accès des femmes à l’éducation, aux services sociaux, aux services médicaux, aux systèmes de soutien et aux ressources économiques.

Les différences et clivages genrés entre hommes et femmes n’ont pas été seulement renforcés mais aussi accentués par les forces militaires dans le cadre des démolitions de maisons. Les forces militaires ont violé les normes sociales et familiales et harcelé de manière volontaire sexuellement et socialement les femmes, ont humilié et violenté les hommes et les femmes publiquement et en privé. L’humiliation des hommes devant les femmes, et les sévices contre les femmes publiquement et dans leurs espaces privés au milieu des hommes de leur famille, le plus souvent avant, pendant et après les démolitions ont accru les peurs sociales et le sentiment d’insécurité concernant l’intégrité des femmes, et ont affecté ce que les féministes pourraient appeler, non la différence entre les hommes et les femmes, mais la différence que produit cette différence.

Concernant la structure socio-économique genrée, les démolitions de maisons affectent les femmes de manière démesurée, car la maison est l’endroit où les femmes investissent le temps de façon la plus aiguë, construisent leurs réseaux de sécurité, développent leurs talents et leurs loisirs, gèrent leur travail de soin de la famille et leurs responsabilités dans la vie. Une fois la maison détruite, il reste aux femmes les fardeaux métaphoriques et symboliques – qui ne sont pas moins réels que la perte matérielle d’un endroit sûr où vivre – de ne pas disposer d’un sentiment de sécurité ni d’un endroit d’appartenance, ou d’une source de souvenirs.

La destruction du foyer a changé les rôles genrés précédents des femmes de façon aiguisée et les oblige à affronter de nouveaux défis : porter la charge de reconstruire une nouvelle maison/un nouveau foyer, et affronter toutes les contingences du déménagement, avec toute la charge économique, sociale et psychologique que cela entraîne. Plus généralement, les effets des démolitions de maisons sur les femmes ne se limitent pas au contrôle militaire et à la destruction de la terre, de la propriété physique et l’effet psychologique qu’elles provoquent, mais cela entraîne essentiellement la colonisation / l’oppression de tous les moyens économiques, sociaux et physiques de la survie.

Le processus d’humiliation et de harcèlement avant, pendant et après qui presque toujours accompagne la perte de la maison, le sentiment d’un déplacement constant et arbitraire, se révèle de façon non surprenante augmenter le stress à l’intérieur des familles, élève le niveau de frustration des membres de la famille, et cause la perte critique des systèmes de soutien informels que l’espace de la maison fournissait à ceux qui percevaient leur foyer comme l’un des endroits les plus significatifs dans leurs vies, – à savoir les femmes et les enfants. De nombreuses femmes ont tenté d’expliquer les façons par lesquelles la destruction effective de la maison physique était toujours accompagnée par des changements dans leurs rôles genrés et la perte correspondante du « foyer », dévastatrice émotionnellement et métaphoriquement.

Comme Maha l’a affirmé de façon succincte et lucide, « depuis qu’ils ont démoli la maison, j’ai cessé de savoir qui je suis, et ce que je dois faire… Je me sens m’shatateh – déplacée… Je me sens comme une réfugiée dans ce monde… Je me sens comme nue… haddo hilteh – ils m’ont dépouillée de tout mon pouvoir”. Similairement, Ina’am a dit : “Mish Bas Il Dar Rahat… Il Bit Kullu Rah… wit shatatna (ce n’était pas seulement la maison qui était perdue, mais tout le foyer, et nous avons fini déplacés et exilés)”.

Plus généralement, il est revenu aux femmes des tâches exclusives suite à la perte de la maison et du foyer. Les femmes ont essayé d’expliquer à plusieurs reprises la myriade de problèmes qu’elles ont affronté en créant pourtant un autre espace pour leurs familles et elles-mêmes (un espace qu’elles savaient pas forcément à l’abri d’un nouvel acte de destruction arbitraire).

Elles ont parlé des difficultés à organiser et créer un nouveau foyer à partir de ce qui restait, c’est-à-dire, littéralement, rien, pour recommencer à nouveau. elles m’ont confié leurs difficultés à prendre soin de leurs besoins et de ceux des membres de leurs familles suite à la démolition, leur quête d’une place où vivre, leur besoin d’abri, de nourriture, aussi en termes d’hygiène et de santé. Elles ont parlé de leur tentation du désespoir, néanmoins de leur nécessité d’être fortes et calmes vis-à-vis de leurs enfants alors qu’elles n’avaient pas de place où camper et les tenir en sécurité.

Elles ont discuté leur besoin d’aller au travail ou à l’école, bouleversées, désespérées, affamées et sans avoir pu seulement être capables de se laver, ou de changer de vêtements. Les femmes ont souvent mis en exergue que cela était plus facile pour leurs fils ou leurs frères qui pouvaient au moins dormir dans la famille ou chez des amis ; mais que pour elles et leurs filles (essentiellement en raison des restrictions sociales concernant les filles), qui étaient plus vulnérables, il était toujours plus difficile de survivre à ces dislocations violentes. Les femmes ont parlé d’incidents, par exemple certaines de leurs filles commençant leurs règles à l’âge de dix ans suite au traumatisme engendré par la perte de leur maison.

Certaines femmes ont témoigné que le fait qu’on attendait des filles qu’elles réagissent à la démolition de leur maison d’une manière féminine, sans être capable de donner libre cours à leurs émotions comme leurs frères masculins, a finalement affecté leur état mental. La perte du seul havre sûr que les jeunes garçons et filles aient connu, bien sûr les a affectés tous profondément, mais les ramifications de genre d’une telle violence subie sont différents, et loin d’être totalement recensés.

Des articulations multiples à prendre en compte

Quel est l’effet d’une telle politique militariste spatialement intrusive sur les femmes ? Je crois qu’en essayant de discerner les effets des destructions de maisons sur les femmes, les féministes et les militants des droits humains ont besoin de faire plus attention aux connections qui existent entre les divers systèmes d’oppression. Plus explicitement, on doit regarder les voies par lesquelles les démolitions de maisons, ou même la menace perpétuelle de perdre son foyer, affectent les femmes à tous niveaux.

En retour, cela appelle un examen rapproché des voies par lesquelles les espaces domestique et public sont liés. Ainsi, il faut regarder la façon par laquelle les divers systèmes de domination opèrent en tandem. Comme Siham me l’a confié, quand sa fille Manar va à l’école, elle est constamment harcelée par les soldats israéliens aux checkpoints, car ils savent que sa maison est en voie de démolition, et que sa famille est considérée comme une « menace pour la sécurité » d’Israël. La vulnérabilité de sa famille rend Manar plus exposée aux dangers d’être l’objet de tirs, d’être harcelée sexuellement et violée, arrêtée et plus encore. Siham m’a dit comment la santé de Manar s’est constamment détériorée, comment sa capacité à s’alimenter a diminué et à quel point élevé ses peurs et niveaux de frustration sont élevés.

Elle m’a confié que Manar était très déterminée à arriver à l’université à l’heure, mais que ses peurs d’être empêchée de traverser les checkpoints lui font choisir d’emprunter d’autres chemins plus dangereux, de chercher des routes alternatives – comme Siham l’a exposé : “ceci (choisir des routes dangereuses)… pour une jeune fille comme Manar, est très risqué, et cela me donne le sentiment – en tant que mère – que je ne peux même pas protéger mes propres enfants.”

De plus, Siham a insisté sur le fait que Manar refuse de se marier avec l’homme qu’elle aime, craignant que son mariage n’entraîne une charge économique pour sa famille, alors que tous sont occupés à trouver de l’argent pour payer l’avocat, l’ingénieur du bâtiment, et les diverses amendes (qui excédaient les 70.000 shekels israéliens – presque 18.000 dollars – ces deux dernières années). Le sentiment de Manar de ne pas réussir à garder ses enfants en sécurité, et les réflexions de Siham telles que sa mère les a confiées, ont été repris dans des discussions qui s’ensuivirent entre un groupe de femmes des villages de Silwan, Ziayem, Isaweyeh, du camp de réfugiés Anata, et de Wadi Yasoul, toutes ayant leurs maisons soit démolies soit en cours de démolition.

Elles ont toutes redit la litanie des détresses et son effet sur les rôles générés. Elles ont également observé comment les effets consécutifs aux démolitions sont envahissants et variées, causant des tensions pour les femmes, des conflits familiaux internes, la séparation des couples et de façon plus pernicieuse, la violence contre les femmes.

L’histoire de Manar et Siham ne sont qu’une histoire parmi de nombreuses autres illustrant que la compréhension de l’effet de la politique de démolition israélienne sur les femmes amène à regarder et examiner de près la façon dont les systèmes d’oppression se constituent mutuellement, et à comprendre comment le politique, le légal, le social et le genre sont liés. De plus, nous devons regarder aussi la façon dont les divers systèmes de domination et d’occupation opèrent sur le niveau domestique et local, et identifier les pratiques légales et sociales qui engendrent des hiérarchies raciales [2]. De telles hiérarchies racialisées – comme je l’ai montré dans les exemples précédents – renforcent les différences entre les hommes et les femmes, et opèrent comme un outil de discrimination et de domination supplémentaire.

C’est pourquoi, aussi pour comprendre plus avant l’effet de genre des démolitions de maisons et examiner l’effet de la ghettoïsation spatiale des Palestiniens, et le déplacement interne constant, nous devons parler de la mobilité/immobilité des femmes dans de tels espaces militarisés ; du statut économique des femmes et de la violence à leur encontre dans de telles circonstances ; des espaces sécurisés et insécures qui augmentent la vulnérabilité des femmes à la violence sexuelle, de l’isolation des espaces entre eux et leur exclusion qui favorisent un système de contrôle particulier. De manière plus importante, nous devons regarder la façon dont ces facteurs produisent un impact sur les relations de genre.

Ainsi, une analyse spatiale nous aide à comprendre l’entrelacs de l’histoire, la politique, le genre, l’espace, la race, l’occupation, le capitalisme, la loi et les jeux de pouvoir internationaux globalisés. Les hommes et les femmes sont amenés à se connaître eux-mêmes, à connaître leurs rôles et le pouvoir au travers de leur corps et de leurs espaces genrés. Comprendre comment les rôles de genre et les corps sont produits dans des espaces et comment les espaces racialisent les corps entraîne une interrogation sur la façon dont les sujets en arrivent à se connaître dans l’espace et à travers lui, à l’intérieur de systèmes de domination multiples.

Quel est le prix à payer par les femmes pour reconstruire un espace libéré dans un contexte militarisé carcéral ? Les prix que paient les femmes palestiniennes dans de telles conditions sont loin d’avoir été examinés/étudiés, et la nécessité d’élargir nos visions et nos analyses de l’enjeu présent est de la plus grande urgence.

Nos observations limitées dans les lieux mentionnés plus hauts montrent que certaines femmes palestiniennes trouvent que la quête de l’indépendance à l’intérieur d’un hâvre sûr – un foyer -, au vu des conditions dans lesquelles elles vivent, est une faiblesse, un acte égoïste qui n’apporte que solitude à ceux qui sont déjà ostracisés et exclus. D’autres préfèrent se retirer dans le tout, le collectif, et en même temps dans le soi, tandis que d’autres encore défient le système et transforment leurs rôles liés à leur genre féminin.

Les façons pour les femmes d’affronter les divers systèmes de dominations à travers les attaques répétées sur leurs espaces privés et publics, à la fois ont accru leurs vulnérabilités, mais aussi les ont mises en capacité de lutter contre l’injustice. Ces femmes situées en première ligne considèrent leurs actions pour ce qu’elles sont – une résistance politique à ce qu’elles appellent « nidal ». Elles ont essayé – dans « le rien » laissé – de trouver des façons, et d’inventer des méthodes, pour gérer la perte de la maison et du foyer [3]. Néanmoins, la question demeure de savoir si la communauté internationale va continuer d’être aveugle, et d’éviter d’examiner l’effet de genre des démolitions de maisons ainsi que les épreuves en cours pour les Palestiniens en général et pour les femmes en particulier.

Les démolitions ne sont pas des actes politiques, économiques, sociaux ou psychologiques à considérer de manière isolée

En écoutant attentivement les mots des femmes, et en regardant les démolitions autrement qu’avec un oeil fatigué, nous espérons montrer comment la destruction des maisons est aussi de manière significative une destruction de « foyer » pour les Palestiniens, la démolition de la maison n’est pas un enjeu politique, légal, social ou psychologique isolé. Pour les femmes palestiniennes, la perte ou la menace de perte de la maison/du foyer signifie un accroissement de leur vulnérabilité mais aussi de leur détermination à combattre une telle oppression.

Une analyse de genre de la politique de démolition des maisons est urgente car elle pourrait nous aider à comprendre les voies par lesquelles les corps des femmes sont ancrés dans les histoires et les matrices de l’espace et de la place dans les zones de conflit : « la place », selon elles, est « la place de la femme ». Un tel espace affecte les façons pour les femmes de construire leurs identités, des identités qui ne sont ni immuables ni statiques. Ou, comme Fadwa l’a affirmé : « Lama rah il bit…hassit mish bas rahat dari…inma rah miqdar”– quand j’ai perdu mon foyer… j’ai eu le sentiment que non seulement j’avais perdu ma maison, mais j’avais perdu ma valeur.

Nadera Shalhoub-Kevorkian     


Article publié en 2007 en anglais par le Jerusalem Center for Women, une ONG palestinienne
Traduction vers le français par www.resistingwomen.net et publication sur info-Palestine.net en 2008.