L’École palestinienne du cirque : des numéros créatifs entre la réalité et l’espoir

© Palestinian Circus School

Ces dernières semaines, l’École palestinienne de cirque s’est produite une nouvelle fois en divers endroits de la Belgique, autour du thème « Kol Saber ! » Originaire de Ramallah (Palestine), cette compagnie itinérante se distingue du cirque traditionnel, de son grand chapiteau et de ses dompteurs de fauves. Ce qui ne fait surtout pas défaut, par contre, ce sont les classiques du cirque, telles les acrobaties et les numéros de clowns présentés d’une façon tout à fait originale. Les jeunes Palestiniens se servent du cirque pour transmettre leur histoire au monde.

L’École palestinienne de cirque a été fondée en 2006 par la Belge Jessika Devlieghere et son mari palestinien Shadi Zmorrod et elle enseigne les arts du cirque à quelque 170 jeunes et enfants de 9 à 27 ans dans diverses parties des territoires palestiniens occupés. Shadi Zmorrod est l’ancien directeur artistique du Cirque juif de Jérusalem et il a lancé l’école de cirque après le refus de la compagnie d’admettre en ses rangs des jeunes Palestiniens.

© Palestinian Circus School
© Palestinian Circus School

Une résistance culturelle à l’occupation
et aux menaces quotidiennes

L’école entend donner aux enfants un espace où ils pourront s’échapper quelque peu de la déprimante réalité quotidienne et, en même temps, comme toute famille du cirque, leur proposer un lieu stable et sûr qui leur permettra de s’épanouir sur le plan créatif, social et psychologique. Un monde artistique où ils découvrent le plaisir, entretiennent leur espoir et créent une image positive d’eux-mêmes tout en apprenant à travailler en équipe.

Quelques-uns des élèves de la première heure se sont mués en entraîneurs locaux dans diverses techniques de base : acrobatie, jonglerie, trapèze, bâtons fleurs, poïs et clowning. Avec leurs numéros surprenants, ils se sont rendus en tournée dans tous les champs de réfugiés des territoires occupés. Ils se sont également produits à l’étranger, entre autres, en France et en Belgique. L’un de ces entraîneurs est Fadi Zmorrod. « Je n’avais jamais fait de cirque avant de commencer. Après trois semaines intensives, j’ai été surpris par mes possibilités physiques. C’est une thérapie. Je l’utilise pour libérer la tension. » Le fait que les jeunes en apprennent plus sur leur culture et qu’en outre, ils apprennent aussi la confiance, fait que l’École palestinienne de cirque est bien plus qu’une simple école. « Nous sommes allés dans d’autres villes. Le plus difficile, ai-je trouvé, ce sont les nombreux check-points, car ils me rendaient nerveux. Mais j’ai appris davantage aussi sur ma culture. Nous devons rompre certaines normes démodées, comme « les hommes sont plus forts » et « les filles sont plus chouettes ». Il est défendu aussi de se toucher. Nous devons nous montrer physiques sans nous toucher. Ici, la confiance est également un facteur important. Les filles ont moins confiance. Nous apprenons des choses sur les rôles de sexes et sur l’émancipation. »

Kol Saber - © Veronique Vercheval
Kol Saber – © Veronique Vercheval

Les jeunes avaient besoin de quelque chose pour se tourner vers le monde extérieur et, ainsi, prendre leur propre vie en main. Avec l’école de cirque, c’est possible et, ainsi donc, ils ne doivent pas vivre en permanence dans l’angoisse. D’après Noor Abu Rob, l’un des jeunes artistes, il était difficile de se développer. « Nous n’avions que la rue et, parfois, nous ne pouvions même pas aller à l’école en raison d’une interdiction de sortie. Le cirque est pour moi un monde ouvert.
Je puis mieux m’exprimer par le cirque que par les mots.
»

Kol Saber !

Lors de leur première visite en Belgique, en 2008,  ils ont présenté leur spectacle engagé, « Circus behind the wall » (Le cirque derrière le mur). La réalisation est basée sur la vie quotidienne des Palestiniens, dans laquelle la séparation occupe une position centrale. Le titre fait allusion au mur qui sépare Israël des territoires palestiniens.

En Belgique, avec leur nouvelle production moderne, « Kol Saber ! », ils montrent les diverses réalités de la vie dans la rue. L’histoire du défi permanent pour échapper au pouvoir extérieur qui domine leur existence.

Kol Saber – © Lucia Ahmad
Kol Saber – © Lucia Ahmad

« Kol Saber ! », qui veut dire littéralement « mange (le fruit sucré) du cactus » et, au sein figure « mange la patience » (ronge ton frein), raconte l’histoire de jeunes qui attendent que leur société change. Pour ce faire, les jeunes font un peu de tout et ils continuent à croire en l’espoir mais, finalement, ils se résignent au fait que leur existence reste toujours la même. La représentation du 14 décembre, à la salle de concert De Roma, à Borgerhout, a été endeuillée par la mort du jeune de 17 ans, Mohammad Ziad Al-Salaymeh qui, le jour même de son anniversaire, à été abattu à un check-point par une militaire israélienne. Mohammad était sorti acheter un gâteau et il a été pris pour cible parce que les soldats ont cru qu’il avait un pistolet en main. Plus tard, le journal israélien Haaretz a mentionné qu’il avait sur lui un pistolet factice. Il était l’un des élèves de l’École palestinienne de cirque. Cette nouvelle a profondément ému les jeunes et les fondateurs de la compagnie. Jessika Devlieghere a tenu un discours plein d’émotion et la compagnie a dédié la représentation à Mohammad al-Salaymeh et aux nombreuses autres victimes innocentes. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’on allumait des bougies. En 2008, ils avaient déjà fait la même chose et on avait également observé une minute de silence. Les jeunes espèrent que ce sera la dernière fois.

Kol Saber - © Véronique Vercheval
Kol Saber – © Véronique Vercheval

Voilà quatre ans et demi qu’Ahmad Abu Taleb (21 ans), de Jénine, fait partie du Cirque palestinien. « Pour moi, le cirque est une façon de transmettre au monde, de façon créative, mon histoire et celle du peuple palestinien. Récemment, nous avons perdu notre ami Mohammad al-Salaymeh. Aussi nombreuses que soient les atrocités que nous subissons, nous trouvons toujours la force de nous produire sur scène. Car, pour chaque Mohammad qui meurt sous la violence israélienne, nous sommes encore plus motivés en montant sur scène. »

La représentation était très éloignée du cirque traditionnel, qui présente une succession de numéros. Ici, il s’agissait plutôt d’une histoire racontée avec un sens poétique profond et accompagnée de danse et de techniques de cirque, tels jongleries, acrobaties, numéros d’équilibre et sauts. Avec des vestes qui virevoltent, viennent et s’en vont, se battent, se réunissent, jusqu’au moment où un veston mystérieux tombe du ciel et s’en vient fausser toutes les règles du jeu. « Kol Saber ! » dépeint la lutte entre la réalité imposée et le rêve projeté. Une représentation qui émane des nombreux conflits intérieurs et extérieurs qui émaillent l’existence des jeunes.

Le projet confère aux jeunes un sentiment de dignité et constitue une manière de ne plus être  simplement les victimes d’un conflit dégradant, mais surtout de se sentir fiers d’être palestiniens.

Artistes : Ahmed Abu Taleb, Fadi Zmorrod, Mohammed Abu Taleb, Mohammed Abu Sakha et Noor Abu Rob.
Mise en scène : Shadi Zmorrod.
Costumes :  Fadila Aalouchi
Pour plus d’informations : http://www.palcircus.ps
Texte : Malikka Bouaissa – Asma Ould Aissa


Publié sur al.arte.magazine le 21/12/2012.
Traduction pour ce site: JM Flémal.

 

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