Le TTIP au service d’Israël, contre BDS ?

Depuis le boycott des autobus à Montgomery (Alabama) jusqu’aux campagnes anti-apartheid des années 1990, le sénateur américain Ben Cardin n’a cessé tout au long de sa carrière de soutenir des campagnes de boycott, afin d’atteindre des objectifs de justice économique, sociale et raciale. Mais tout cela a apparemment changé le jour où la société civile palestinienne a lancé un appel au boycott d’Israël, comme une tactique destinée à défier la brutale occupation militaire israélienne.

Il y a quelques semaine, le sénateur Cardin a déposé, avec l’appui du puissant lobby pro-israélien AIPAC, un amendement au projet de loi concernant le commerce entre les Etats-Unis et l’Europe, à savoir le déjà tristement célèbre « Transatlantic Trade and Investment Partnership » (TTIP), dans le but de combattre la campagne BDS.  Le succès sans cesse grandissant de la campagne BDS dérange en effet très fort les supporters inconditionnels d’Israël  (ce qui ne les empêche pas de prétendre dans le même temps qu’elle n’a aucun impact économique).

L’objectif de l’amendement déposé par le sénateur Cardin, qui a aussi l’appui du représentant de l’Illinois Peter Roskam à la Chambre des représentants, est  d’interdire au gouvernement étatsunien de conclure le TTIP, ou tout autre accord commercial similaire, avec des partenaires qui ne s’engageraient pas à prendre toutes les mesures utiles pour « décourager toute action visant, pour des motifs politiques, à promouvoir le boycott, le désinvestissement ou les sanctions visant Israël et à éliminer toute barrière non-tarifaire ayant des motivations politiques pouvant entraver le commerce de biens, de services ou autres imposées à l’Etat d’Israël« .

Pour conclure des accords commerciaux avec les Etats-Unis, les Etats européens, visés par cet amendement, plus généralement s’engager à combattre, partout, toujours et par tous les moyens légaux, réglementaires, etc… toute forme d’action ayant des motivations politiques visant à « pénaliser ou à limiter de quelque manière que ce soit » le commerce « avec Israël ou des personnes faisant des affaires en Israël ou dans les territoires contrôlés par Israël« .

Si cette proposition était adoptée, les Etats-Unis chercheraient donc, par le biais du TTIP, à imposer à l’Union Européenne et à ses Etats membres l’abandon des mesures comme l’interdiction récemment adoptée de financer par des programmes européens des activités dans les territoires palestiniens occupés (les « territoires contrôlés par Israël« ), ou encore l’étiquetage comme tels des produits provenant des entreprises installées dans les colonies illégales de Cisjordanie (mesure interprétée comme hostile à l’occupation alors qu’en fait c’est pratiquement le contraire qui est vrai – VOIR ICI l’avis de juristes éminents qui défendent l’idée que la seule attitude respectueuse du droit serait d’interdire purement et simplement l’importation en Europe de ces produits, et certes pas de légitimer implicitement cette importation en réglementant leurs étiquettes).

La proposition Cardin a été adoptée au Sénat en commission par… 26 voix contre 0, et celle du représentant Roskamp a pareillement été adoptée à la Chambre, où le débat a cependant été vif.  Les parlementaires étatsuniens semblent quelque peu mal à l’aise pour endosser aussi ouvertement les thèses de l’AIPAC (quoiqu’ils en aient une grande habitude), car – rapporte Mike Coogan sur le site Mondoweiss, à qui nous avons emprunté une bonne partie du contenu de cet article – les tractations politiques autour de ce texte ont été entourées d’un certain secret, et mercredi dernier la commission de la Chambre qui en débattait a soudain déplacé ses travaux dans une toute petite salle, juste avant de passer au vote, de manière à empêcher la présence du public, faute de place.

 

 

Il y a semble-t-il une certaine tension, non pas tant que le soutien inconditionnel à Israël soit remis en question, mais parce que les amendements bénéficiant du soutien de l’AIPAC reçoivent un traitement tellement privilégié par rapport à d’autres que cela en devient un peu gênant, tant le favoritisme est évident.

Le mouvement « Jewish Voice for Peace » (« Voix Juive pour la Paix ») a protesté, exliquant que l’amendement en question « encourage la construction de colonies illégales et tend à renforcer l’extrême-droit israélienne » mais ajoutant qu’il démontre aussi que « le boycott est un moyen de plus en plus puissant pour combattre l’impunité dont bénéficie la violation des droits des Palestiniens par Israël« .

Même le mouvement « J-Street« , qui est opposé à BDS, a déclaré cette initiative parlementaire est contre-productive, l’adoption de ce texte ne pouvant, selon lui, que renforcer l’influence de BDS en validant « une de ses thèses les plus fallacieuses, à savoir qu’Israël et les territoires occupés ne forment qu’un seul ensemble« . Autrement dit, « J-Street » tient à préserver la fable de la perspective d’une soi-disant « solution à deux Etats« , pourtant clairement morte et enterrée, quoique la prétendue « communauté internationale » refuse de publier l’avis nécrologique. L’amendement du Sénateur Cardin admet implicitement qu’il faut considérer « les territoires contrôles par Israël » comme ne formant qu’un,… ce qui à terme ne pourrait former qu’un Etat binational dans lequel les Juifs ne seraient plus majoritaires. « J-Street » rappelle aussi que les Etats-Unis sont toujours officiellement opposés à la colonisation de la Cisjordanie occupée par Israël. Une opposition certes purement formelle (dans le pire des cas Washington se déclare « très préoccupé » quand Israël annonce la construction de millier de nouveaux logements pour les colons), mais qui a le mérite de maintenir un semblant de considération pour le droit international.

Quoiqu’il en soit, et même s’il n’est pas du tout certain que l’initiative Cardin – Roskamp aboubira effectivement (compte tenu notamment de la complexité du  processus législatif aux USA), une pétition est en ligne à la fois contre le TTIP et contre la tentative de réduire le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien au silence. On peut consulter la déclaration « No TTIP, no silencing support for Palestinian rights » et la signer ICI.

 

Print Friendly, PDF & Email