Le sionisme libéral : Il ne peut être mort, puisqu’il n’a jamais existé

Bateau typique amenant des migrants illégaux vers la Palestine sous mandat. Photo : Dan Keinan.

Des semaines durant, la guerre a fait rage dans des publications estimées tels le New York Times, le Washington rPost, le New York Review of Books, et Slate. Il n’y a pas eu d’échange de balles, mais des choses importantes étaient en jeu : l’identité et le sort d‘Israël en tant que nation judéo-démocratique, les aspirations nationales du peuple palestinien et la capacité du monde juif américain à aider les deux camps à déposer les armes. Mais, au fond, le problème équivalait à se poser une question : le sioniste libéral est-il mort ?

Oui, affirme Antony Lerman dans un article du New York Times intitulé « La fin du sionisme libéral » ? L’« idéal romantique du sionisme » a été « terni par la réalité d’un Israël moderne », écrit-il.

L’argument de Lerman prétendant que le sionisme n’est plus compatible avec le libéralisme, au vu de la descente d’Israël vers un mode fascisant, est appuyé par un essai publié par Jonathan Freedland dans le New York Review of Books voici un mois. Après Gaza, écrit-il, les sionistes libéraux doivent décider « laquelle de leurs identités politique compte le plus : Sont-ils d’abord libéraux ou d’abord sionistes ? » Par ailleurs, David Bernstein estime que la distinction est oiseuse (et, ajoute-t-il de façon pernicieuse) : « Les seules alternatives possibles au sionisme », prétend-il dans le Washington Post, « sont elles-mêmes non libérales. »

Le désespoir semble être devenu le sort des sionistes libéraux, aujourd’hui. Le débat autour du conflit israélo-palestinien est devenu nocif mais « un poison spécial est réservé au sioniste libéral », écrit Freedland dans un précédent essai rédigé avant le déclenchement de Bordure protectrice, mais publié après le début des hostilités. « Le sioniste libéral est catalogué soit comme hypocrite, soit comme apologiste, soit les deux », déplore-t-il.

Soutien à Israël et rejet de l’humanisme ?

De plus en plus de voix, semble-t-il, prétendent que soutenir Israël n’est plus compatible avec les valeurs humanistes, étant donné la politique belliciste d’Israël à l’égard de Gaza et de la Cisjordanie, et que le terme lui-même, « sionisme libéral », est un oxymore [alliance de deux notions apparemment contradictoires, NdT].

Mais « sionisme libéral » n’est pas un oxymore. C’est l’aspiration à une Sion humaniste, vertueuse, pure qui n’a tout bonnement jamais existé, tout en tolérant non sans réticences les actions de son autre pendant, bien plus réel et bien moins vertueux.

Le sionisme libéral n’a jamais eu une grande influence sur la sinistre réalité du Moyen-Orient. Mais en tant que discours, il a servi de fiction avec un très grand à-propos, à la fois aux Juifs de la diaspora désireux d’être sionistes sans l’un ou l’autre des dilemmes moraux que cela impliquait, et aux lobbyistes pro-israéliens qui ont essayé d’enrôler l’intelligentsia libérale dans leur combat visant à légitimer Israël.

Le rêve que les valeurs libérales et humanistes puissent être réellement compatibles avec la réalité du désert a été innocemment nourri par des générations de Juifs libéraux qui essayaient de trouver un équilibre entre leur sentiment d’obligation de défendre Israël et leurs propres valeurs personnelles, fréquemment contradictoires avec les actions d’Israël.

La possibilité d’être à la fois libéral et sioniste, née lorsque l’image d‘Israël n’avait pas encore été ternie par près de 40 ans d’occupation militaire, a captivé plus d’un jeune Juif. L’image romantique d‘Israël n’a jamais correspondu à la réalité – aucun idéal romantique non plus – mais la force de cette image continue à s’emparer des cœurs et des esprits de ces Juifs de la diaspora, qui ne sont plus si jeunes, à l’heure actuelle.

Mais l’histoire a fait de ces sionistes libéraux une triste fiction : eux existent bel et bien, mais peut-on en dire autant de l’idéal auquel ils croient ?

Bateau typique amenant des migrants illégaux vers la Palestine sous mandat. Photo : Dan Keinan.
Bateau typique amenant des migrants illégaux vers la Palestine sous mandat. Photo : Dan Keinan.

Car qu’est-ce qu’un « sioniste libéral », de toute façon ? Lerman le définit de la sorte : quelqu’un qui « met un terme à l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, qui soutient un État palestinien de même qu’un État juif avec une majorité juive permanente et qui est derrière Israël quand il est menacé ».

Essentiellement, cela signifie soutenir le droit d’Israël à l’existence en tant qu’État juif, mais soutenir une solution à deux États dans laquelle Israël se retire des territoires occupés et traite dans l’égalité ses citoyens juifs et arabes. En tant qu’idée vague, cela tournait autour de la notion que les Juifs de la diaspora et particulièrement les Juifs d’Amérique, est – pour reprendre les termes de Freedland – « mieux placée que la plupart des autres pour modifier l’opinion sioniste, y compris celle prévalant en Israël ».

Au fil des années, naturellement, cette position est devenue de plus en plus compliquée. Et que dire de la mort du processus de paix et du net virage vers la droite de la politique israélienne ? Les sionistes libéraux vont-ils avoir de plus en plus de mal à réconcilier les facettes conflictuelles de leur identité politique ? Sont-ils plus libéraux, ou davantage sionistes ? Israël peut-il être les deux et aussi se tromper terriblement ?

Les habits du sioniste

Certains, représentés par Lerman, choisissent d’ôter leurs vêtements sionistes et de redevenir tout simplement des libéraux quand ils comprennent qu’ils n’ont aucune influence sur l’opinion publique israélienne. D’autres choisissent de défendre la notion selon laquelle le sioniste et l’humanisme peuvent coexister pacifiquement chez la même personne, indépendamment de ce qu’Israël fait ou ne fait pas.

La vérité, c’est que cela ne compte pas vraiment. « Le sionisme libéral » n’a jamais cessé d’être une fantaisie vague mais plaisante. S’il avait été une réalité, il aurait à coup sûr eu quelque impact sur la réalité. Mais il n’est ni une réalité ni n’a d’impact sur la réalité.

Ainsi, le sionisme libéral est-il mort, comme beaucoup le prétendent en ces jours-ci ? Eh bien, s’il est mort, nous connaissons les coupables. Ce sont les sionistes libéraux. L’arme du meurtre ? Leur propre solipsisme [Définition Larousse : Conception selon laquelle le moi, avec ses sensations et ses sentiments, constituerait la seule réalité existante – NdT].

Où étaient ces gens, ces 50 derniers jours, lorsque la région, une fois de plus, s’est enfoncée dans une violence absurde ? Deux mille personnes sont mortes pendant que les sionistes libéraux discutaient d’abstractions politiques. Quelle alternative politique ont-ils proposée à des millions d’Israéliens sous attaque et aux 1,8 million de Palestiniens de Gaza ? En quoi ont-ils contribué à la conversation, si ce n’est qu’en répétant le cliché « vrai mais pourtant dénué de pertinence » affirmant que « la violence est tragique, mais Israël a le droit de se défendre » ?

Ces dernières années, le « sionisme libéral » est arrivé à une chose, et une seule : soutenir Israël à contrecœur, quoi qu’il arrive, tout en le critiquant en mode mineur. Et, après ça, ils se demandent pourquoi Israël ne reçoit pas le message.

Israël aujourd’hui est plus nationaliste, plus borné, plus séparatiste que jamais, en dépit des meilleurs efforts de ceux qui s’identifient en tant que « sionistes libéraux ». Les sionistes libéraux, pendant ce temps, pleurent sur « l’idéal romantique du sioniste qui a été terni par la réalité d’un Israël moderne ».

Et c’est là, réellement, que se situe toute l’affaire : De tout temps, le « sionisme libéral » n’a jamais été davantage qu’une stupide notion romantique.

Mais le Moyen-Orient n’a jamais été un bon endroit pour les romantiques. Le dernier qui a essayé de jouer au romantique dans cette région a fini par se faire crucifier.


Publié sur Haaretz le 29 août 2014.
Traduction pour ce site : JM Flémal

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