Le programme malhonnête des “Démocrates” étatsuniens concernant Israël

Peter Beinart, professeur associé de Sciences politiques à la City University de New York et commentateur politique pour la chaîne d’info CNN a analysé pour Haaretz le contenu du programme adopté par le parti Démocrate. Verdict : il porte l’empreinte de l’AIPAC, malgré quelques concessions de pure forme en faveur des Palestiniens.


La corruption des mœurs politiques commence généralement par la corruption du langage politique, ainsi que George Orwell l’a merveilleusement illustré. Avec les Démocrates [1], dont la convention nationale a lieu à Philadelphie cette semaine, on peut prendre leur programme à propos d’Israël comme exemple par excellence.

Soyons de bon compte : ce programme a ses mérites. Il affirme que les Palestiniens méritent “l’indépendance et la souveraineté”. C’est un progrès, étant donné que durant la campagne Hillary Clinton a répété à de nombreuses reprises qu’ils ne méritent que “l’autonomie”, une formule longtemps utilisée par les leaders du Likoud pour suggérer une auto-administration locale des Palestiniens sous occupation militaire israélienne.

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La résolution 3379 de l’A.G. des Nations-Unies

Le programme [des Démocrates] affirme aussi que l’État palestinien devrait être “viable”, ce qui est important puisque Netanyahou a publi­que­ment rejeté les principes qui guidaient à la fois les “para­mètres Clinton” de 2000 et les négo­ciations entre Ehud Olmert et Mahmoud Abbas de 2007-2008 : pour être “viable”, un État pales­tinien doit être basé sur les lignes [2] de 1967, avec des échanges de terri­toires.

Idéale­ment, le program­me des Démo­crates devrait avoir mention­né explici­tement les lignes de 1967, ainsi que Barack Obama le fit au cours de son grand discours sur le Moyen-Orient en 2011. Mais en affirmant qu’un État palestinien doit être “viable”, le programme fait au moins un pas dans cette direction.

Enfin, le programme des Démocrates fait à deux reprises mention du fait que les Palestiniens méritent leur “dignité”. Cela pourrait sembler évident, mais si on considère que les dirigeants des Républicains nient l’existence-même des Pales­tiniens en tant que peuple, et que les précédentes version du pro­gram­me des Démocrates n’évoquaient la “solution à deux États” que comme un moyen de servir au mieux les intérêts d’Israël, le simple fait de reconnaître aux Palestiniens une dignité humaine représente un pas en avant.

Voilà pour ce qui est des bonnes nouvelles. Malheureusement, d’autres formules dans le programme des Démocrates auraient fait hurler Orwell.

Commençons par l’engagement du pari de “s’opposer à tout effort de délégitimer Israël, y compris aux Nations-Unies”.

Le terme “délégitimer” soulève des question concernant la légitimité de l’existence d’Israël. Mais durant les années Obama, le principal combat d’Israël dans l’enceinte des Nations-Unies n’a pas porté sur l’existence d’Israël. Ils concernait l’évolution d’Israël vers un contrôle permanent, non démocratique, sur des millions de Palestiniens de Cisjordanie privés d’État.

En 2011, par exemple, les Palestiniens ont proposé une résolution condamnant les colonies israéliennes en Cisjordanie. La résolution ne mettait pas en question le droit d’Israël à l’existence. Au contraire, elle évoquait un futur “dans lequel deux États démocratiques, Israël et la Palestine, vivront côte à côté dans des frontières sûres et reconnues”.

En 2012, les Palestiniens ont réussi à obtenir le statut d’État observateur non-membre [de l’ONU]. Et cela non plus n’a pas délégitimé Israël. Tout au contraire, la résolution par laquelle les Nations-Unies leur ont accordé ce statut a avalisé “la vision de deux États : un état de Palestine indépendant, souverain et démocratique, contigu [3] et viable, vivant côte à côte dans la paix et la sécurité”.

Au printemps dernier, les Palestiniens ont fait circuler une résolution qui visait à dénoncer les colonies et les violences des colons. Elle aussi avalisait [la perspective de] “deux États démocratiques, Israël et la Palestine, vivant côte à côte”.

Certes, certaines prises de position des Nations-Unies – la fameuse résolution de 1975 définissant le sionisme comme une forme de racisme, par exemple – ont constitué véritablement des mises en cause de l’existence d’Israël. Mais, contrairement à ce qu’insinue le programme [des Démocrates], les résolutions de l’ONU qui ont retenu l’attention pendant les années Obama n’ont en rien “délégitimé” Israël.

Au contraire, elles ont explicitement légitimé le droit d’Israël à l’existence dans ses frontières originales et démocratiques [4]. En suggérant mensongèrement que de telles résolutions délégitiment Israël, le programme des Démocrates s’oppose essentiellement aux résolutions de l’ONU qui critiquent la construction de colonies israéliennes, alors même que les États-Unis se sont opposés à de telles constructions pendant des décennies.

Mais il y a pire encore.

Après s’être opposé à toute pression sur Israël provenant des Nations-Unies, le programme affirme qu’une “solution à deux États” doit être “négociée directement entre les parties”.

Pour quelle raison est-ce devenu un principe sacro-saint ? Le programme ne le dit pas. Après tout, Israël n’est pas né d’une négociation directe, mais bien d’un vote de l’ONU. Les États-Unis n’ont pas davantage érigé les “négociations directes” en principe sacro-saint dans d’autres conflits. Dans les années 1990, par exemple, l’administration Clinton a appuyé les résolutions de l’ONU sur la Serbie, la Croatie et la Bosnie.

Évidemment, Israël et les Palestiniens devront en fin de compte approuver tout accord. Mais étant donné l’opposition explicite de Netanyahou à tout État palestinien digne de ce nom, et le déséquilibre massif de puissance entre les deux parties, une pression extérieure n’est pas un obstacle à la réalisation d’un accord portant sur l’existence de deux États. C’est au contraire la seule manière de réaliser un tel accord.

Exclure toute implication internationale et attendre d’Israël et des Palestiniens qu’ils négocient une “solution à deux États” par eux-mêmes, c’est comme exclure toute intervention du pouvoir fédéral [étatsunien] dans le Sud [ségrégationniste] des années 1960, et attendre que le gouverneur de l’Alabama George Wallace négocie un accord juste et durable avec Martin Luther King.

L’idée que le gouvernement israélien se fait d’une “cité unifiée”…
…accessible aux personnes de toutes les religions

Enfin, le programme des Démocrates affirme que Jérusalem “doit demeurer [… ] une cité unifiée accessible aux personnes de toutes les religions”. Mais tel n’est pas le cas actuellement. Israël a littéralement érigé une barrière de séparation à travers la cité, isolant environ 100.000 habitants palestiniens des services municipaux.

L’avocat Daniel Seidemann affirme qu’au cours des vingt années durant lesquelles il a traité des dossiers relatif aux droits de résidence à Jérusalem, jamais il n’a entendu parler d’un seul Palestinien originaire de Jérusalem-Est vivant dans la moitié juive, occidentale, de la ville.

En tant qu’ancien Premier ministre israélien, Ehud Olmert a admis en 2012 que Jérusalem “n’a jamais été unifiée, dans le sens où les gens l’entendent quand ils en parlent. Nous devons sacrifier ce slogan car nous devons faire face à la réalité de la vie”.

Mais les membres de l’équipe de Hillary Clinton qui ont rédigé cette année le programme des Démocrates ne sont pas principalement intéressés par “la réalité de la vie” pour les Israéliens et les Palestiniens.

Ils sont avant tout intéressés par la réalité politique de la campagne 2016 [pour la présidence des États-Unis]. Et ils craignent que tout programme qui s’éloignerait significativement des lignes tracées par l’AIPAC [5] les rendent vulnérables aux attaques des Républicains.

Que cela soit ou non habile, c’est déprimant quoi qu’il en soit. La malhonnêteté pour obtenir un bénéfice électoral n’est rien d’autre que de la malhonnêteté. Et Hillary Clinton ne s’exprimera pas honnêtement à propos du conflit israélo-palestinien tant qu’elle sera en compétition pour la présidence, quels que soient les espoirs qu’elle puisse faire quelque chose pour le résoudre, une fois élue.

Peter Beinart      


Peter_Beinart

Cet article est paru le 25 juillet 2016 dans Haaretz.

Peter Beinart est professeur associé de journalisme et de sciences politiques à la City University de New York.
Il est chroniqueur pour Haaretz et The Atlantic, et commentateur pour la chaîne d’infos en continu CNN.
Déjà publié sur ce site : Que peuvent espérer les Palestiniens du prochain Président des États-Unis ? (2 février 2016)

[1] dans cet article, il faut entendre par “Démocrates” le parti étatsunien qui a adopté ce nom, ses membres, ses dirigeants. – NDLR
[2] souvent qualifiées de “frontières” par facilité de langage, alors qu’elles n’en ont jamais eu juridiquement le caractère – NDLR
[3] entendre : doté d’une continuité territoriale – NDLR
[4] ce point est quelque peu obscur : en quoi peut-on affirmer, comme le fait l’auteur, que les “frontières” de 1967 (ou “ligne verte”), qui étaient établies en suivant les contours des lignes de cessez-le-feu de 1949, étaient en quoi que ce soit “démocratiques” ?
Elles n’ont jamais été consacrées par aucun traité international et Israël, qui n’a pas de Constitution, n’a d’ailleurs jamais adopté aucune loi définissant ces lignes comme ses frontières (ce qui, Israël étant une démocratie parlementaire aurait à la rigueur permis de leur donner un vernis “démocratique”).
Les seules frontières qu’on pourrait, à la rigueur (car sa légalité est douteuse et son caractère inéquitable évident), qualifier de “démocratiques” seraient celles définies par le “plan de partage” de l’ONU de 1947, qui n’a jamais été traduit sur le terrain.

[5] AIPAC : (American Israel Public Affairs Committee) puissant lobby aux États-Unis visant à soutenir Israël et l’idéologie sioniste.

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