Le nettoyage ethnique de Jérusalem-Est est financé par des sociétés opaques, via les paradis fiscaux

The Davidson Center and Archaeological Park in Jerusalem, managed by Elad.Emil Salman r read more: http://www.haaretz.com/settlementdollars/.premium-1.707158

L’organisation d’extrême-droite Elad a reçu, entre 2006 et 2013, des dons à hauteur de 450 millions de shekels (115 millions de dollars). C’est ce qui apparaît dans les documents qu’elle a déposés au registre israélien des organisations à  but non-lucratif. Selon une enquête menée et publiée par Haaretz, la plupart des dons provenaient d’entreprises enregistrées dans six des principaux “paradis fiscaux” mondiaux, tels que les Bahamas, les Îles Vierges et les Seychelles, et on ne sait pas clairement qui les contrôle.

Elad, qui déploie ses activités à Jérusalem-Est, a deux objectifs principaux : l’installation de Juifs dans le quartier majoritairement arabe de Silwan, et la gestion de sites touristiques et de fouilles archéologiques. Le principal site touristique est “Ir David” – “la cité de David” – que l’organisation gère pour le compte de la “Israel Nature and Parks Authority” (INPA 1)A propos de l’INPA, on se rapportera par exemple à cet article de ce site : «Les Palestiniens ont tort de trop bien mettre leurs terres en valeur, ça pousse les Israéliens à les leur voler» – NDLR ). Elad a également été engagé dans un combat juridique avec le gouvernement à propos d’un projet de parc archéologique à proximité du “Mur occidental” (du Temple de Jérusalem, connu sous le nom de  “Mur des Lamentations” – NdT).

Certaines de ces entreprises contribuent simultanément au financement d’autres groupes d’extrême-droite, tels que le Conseil des colons “Yesha”, ou figurent parmi les contributeurs [aux campagnes électorales] de Benjamin Netanyahou. Au moins une des entreprises est liée au milliardaire russe Roman Abramovich, propriétaire du club de football de Chelsea.

Schéma des apports financiers étrangers à Elad, transitant fréquemment par des «paradis fiscaux» et des sociétés écrans. – CLIQUEZ SUR L’IMAGE POUR L’AGANDIR

Parmi les autres entités qui ont fait des dons à Elad, on trouve Keren Hayesod, l’Agence Juive et le “Greater Miami Chapter of Friends of the IDF” (Chapitre des amis de l’armée israélienne du Grand Miami). Un autre des donateurs étrangers est “Friends of Ir David”, qui est enregistrée en tant qu’organisation à but non-lucratif à New York, et donc permet à des donateurs étatsuniens de bénéficier d’un avantage fiscal.

Friends of Ir David” a fait des dons à Elad pour un total de 122 millions de shekels (±31 millions de dollars US) sur une période de huit ans.

Mais les dons vraiment énormes sont venus d’entreprises étrangères enregistrées dans des paradis fiscaux, ce qui rend difficile tant l’iden­tifica­tion de leurs propriétaires que celle de la nature de leurs affaires 2)Les paradis fiscaux n’ont pas seulement pour fonction d’assurer l’anonymat des propriétaires des sociétés qui s’y logent afin d’éviter de payer des impôts dans leur pays d’origine. Ils servent aussi – et dans certains cas ils servent surtout – à masquer l’origine de capitaux qui proviennent d’activités illégales (trafics de drogue, d’armes, d’êtres humains,…) et fournissent des moyens de réinjecter ces capitaux dans l’économie légale par diverses techniques de “blanchiment” afin de pouvoir les utiliser sans risques des poursuites pénales. – NDLR.

Pourtant, Elad a reçu jusqu’en 2016 du “Registre des organisations à but non-lucratif” un certificat de gestion conforme sans avoir à répondre à aucune enquête à propos de ses donateurs. Elad n’a pas répondu à une demande de Haaretz lui demandant de fournir des informations à leur propos.

Elad gère aussi des sites touristiques sur le Mont des Oliviers, dans le quartier de Abu Tor et dans celui de Armon Hanatziv (aussi connu sous le nom de Talpiot-Est). Elad possède également de nombreux appartements et des terrains dans les zones du Mont des Oliviers et de Silwan. Au cours des deux dernières années, Elad a significativement fait augmenter la population juive de Silwan.

La source des dons reçus par Elad a longtemps été considérée comme un secret bien gardé. En dépit des obligations légales, pendant des années Elad n’a pas déposé au Registre des organisations à but non-lucratif de liste des donateurs ayant fait des dons supérieurs à 2.000 shekels dans l’année, sans que cela l’ait empêché de toujours bénéficier d’un certificat de gestion conforme. Après avoir certifié auprès du Registre que la divulgation des détails concernant les donateurs serait de nature à leur nuire ou à nuire à l’organisation, Elad reçut en 2008 l’autorisation de ne pas communiquer les noms de ses bienfaiteurs.

Mais, par la suite, le Registre a formulé certaines demandes, et au cours des derniers mois Elad a fini par lui com­mu­niquer la liste des donateurs qui lui ont versé plus de 20.000 shekels entre 2006 et 2013. Cela représente un montant total de 450 millions de shekels, soit en moyenne 56 millions de shekels par an (±14,3 millions de dollars US) .

Ces chiffres sont énormes si on les compare à ceux des ONG israéliennes en général. Il n’est donc pas surprenant que Elad soit l’une des plus riches d’entre elles. Selon son rapport financier de l’année 2014, ses actifs atteignaient cette année-là 286 millions de shekels (±73,14 millions de dollars), et ses revenus annuels atteignaient 59 millions de shekels (±15 millions de dollars). Elad et les entreprises qui lui sont liées employaient 97 personnes à plein temps, cette année-là. Le seul coût salarial de son fondateur et directeur, David Be’eri, représentait 366.000 shekels (±93.500 dollars US).

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The Davidson Center and Archaeological Park in Jerusalem, managed by Elad. Photo : Emil Salman

Elad a d’autres sources de revenus, y compris des subventions du gouvernement. En 2014, Elad a perçu 1,4 million de shekels du Ministère de l’Éducation, imputés sur le budget “culture de la Torah”, et 200.000 shekels du Minis­tère de la Culture. Elad vend également des services touristiques à Jérusalem-est. Il est douteux qu’une seule autre ONG israélienne puisse se vanter d’un tel afflux d’argent, et des dépenses qui lui correspondent.

Par comparaison, en 2014, l’“Association pour les Droits Civils en Israël” a levé 7,4 millions de shekels auprès de donateurs privés et des pays étrangers, l’ONG “Breaking the Silence” a levé 1,5 million de shekels, “Peace Now” a levé 2,8 millions de shekels, et le groupe d’extrême-droite “Im Tirtzu” a levé 1,7 million de shekels.

Des fonds et des entreprises fort mystérieux

Une organisation à but non-lucratif de droite qui utilise les paradis fiscaux n’est pas une chose banale. Pourtant, d’autres que Elad le font, souvent dans le but d’acquérir des propriétés palestiniennes, parce que cela rend plus facile la dissimulation de l’identité des parties prenant part à l’opération.

Sur les 275 millions de shekels arrivés dans les caisses de Elad à partir de compagnies offshore, au cours des huit années dont il est question, 135 millions provenaient d’une seule entreprise : “Farleigh International Ltd”. Cette société est enregistrées aux Bahamas, et il est difficile de déterminer qui se cache derrière elle.

Dans le même temps, la compagnie holding Leiston a versé 77 millions de shekels. Une société portant ce nom est enregistrée à la fois aux Îles Vierges et en Australie. Au cours des dernières années, son nom est apparu comme détentrice des droits contractuels concernant divers joueurs de football professionnels.

Un autre donateur important de Elad est la Fondation Orion, qui est enregistrés sur l’Île de Man britannique. Orion a donné 525.000 shekels en 2013 seulement. Cette fondation est également le sponsor du “Orion Center for the Study of the Dead Sea Scrolls” (Centre Orion pour l’étude des manuscrits de la Mer Morte) de l’Université hébraïque de Jérusalem. Il contribue aussi au financement de “NGO Monitor”, une organisation qui piste les sources de financement des ONG de défense des droits humains.

Un des autres gros contributeurs de Elad est la “Fondation Adar”, également connue pour ses apports financiers à des groupes d’extrême-droite et des projets dans les colonies [juives de Cisjordanie]. La “Fondation Adar” a fait des dons à Elad à hauteur de 13 millions de shekels au cours des trois dernières années.

Ovington Worldwide Ltd., qui est enregistré dans les Îles Vierges Britanniques, a donné 55 millions de shekels à Elad durant la même période. Son nom est apparu en 2008, en connexion avec Abramovich. Selon l’agence de presse russe Interfax, cette société était derrière un marché ayant permis au magnat d’acquérir des mines dans l’est de la Sibérie. Abramovich était déjà apparu en tant que supporter des activités d’Elad. En 2006, il prit part à la cérémonie d’inauguration d’un nouveau parc à “Ir David”.

Mais il n’est pas le seul lien entre Elad et le club de Chelsea. La liste des donateurs indique qu’en 2013 Eugene Tenenbaum, directeur du club et gestionnaires de la société d’investissements d’Abramovich, a versé 35.000 shekels.

De la part des amis de l’armée israélienne, avec amour

D’autres bailleurs de fonds de Elad sont des membres de la famille Falic, de Miami, qui sont connus pour être des soutiens financiers de Netanyahou. Des contributions, atteignant 900.000 shekels ont été versées à Elad, par le biais du “Segal Fund for Israel”, dont le conseil d’administration est composé des frères Simon, Jerome et Leon Falic. La fondation a été créée en 2007 afin de développer des “projets éducatifs et culturels concernant l’histoire juive et l’implantation juive à Jérusalem et Israël en général”. Tous les fonds destinés à financer ses activités proviennent de la famille et des entreprises  qu’elle détient au Panama 3)Panama – surtout connu pour son canal et pour fournir un pavillon de complaisance à beaucoup d’armateurs de navires de la marine marchande – est également considéré comme un paradis fiscal (quoique la France l’ait retiré de sa liste en 2016) – NDLR.

A la veille des élections primaires au sein du Likoud [le parti de Netanyahou – NdT], les frères et leur mère, Nili Falic, président des “Amis des Forces de Défense d’Israël” [l’armée israélienne – NdT], ont fait des dons atteignant près de 300.000 shekels à divers candidats. Environ 180.000 shekels ont été versés à Netanyahou. Le solde a été à des parlementaires Likoud et à des ministres, dont Moshe Ya’alon, Gilad Erdan, Miri Regev, Yariv Levin, Yuli Edelstein et Zeev Elkin.

Au cours des dernières années, la famille Falic a aussi donné 1,76 million de dollars à des politiciens étatsuniens, appartenant principalement au parti Républicain, et à des groupes assurant la promotion de causes politiques aux États-Unis.

Pour Elad, la source du flot de donations venant des États-Unis ne se situe pas qu’à Miami. La fondation “Keren Ruth Bat Sarah”, une ONG israélienne soutenue par la milliardaire juive étatsunienne Ira Rennert, une habitante de New York, propriétaire de Renco et soutien financier des colonies juives en Cisjordanie, a fait don de 2,3 millions de shekels à Elad au cours des huit années (2006-2013). On trouve aussi sur la liste le “European Jewish Development Fund”, dont les contributions se sont montées à 3 millions de shekels.

D’autres organisations bien connues figurent aussi sur la liste des donateurs à Elad. “Keren Hayesod”, par exemple, a donné près de 3,5 millions de shekels entre 2011 et 2013. Il se peut que le fonds ait fait, au cours des dernières années, des dons pour les parcs nationaux et les “sites de l’héritage” dispersés sur le territoire d’Israël, mais son site web ne mentionne aucun don à “Ir David”. Le fonds n’a pas répondu aux questions que Haaretz lui a adressées à ce propos.

Un autre nom bien connu figurant sur la liste est le “Greater Miami Chapter of Friends of the IDF” (Chapitre des amis de l’armée israélienne du Grand Miami), qui a fait don de 1,3 million de shekels en 2013. Les sections des “Friends of the IDF” à l’étranger financent généreusement l’“Association pour le bien-être du soldat israélien4)c’est la branche française de cette association qui avait, à plusieurs reprises, organisé des manifestations destinées à recueillir des fonds dans la salle de spectacles parisienne “Le Bataclan” à l’époque où les propriétaires en était Joël et Pascal Laloux, qui l’avaient vendu quelques semaines avant l’attentat terroriste du 13 novembre 2015. Après la vente de la salle, Joël Laloux a émigré vers Israël. Pascal Laloux dirige le “UJA Maccabi Paris Football”. – NDLR. Dans chaque cas, les transferts de fonds requièrent l’approbation de l’armée israélienne.

L’homme d’affaires Noam Lanir figure également parmi ceux qui ont financé Elad : il a donné 72.000 shekels en 2006.

La “Compagnie pour la localisation et la restitution des biens des victimes de l’Holocauste5)A propos de la “restitution” des biens des “victimes de l’Holocauste”, le lecteur se rapportera avec profit au livre de Norman G. Finkelstein, «L’industrie de l’Holocauste – Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs» (Ed. La Fabrique – 2001 – ISBN 9782913372108), et notamment à son chapitre III intitulé “La double extorsion”, où il est question de l’extension progressive de la notion de “survivant de l’Holocauste” à des catégories de plus en plus larges de personnes. Tant et si bien, écrit l’auteur, que sa mère (elle-même une survivante du ghetto de Varsovie et des camps)  se disait souvent que «si tous ceux qui se prétendent survivants le sont réellement, on se demande qui Hitler a bien pu tuer». (p. 79) – NDLR , connue sous le nom hébreu de “Hashava”, a fait don de 70.000 shekels à Elad. La compagnie a déclaré à Haaretz que “à la demande d’un héritier d’une victime de l’Holocauste qui a été reconnu par la compagnie comme éligible pour recueillir des fonds de restitution, la compagnie a transféré les fonds revenant à cet héritier à Elad. Dans la mesure où la compagnie est concernée, il s’agit de la restitution de biens d’une victime de l’Holocauste à son héritier, et le paiement a été exécuté conformément à la demande de l’héritier, basée sur son propre jugement. Dans tous les cas, cela ne constitue pas une donation effectuée par la compagnie”.

Haaretz a demandé à Elad de fournir des informations complémentaires à propos de ses donateurs, telles que leur nom complet, l’adresse, une personne de contact… La porte-parole d’Elad, Reut Wilf, a répondu que “Elad agit en pleine transparence vis-à-vis du Registre des organisations à but non-lucratif, et fournit à celui-ci toutes les infor­mations demandées conformément à la loi, les réglementations et ses propres règles de gestion”.

Le bureau du Registre des organisations à but non-lucratif dit quant à lui qu’il examine chaque année les documents qui lui sont transmis par environ 15.000 groupes à but non-lucratif actifs. “Compte tenu de l’étendue des activités, cet examen est général et se rapporte à l’existence des documents que les associations sont légalement tenues de fournir”, dit encore le Registre, ajoutant que des examens plus approfondis sont réalisés “par sondages” ou lorsqu’il y a une plainte. Environ 250 examens approfondis sont réalisés chaque année, se rapportant à un millier de plaintes. En fonction du résultat des investigations, les autorités sont éventuellement saisies.


Cet article de Uri Blau a été publié par Haaretz le 6 mars 2016, sous le titre “Right-wing Israeli Group Elad Received Millions From Shadowy Private Donors”. Les investigations de Haaretz pour cet article ont bénéficié du soutien d’un don du “Pulitzer Center on Crisis Reporting”.

Traduction : Luc Delval
Sur le même thème, nous avons déjà publié une synthèse d’un précédent article de Uri Blau : « Toute l’économie israélienne finance la colonisation”, et “Haaretz révèle comment le contribuable finance les colonies et le terrorisme juif”.

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References   [ + ]

1. A propos de l’INPA, on se rapportera par exemple à cet article de ce site : «Les Palestiniens ont tort de trop bien mettre leurs terres en valeur, ça pousse les Israéliens à les leur voler» – NDLR
2. Les paradis fiscaux n’ont pas seulement pour fonction d’assurer l’anonymat des propriétaires des sociétés qui s’y logent afin d’éviter de payer des impôts dans leur pays d’origine. Ils servent aussi – et dans certains cas ils servent surtout – à masquer l’origine de capitaux qui proviennent d’activités illégales (trafics de drogue, d’armes, d’êtres humains,…) et fournissent des moyens de réinjecter ces capitaux dans l’économie légale par diverses techniques de “blanchiment” afin de pouvoir les utiliser sans risques des poursuites pénales. – NDLR
3. Panama – surtout connu pour son canal et pour fournir un pavillon de complaisance à beaucoup d’armateurs de navires de la marine marchande – est également considéré comme un paradis fiscal (quoique la France l’ait retiré de sa liste en 2016) – NDLR
4. c’est la branche française de cette association qui avait, à plusieurs reprises, organisé des manifestations destinées à recueillir des fonds dans la salle de spectacles parisienne “Le Bataclan” à l’époque où les propriétaires en était Joël et Pascal Laloux, qui l’avaient vendu quelques semaines avant l’attentat terroriste du 13 novembre 2015. Après la vente de la salle, Joël Laloux a émigré vers Israël. Pascal Laloux dirige le “UJA Maccabi Paris Football”. – NDLR
5. A propos de la “restitution” des biens des “victimes de l’Holocauste”, le lecteur se rapportera avec profit au livre de Norman G. Finkelstein, «L’industrie de l’Holocauste – Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs» (Ed. La Fabrique – 2001 – ISBN 9782913372108), et notamment à son chapitre III intitulé “La double extorsion”, où il est question de l’extension progressive de la notion de “survivant de l’Holocauste” à des catégories de plus en plus larges de personnes. Tant et si bien, écrit l’auteur, que sa mère (elle-même une survivante du ghetto de Varsovie et des camps)  se disait souvent que «si tous ceux qui se prétendent survivants le sont réellement, on se demande qui Hitler a bien pu tuer». (p. 79) – NDLR