Le mur, dix ans après : un nouveau mode de résistance

Gaz lacrymogènes dans le ciel de Bil'in (Activestills).

De la même façon qu’elle a trait aux attentats suicides, à la sécurité, à l’annexion, à des questions juridiques et à une controverse politique, l’histoire du mur de séparation est aussi celle de la lutte populaire, non armée et commune des Palestiniens, des Israéliens et des internationaux contre ce même mur. Ce qui a démarré en septembre 2002 comme une petite action spontanée menée par quelques fermiers est devenu le cœur de la résistance palestinienne à l’occupation.

The Wall: 10 years on (Oren Ziv / Activestills)
The Wall: 10 years on (Oren Ziv / Activestills)

Je présume qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence, mais chaque fois que je pense au début de la lutte populaire contre le mur, je pense à Gil Na’amati. Na’amati venait de quitter l’armée après trois ans de service en tant que combattant, lorsqu’il fut touché au genou par des soldats au moment où il tentait de percer une ouverture dans la clôture, en décembre 2002, et c’est son histoire qui attira mon attention sur cette lutte.

J’étais toujours en prison, à l’époque, en raison de mon refus de m’engager dans l’armée et cette histoire m’amena à me lancer dans la lecture de ce qui se publiait sur le nouveau combat auquel je ne pouvais participer.

Je présume qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence si, même après avoir déjà été impliqué dans l’activisme commun contre l’occupation avant que je ne me retrouve en prison, des bribes de racisme du discours politique israélien étaient bel et bien restées en moi. Comme chez les manifestants qui criaient aux soldats : « Ne tirez pas ! Nous sommes israéliens ! », ou comme les soldats eux-mêmes qui sont habituellement moins violents à l’égard des Israéliens et des activistes blancs de la solidarité, ou encore comme les médias locaux qui sont plus facilement choqués quand un Juif est blessé au cours d’une manifestation (et tout particulièrement un « ancien » combattant qui est en même temps le fils du responsable du conseil régional dans le Néguev occidental, comme Na’amati), ainsi donc, mon attention fut davantage attirée par l’histoire d’un jeune de mon peuple, qui s’était fait tirer dessus par un de mes concitoyens, qu’elle ne l’aurait été par les histoires des Palestiniens tués au cours de manifestations non violentes. Mais la lutte, en fait, avait débuté bien avant que Na’amati se soit fait tirer dessus.

(La scène où Gil Na’amati se fait tirer dessus, décortiquée et racontée)

« Il n’y avait pas de plan : les gens voulaient tout juste
protéger leurs arbres »

En fait, toute la lutte a débuté très spontanément. L’année 2002 fut la plus sanglante de la Deuxième Intifada, avec 47 attentats suicides, pour 225 tués israéliens, et 989 tués palestiniens (dont 421 n’avaient pas pris part aux affrontements, selon B’Tselem). Pour le seul moins de septembre, huit Israéliens furent tués au cours de trois attentats suicides (dont l’un dans le centre de Tel-Aviv), et 51 Palestiniens furent tués par les forces israéliennes, dont 19 étaient des non-combattants. Comme on l’a dit dans le premier chapitre de cette série, les attentats suicides furent l’élément qui décida à entamer la construction du mur, en avril 2002, alors que les pressions politiques et les aspirations expansionnistes israéliennes prévoyaient le tracé du mur de façon à ce qu’il traversât le cœur de la Cisjordanie et qu’il annexât de fait d’importantes superficies de terre.

Ce fut en ce mois meurtrier de septembre que les bulldozers débarquèrent à Jayous. Le tracé originel de cette zone devait plus tard absorber la plupart des terres agricoles du village, ainsi que laisser une maison du mauvais côté de la clôture. Les villageois, dont les revenus dépendaient de l’agriculture, virent les bulldozers et coururent dans leurs ornières afin de protéger leurs arbres. Ils bloquèrent les travaux de construction, prirent leurs arbres dans leurs bras, se firent taper dessus et disperser et certains furent arrêtés. N’empêche, le lendemain, ils ressortirent à nouveau. Près de deux ans après qu’Israël eut réprimé les manifestations populaires à l’aube de la deuxième Intifada et que les Palestiniens eurent pris les armes, la résistance populaire non violente faisait sa réapparition, comme à l’origine.

« Nous n’avions pas de plan. Les gens ont vu tout simplement qu’on déracinait leurs arbres et ils ont couru pour les protéger », déclare Sharif Khaled, un fermier et l’un des dirigeants des actions à Jayous. « Il y avait des hommes et des femmes, des gens de toutes les familles et de tous les partis, et nous sommes allés nous mettre sur nos terres. Il a fallu plusieurs semaines avant que nous ne soyons rejoints par des Israéliens et par le ISM [Mouvement international de solidarité], et, afin de mieux planifier, nous avons commencé par organiser des meetings avant de passer aux manifestations. Nous avons également été rejoints par des gens des villages voisins, et c’est ainsi que le concept a commencé à se propager. »

Et on peut dire qu’il s’est propagé. Des manifestations similaires débutèrent dans d’autres endroits le long du tracé du mur et, quand l’année 2003 débuta, une tente de lutte centrale fut dressée dans le village de Mes’ha. Raad Amer avait tout juste 23 ans quand il aida à dresser la tente sur le chemin menant au mur et à organiser des ateliers multilingues sur la non-violence ainsi que des manifestations animées du même esprit. La tente resta pendant quatre mois à proximité de la colonie d’Elkana, fondée en 1977, et elle fut de fait annexée par le mur. Finalement, ce fut l’armée qui la démolit.

Manifestations de femmes à Ni’lin (Activestills).

« Le tout premier et seul outil de cette lutte fut la protestation non violente sous toutes ses formes », explique Amer qui, aujourd’hui, vit aux États-Unis avec sa femme. « Les gens assuraient une présence dans le camp 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ils organisaient des protestations là où les gens traversaient le village pour se rendre aux terres confisquées et ils menaient des actions directes contre le mur, comme celle au cours de laquelle Gil Na’amati a été blessé. Voilà divers moyens non violents de résistance. »

 Manifestations de femmes à Ni'lin (Activestills).
Manifestations de femmes à Ni’lin (Activestills).

La propagation

Au fil des années durant lesquelles les manifestations populaires se sont multipliées, en même temps que les attentats suicides, cette résistance non violente est devenue l’outil central et principal de la lutte palestinienne pour l’indépendance. Des manifestations ont débuté à Bidu, Budrus, Beit Likiya, Qafin, Azun, Bil’in, Nil’in, Beit Sira, Walaje, Beit Jala, Ertas, Ma’asara, Wad-Rachal, Beit Umar et dans bien d’autres villages, dont certains sont toujours actifs à ce jour. Progressivement, des villages qui n’étaient pas directement affectés par le mur se sont mis à recourir aux mêmes outils dans leur propre lutte contre les colonies et les confiscations de terre, et certains d’entre eux, comme Nabi Saleh et Qadum, sont toujours très actifs dans leur résistance.

Avec le temps, la lutte s’est en partie institutionnalisée grâce à des comités populaires qui opèrent dans chacun des villages en révolte et qui définissent les revendications et les tactiques au niveau local. Dans la plupart des villages (pour ne pas dire tous), la principale revendication est qu’Israël ramène le mur à ses frontières internationalement reconnues et elle est également accompagnée d’appels à ce qu’on démantèle les colonies et qu’on mettre un terme définitif à toute forme d’occupation.

 Bil'in, octobre 2005 (Activestills).
Bil’in, octobre 2005 (Activestills).

Le modèle d’action variait d’un endroit à l’autre avec, de temps à autre, l’accent placé sur l’action directe, ou sur les slogans et le dialogue avec les soldats, ou encore sur des formes créatives de protestation recourant à la musique, au théâtre, à des costumes et plus encore. Presque toutes ces manifestations ont invité des Israéliens et des internationaux à rallier la lutte, soit comme moyen de protection, en forçant les militaires à se montrer moins violents ; soit comme déclaration politique en vue de rallier la résistance et la foi en l’égalité et la paix ; ou soit en un mélange des deux. La plupart des Israéliens participant aux manifestations hebdomadaires sont des activistes d’Anarchists Against the Wall (Anarchistes contre le mur), comme moi-même, mais d’autres personnes y participent aussi. Dans certains villages, la première phase des manifestations, partagée par tout le monde, est absolument non violente, préparant la voie à une seconde phase consistant en des jets de pierres par les jeunes de l’endroit (habituellement, après des attaques de l’armée) et, dans d’autres endroits, l’approche non violente est maintenue jusqu’à la fin.

Mais, quelle que soit la tactique, l’armée riposte toujours selon divers degrés de violence, puisqu’elle a tué un total de 21 manifestants (donc 10 mineurs d’âge) au cours des manifestations contre le mur, et de 275 personnes au cours de l’ensemble des manifestations populaires (les chiffres ont été fournis par Jonathan Pollak, porte-parole du Comité de coordination de la résistance populaire). Des centaines d’autres personnes ont été grièvement blessés, des centaines arrêtées, des arbres ont été incendiés et des animaux des fermes ont été tués par des gaz lacrymogènes.

Gaz lacrymogènes dans le ciel de Bil'in (Activestills).
Gaz lacrymogènes dans le ciel de Bil’in (Activestills).

Dans l’autre camp – durant toutes ces années, un soldat a perdu un œil après avoir été frappé par une pierre et d’autres ont été moins grièvement blessés. Un autre effet des manifestations sur l’armée est financier : selon un officier de l’armée, qui a témoigné lors du procès d’un activiste de Bil’in, durant la période d’août 2008 et décembre 2009, l’armée a dépensé 6,5 millions de NIS (shekels) en armes contre les seuls manifestants de Bil’in et Ni’lin, 430.000 NIS supplémentaires pour réparer les dégâts causés à la clôture de ces villages et 8,5 millions de NIS pour construire un deuxième mur afin de protéger la clôture à Nil’in. Multipliez ces chiffres par une décennie de protestations dans des dizaines de villages et vous obtiendrez un chiffre passablement stupéfiant.


h mattarL’auteur, Haggai Matar, est un journaliste israélien et activiste politique israélien. Il a été emprisonné pendant 2 ans pour avoir refusé de servir dans l’armée israélienne.

Cet article a été publié le 5 mai 2012 sur le site +972 et fait partie d’une série de 8 articles concernant le Mur.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

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