Le mur, dix ans après. Qu’est-ce que la lutte a réalisé ?

The Wall: 10 years on (Oren Ziv / Activestills)

On ne peut commémorer les dix années qui ont suivi la construction du mur sans commémorer aussi les dix années ou presque de lutte contre ce même mur, telle qu’elle a été décrite précédemment. Puisque nous allons examiner un peu plus tard ce que le mur a accompli, il convient également de se demander ce que la lutte contre le mur est parvenue à réaliser et, tout particulièrement, parce que tant de personnes ont payé le prix fort, pour cela, et que la majeure partie de ce mur se situe toujours à l’est de la Ligne verte [1].wall1

La première réponse – et la plus évidente – à cela est simple : Dans bien des endroits, les villages impliqués dans le soulèvement ont été à même de modifier le tracé du mur et de récupérer une partie de leurs terres, soit en raison d’une décision de l’appareil de sécurité, soit suite à une décision de justice. Mais lorsqu’on demande à des activistes palestiniens de premier plan ce qu’ils estiment avoir réalisé, on se rend compte que leurs réponses reposent bien davantage sur des principes.

Certains mentionnent la création d’une alternative non armée à la lutte palestinienne tout entière et d’autres insistent sur l’importance des liens entre Israéliens et Palestiniens qui se sont noués durant la lutte et qui ébranlent le cœur même de la séparation politique que le mur était censé créer. Certains parlent également de la sympathie internationale que les manifestations ont engrangée en faveur de la cause palestinienne. Bien que ces manifestations aient lieu depuis une décennie, aucun des activistes n’envisage de passer à la résistance armée.

« Montrer au monde que nous ne sommes pas les terroristes, mais bien les victimes de la terreur »

« Dès le début de notre lutte, la riposte de l’armée a été brutale : bien des moutons et des poules sont morts des gaz lacrymogènes tirés dans les cours de ferme, des gens ont été blessés et arrêtés ; le prix était trop élevé et c’est ainsi que j’ai décidé de ne plus manifester », déclare Sharif Khaled, l’un des activistes les plus en vue des protestations de Jayous.

Des fermiers examinant les travaux de construction à Wadi a-Rasha (Activestills).
Des fermiers examinant les travaux de construction à Wadi a-Rasha (Activestills).

Ces protestations ont duré de septembre 2002 à 2004 et ont repris durant une brève période en 2008, quand Israël a déplacé la clôture, remodelant ainsi une partie (mais pas la totalité) des terres du village. « Les manifestations étaient avant tout un outil destiné à donner de la voix aux sentiments des gens. Elles nous ont également mis en rapport avec des activistes israéliens et étrangers, mais l’armée nous a quand même tous ignorés et c’est pourquoi nous n’avons pu continuer. »

« Toutefois, je pense toujours que ce fut – et que c’est encore – la meilleure façon d’adresser un message à Israël. Grâce à nos manifestations, même quand elles sont terminées, nous rencontrons toujours des Israéliens, nous pouvons nous rendre au tribunal avec davantage de soutien et nous sommes interviewés par des journalistes du monde entier, comme vous, par exemple. Toutes ces choses aussi, c’est de la résistance non violente et elles contribuent également à faire passer notre message. »

« L’idée d’accepter de camper avec des Israéliens et des internationaux, en 2003, au point culminant de la deuxième Intifada, a constitué un grand défi et, pourtant, ce fut vraiment un grand succès, s’appuyant sur le respect mutuel et sur la compréhension des besoins de part et d’autre », ajoute Raad Amer, l’un des initiateurs de la tente de protestation Mes’ha, en 2003. « Vous pouvez ajouter à cela le regain d’attention à l’époque de la guerre en Irak, le soutien de la Cour internationale de justice et les résultats de la promotion de la non-violence contre l’occupation. »

Au village de Ma’asara, les résidents protestent contre le mur chaque semaine et ce, depuis plus de cinq ans. Au commencement, les manifestations comprenaient surtout des femmes menant des actions directes, comme arrêter les bulldozers, mais, avec le temps, la construction de la clôture dans cette région a été bloquée et, aujourd’hui, les manifestations se concentrent surtout sur des discours en trois langues adressés en même temps aux activistes et aux soldats présents en face. Les organisateurs ici sont extrêmement engagés dans la non-violence  et on ne jette pas de pierres aux soldats, même s’ils s’en prennent aux manifestants.

« La chose que nous chérissons le plus à propos de la lutte, c’est l’occasion que nous avons de faire entendre nos voix dans le monde entier et d’insister sur le fait que nous ne sommes pas les terroristes, mais plutôt les victimes de la terreur », explique Um-Hassan Beirjieh, l’une des principales activistes du village. « Après cinq ans de manifestations, nous voyons le soutien croissant que nous récoltons dans le monde et nous voyons comment, progressivement, l’armée israélienne est présentée comme étant celle qui crée la violence, et non pas nous. C’est un message que nous ne cesserons d’adresser par le biais de nos manifestations tant qu’il y aura des colons dans notre pays pour nous empêcher de constituer un État indépendant. »

Un match de football de l’autre côté de la clôture

De tous les villages qui ont répondu à l’appel contre le mur, l’un a acquis une renommée internationale et symbolise aujourd’hui la lutte populaire plus que tout autre : le village de Bil’in. Qu’est-ce qui fait que Bil’in est si important dans cette lutte ? Ce peut être son engagement, avec plus de sept ans de manifestations hebdomadaires, ou peut-être le film qu’on a réalisé à son sujet, et qui s’est vu décerner une récompense, « Bil’in Habibti » (Bil’in mon amour), ou le frère et la soeur qui ont été tués par l’armée alors qu’ils manifestaient pacifiquement (Bassem et Jawaher Abu-Rahme), ou peut-être encore est-ce la créativité inégalée déployée dans les protestations au fil des années.

Une brève liste des procédés uniques de lutte à Bil’in doit faire état des tentatives de jouer au football avec les soldats de l’autre côté de la clôture à l’époque de la Coupe du Monde et ce, dans une réponse ironique à une publicité de la firme israélienne d’appareils cellulaires Cellcom : des costumes façon Avatar pour lier la lutte au film populaire (voir le clip ci-dessus) ; enfermer des activistes dans ces cages attachées au sol là où des bulldozers travaillent ; des concours de cerfs-volants ; la construction d’un modèle massif de navire pour rappeler la « flottille » ; se lancer dans une marche nocturne avec des flambeaux en réponse aux raids nocturnes de l’armée; accueillir un survivant de l’Holocauste et lui faire jouer du piano tout en suivant le tracé du mur; organiser une convention annuelle sur la non-violence ;  accueillir de nombreuses figures de grande notoriété internationale, y compris  Desmond Tutu et Jimmy Carter, des « Anciens ». Et d’autres choses encore. Les manifestations de Bil’in ont eu lieu chaque semaine jusqu’à ce jour, même après que le tribunal a restitué certaines terres du village.

Il faudrait faire remarquer toutefois qu’au contraire de Ma’asara, la plupart des manifestations de Bil’in se terminent par des jets de pierres à l’adresse des soldats, suite à la dernière attaque aux gaz lacrymogènes contre une manifestation non-violente. Comme la chose a été prouvée au tribunal récemment, lorsque les Palestiniens s’abstiennent de jeter des pierres, ce sont  les forces secrètes de la sécurité israélienne même qui jettent des pierres aux militaires.

« Il y a de nombreuses raisons pour que nous continuions », explique Muhammed Khatib, l’un des chefs du comité populaire local. « Ce sont les victoires que nous avons remportées qui nous ont apporté l’espoir, le soutien que nous recevons dans le village, la coopération avec les Israéliens et les internationaux, et l’effet que nous avons eu sur l’ensemble de la lutte palestinienne qui, aujourd’hui, s’adapte de plus en plus à notre stratégie. »

« Une autre raison, c’est que Bil’in est aujourd’hui un symbole national qui doit être maintenu. Mais la lutte se poursuit parce que nous n’avons pas encore atteint nos objectifs : non seulement, il y a des terres de l’autre côté du mur, mais l’armée ne nous permet pas non plus de construire quoi que ce soit sur les terres que nous avons récupérées et tout ce que nous construisons quand même est aussitôt démoli. Ainsi donc, il s’agit d’une lutte contre l’occupation dans son ensemble et l’occupation est loin d’être terminée. »

« Notre rêve, c’est qu’un jour nous puissions créer un parc sur ces terres, lequel accueillera un centre universitaire d’études sur la lutte non violente et la paix ; un parc qui sera également un bel endroit pour les familles en vacances, avec un bel environnement et des animaux tout autour. Nous espérons vraiment que nous pourrons avoir notre propre État libre et que nos enfants ne mèneront pas la vie que nous avons dû mener jusqu’à présent sous l’occupation. N’est-ce pas une raison suffisante pour continuer ? »

Une exposition d’armes qui ont été utilisées contre les manifestations à Bil’in (Haggai Matar)
Une exposition d’armes israéliennes qui ont été utilisées contre les manifestations à Bil’in (Haggai Matar)

[1] La « ligne verte » est la ligne d’armistice à la fin des hostilités armées en 1949. La résolution 242 adoptée par le Conseil de Sécurité des Nations-Unies en novembre 1967, qui réclame le retrait des troupes israéliennes des territoires conquis en juin 1967 reconnaît de fait l’État d’Israël dans les frontières antérieures à la guerre, et donc transforme de facto de la « ligne verte » en une frontière internationalement reconnue. On notera toutefois qu’Israël n’a jamais accepté de considérer officiellement cette ligne de démarcation comme sa frontière, et que – comme il est dit ci-dessus – une grande partie du « mur de séparation » est érigée à l’est de cette ligne, en territoire palestinien. – NDLR

h mattarL’auteur, Haggai Matar, est un journaliste israélien et activiste politique israélien. Il a été emprisonné pendant 2 ans pour avoir refusé de servir dans l’armée israélienne.

Cet article a été publié le 9 mai 2012 sur le site +972 et fait partie d’une série de 8 articles concernant le Mur.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

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