Le maire de Tel-Aviv et les mécanismes de l’occupation

L’attentat commis dans un café populaire de Tel-Aviv a ramené l’attention du monde sur le cycle de la violence en Israël et en Palestine. Des déclarations condamnant l’attentat sont venues comme prévu de tous les coins de la planète et, parmi ces déclarations, figurait même un commentaire de Donald Trump sur Facebook.

La majorité des déclarations se sont concentrées sur le ciblage déplorable de civils par deux tireurs palestiniens, mais il y a eu une remarquable exception : les remarques faites par Ron Huldai, le maire de Tel-Aviv. Le lendemain de la fusillade, M. Huldai a affirmé que l’occupation militaire de la Cisjordanie par Israël constituait un facteur majeur, dans cet attentat.

« Nous pourrions bien être le seul pays du monde où une autre nation est sous occupation sans droits civiques », a déclaré le maire à la radio israélienne. « Vous ne pouvez maintenir des gens dans une situation d’occupation et espérer qu’ils vont finir par conclure que tout va bien. L’occupation dure depuis 49 ans, j’y ai participé et je connais la réalité, et je sais que les dirigeants ont besoin de courage pour ne pas simplement se contenter de parler. »

Le maire a absolument raison. En fait, ses commentaires ne reflètent aucune nouvelle dimension du conflit; ils reflètent simplement la réalité sur le terrain. Depuis longtemps, l’occupation est la source la plus visible de la violence quotidienne dans le conflit. Seules les personnes des cercles pro-israéliens à l’esprit le plus étroit prétendraient le contraire. En désignant l’occupation comme la principale cause de la violence contre des civils israéliens, toutefois, M. Huldai cherchait à perpétuer une division imaginaire entre les valeurs du Tel-Aviv libéral (*) et celles des dirigeants politiques israéliens à Jérusalem. Cette fausse dichotomie a été soigneusement orchestrée dès le début du projet colonial israélien en Palestine. Tel-Aviv a toujours enjolivé ses valeurs progressistes en les présentant comme opposées au nationalisme conservateur du reste du pays.

Sous la direction de M. Huldai en tant que maire – il en est actuellement à son quatrième mandat consécutif de cinq ans –, la façade des vertus éclairées de Tel-Aviv n’a cessé de gagner en solidité. Depuis l’accueil par la ville de la contre-culture jusqu’aux conférences sur l’urbanisme intelligent, pas plus ses dirigeants que ses résidents ne reconnaissent l’ironie qu’il y a à voir la ville se draper de plus en plus de valeurs européennes.

En effet, on présente souvent Tel-Aviv comme une oasis libérale (*) au Moyen-Orient, comme si la ville ne faisait pas partie intégrante d’un État israélien de plus en plus ethnocratique qui supervise une occupation fondée sur la déni des droits civiques à tout un peuple. En adoptant une position pragmatique vis-à-vis de l’attentat récent, tout en manifestant son mépris pour l’occupation, M. Huldai tire parti de cette fausse dichotomie.

La réalité, c’est que Tel-Aviv n’est pas une ville européenne, pas plus qu’elle n’est étrangère à la domination d’Israël sur les Palestiniens. La ville est le cœur du projet colonial israélien et elle continue à fournir des soldats qui assurent l’occupation de la Cisjordanie et le siège de Gaza.

On est à peine surpris que l’attentat horrible perpétré par deux tireurs palestiniens sur des civils ait justement eu lieu à deux blocs du ministère israélien de la Défense, qui constitue précisément le cœur de Tel-Aviv.

La municipalité est profondément impliquée dans le déplacement et l’expropriation continues des Palestiniens de Jaffa. L’une des plus anciennes villes du Moyen-Orient, Jaffa a été un important centre commercial et culturel de la Palestine avant la création d’Israël en 1948. En 1950, Jaffa s’est jointe à Tel-Aviv pour ne plus constituer qu’une seule municipalité et, depuis, elle n’a plus cessé de se débarrasser de ses résidents palestiniens et de leur histoire.

Aujourd’hui, Jaffa accueille de nombreux restaurants-boutiques et galeries d’art. Les prix de l’immobilier ont monté en flèche en même temps que le vieux port est devenu la cible d’une vague d’embourgeoisement.

Des cartes touristiques produites par le bureau de M. Huldai ont effacé l’héritage palestinien du paysage urbain : Seules deux mosquées sont encore mentionnées dans les toutes dernières cartes et les adjectifs « palestinien », « arabe » ou « musulman » n’y figurent absolument pas.

Les résidents de Tel-Aviv sont également responsables de l’application d’une discordance cognitive entre l’occupation et les valeurs libérales (*) de la ville. En juillet 2011, des centaines de milliers d’Israéliens ont envahi les rues de Tel-Aviv pour revendiquer la « justice sociale » en réponse aux prix élevés des loyers.

Les protestataires du J14, comme on allait les surnommer, avaient défilé sous la bannière de « La nation réclame la justice sociale », mais les organisateurs avaient activement refusé de discuter, et des implications de l’occupation en matière de justice sociale, et de la discrimination ethnique sous-tendant les questions de logement les plus urgentes en Israël.

Les gens de J14 avaient refusé absolument de discuter de politique, parce qu’ils prétendaient qu’il était temps pour les Israéliens de débattre des questions socioéconomiques. L’hypocrisie consistant à faire campagne pour la justice sociale tout en occupant un autre peuple et en le privant de ses droits civiques et humanitaires échappait à l’entendement de la plupart de ces protestataires. Pour la majorité d’entre eux, les Palestiniens sont proprement cachés derrière des murs et des check-points, dans le même temps que la vie se poursuit dans Tel-Aviv la libérale(*). Loin des yeux, loin du cœur…

Ceci ne vise pas à discréditer les commentaires de M. Huldai sur l’occupation comme moteur de violence. Il est encourageant de voir le maire de Tel-Aviv tirer une ligne reliant le terrorisme et l’occupation. Il s’est fendu de commentaires qu’aucun président des États-Unis – et, soit dit en passant, très peu d’hommes politiques européens – n’aurait osé prononcer. (Imaginez ce qui se serait passé si un homme politique du Labour Party britannique avait tenu des propos aussi controversés à la suite de l’attentat !)

Toutefois, l’occupation n’est qu’une manifestation de l’entreprise coloniale qu’est Israël. Il n’y a pas de preuve que M. Huldai soit disposé à prendre ses distances avec le rôle primordial de Tel-Aviv dans la colonisation de la Palestine en mettant un terme à la destruction de Jaffa ou en prônant des mesures non violentes intelligentes pour en finir avec l’occupation.

Si M. Huldai était vraiment sincère au sujet des valeurs libérales (*) de Tel-Aviv ainsi que dans son désarroi quant à l’occupation israélienne, il aurait pu aller plus loin dans ses commentaires et appeler à l’action. À ce point de l’horrible conflit, l’absence d’action de la part de M. Huldai tout au long de ses fonctions de maire confirme le peu de valeur que peuvent avoir de simples paroles.


Publié le 12 juin 2016 sur The National
Traduction : Jean-Marie Flémal

* « Libéral », dans le sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire plus ou moins progressiste, NdT.

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