Le lobby pro-israélien s’active pour interdire tout débat sur l’histoire des relations entre Israël et les Etats-Unis

Le « Museum of Jewish Heritage » [1] de New York a annulé une conférence de l’historien américain John Judis, qui a récemment publié un livre dans lequel il réduit à néant un certains nombre de dogmes historiques officiels concernant les relations entre les Etats-Unis et Israël. La direction du musée a en effet estimé que le sujet de cette conférence est « trop sujet à controverses« .

judisEn résumé, John Judis établit que le Président Harry Truman était opposé  – pour des raisons de principe, en particulier son opposition à l’absence de séparation entre les Etats et les églises (au sens large) – à la création d’Israël en Palestine, et qu’il ne l’a finalement soutenue qu’après avoir subi un véritable chantage de la part du mouvement sioniste. Les principes ont cédé devant des considérations politiciennes. C’était, dit l’historien, l’amorce d’une longue succession de capitulations des autorités politiques Etatsuniennes devant Israël et ses supporters.

Le livre a connu un certain retentissement. « New Republic » en a publié un extrait substantiel sur son site web. On lit notamment :

« La dévotion supposée de Truman envers Israël est devenue la norme à la lumière de laquelle l’engagement envers Israël de tous les Présidents qui lui on succécé est mesuré. En 1982, Richard Nixon décrit Ronald Reagan comme le « président le plus pro-israélien depuis Truman« . Un éditorial du Boston Globe en 1998 décrit Bill Clinton comme « le président le plus pro-israélien depuis Harry Truman« . En 2009, Charles Krauthammer décrit George W . Bush comme « le président le plus pro-israélien depuis Harry Truman« . Et le vice-président Joseph Biden a déclaré en 2012 que « aucun président depuis Harry Truman n’a fait plus pour la sécurité d’Israël que Barack Obama« . (…)

Pourtant dans les années qui ont précédé, et dans les mois qui ont suivi la reconnaissance d’Israël par les Etats-Unis en mai 1948, Truman a été rempli de doute et de regrets à propos de son rôle. La représentation idyllique de l’engagement inconditionnel de Truman et de sa constante sympathie envers Israël, qui est souvent lié à une image du jeune Truman en tant que chrétien sioniste, est complètement fausse.

En tant que Président, Truman était initialement opposé à la création d’un Etat juif. Il a tenté de promouvoir la création d’un état ou d’une fédération binationale judéo-arabe. Il a finalement abandonné en 1947 et rallié à l’idée de la partition de la Palestine en états distincts, mais il a continué à exprimer des regrets en privé de n’avoir pas atteint son objectif initial.

Il soulignait le plus souvent une « ingérence injustifiée » des sionistes américains. Après avoir reconnu le nouvel Etat, il a pressé le gouvernement israélien de négocier avec les Arabes sur les frontières et les réfugiés, et exprimé en particulier son dégoût  à propos de « la manière dont les Juifs traitent le problème des réfugiés« . »

Revenons à la conférence que devait donner l’historien à New York. La date convenue entre John Judis et la direction du Museum of Jewish Heritage était le 1er juin prochain. Gabriel Sanders, directeur de la programmation des activités du musée, était en train de constituer un panel d’orateurs pour débattre avec l’historien à propos de son livre. Et puis, récemment, Gabriel Sanders a recontacté John Judis pour tout annuler, car « en haut lieu » le sujet de son œuvre est jugé « explosif« , « on » craignait de vives réactions.

Ce qu’une attaché de relations publiques du musée, interrogée par Philip Weiss, traduit par : «nous avons craint que la controverse occulte le contenu». Bref : pas de vagues !

C’est que si plusieurs organes de presse Etatsuniens ont rendu compte de l’ouvrage, jugé sérieux et important, il a aussi été l’objet de violentes attaques du lobby pro-israélien. Et bien entendu, cela ne pouvait manquer, certains commentateurs juifs lui ont prêté – notamment dans le Wall Street Journal – des sentiments antisémites. What else ?

Judis est un sexagénaire considéré comme une personnalité discrète et pondérée. Et cet auteur très respecté aux Etats-Unis, appartenant à la tradition juive « libérale », est lui-même vu comme un partisan d’Israël, favorable à la « solution à deux Etats« , supposée garante de l’avenir et de la sécurité de « l’Etat juif« .

Il vient sans doute de découvrir que tout débat intellectuel susceptible de déplaire au gouvernement israélien et à ses soutiens inconditionnels est virtuellement devenu impossible. Quiconque ne soutient pas sans discuter le gouvernement Netanyahou et sa clique fascisante jusque dans ses pires errements est automatiquement traité en ennemi, et aucun effort n’est épargné pour le réduire au silence.

ADDENDUM :

John Judis a fait savoir qu’après avoir annulé l’invitation qui lui était faite de prendre la parole le 1er juin, le Museum of Jewish Heritage a à nouveau changé d’avis ! « I have been reinvited for June first.  That’s a fact.”, s’est-il contenté de déclarer, sans rien ajouter…


[1] Musée du patrimoine juif

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