Le Hamas, l’Irgoun et la mémoire sélective.

Michael Brizon, qui écrit sous le nom de plume de B. Michael, est né en 1947 – au moment même où l’ONU adoptait un plan de partage” de la Palestine – et publie depuis près de 20 ans des chroniques, au ton souvent satirique, dans Haaretz. Et ce 2 mai il posait une question à première vue sacrilège : «comment oserais-je comparer le Hamas et l’Irgoun ?». Oui, comment… ?

Et l’auteur de fournir à l’intention de “tous ceux qui souffrent d’amnésie volontaire” quelques rappels à propos des violences “dignes du Hamas” commises jadis par l’Irgoun.


bus_jerusalem_apr18_2016Donc, Benjamin Netanyahou a parlé quelques heures à peine après l’explosion, le 18 avril, d’une bombe dans un bus à Jérusalem, dont le Hamas a par la suite revendiqué la respon­sabilité : “Nous trouverons quiconque a préparé cet engin explosif, nous attraperons quiconque est derrière eux et nous règlerons leur compte à ces terroristes”. Des remarques fermes et acérées.

Et où le premier ministre a-t-il prononcé ces paroles résolues ? À la commémoration du 85ème anniversaire de la fondation de l’Irgoun, ou Etzel, la milice clandestine dirigée par Menachem Begin, avant la fondation de l’État.

Malheureusement, Netanyahou a négligé de spécifier de quels “terroristes” il parlait : ceux dont il célébrait le 85ème anniversaire, ou ceux qui avaient fait sauter un bus plus tôt dans la journée ?

Mais comment est-ce que j’ose les comparer ?

Quelques jours plus tard, Moshe Arens a rejoint Netanyahou. Dans une tribune publiée par Haaretz (le 26 avril), lui aussi a exposé des portions de sa mémoire sélective et de son hypocrisie active. Dans une tentative pour éclairer le député de l’ “Union Sioniste” [1] de la Knesset Zouheir Bahloul, Arens a entrepris d’expliquer la distinction entre “la résistance juive” et “les organisations terroristes palestiniennes”. Et l’ancien membre de l’Irgoun d’expliquer que les combattants de la liberté juifs attaquaient les soldats de l’autorité mandataire britannique, et non des civils, alors que les terroristes Palestiniens s’en prennent principalement à des civils. “Telle est l’essence du terrorisme – prendre les vies de civils”, écrit Moshe Arens.

Stèle à la mémoire des combattant du Etzel (Irgoun) à Jaffa
Stèle à la mémoire des combattant du Etzel (Irgoun) à Jaffa

Il a raison. Il n’a a pas de comparaison possible.

A titre d’exemple de la mémoire chancelante de Arens, et de quiconque souffre d’amnésie volontaire, voici un petit échantillon, une goutte dans l’énorme seau des exploits dignes d’éloges accomplis par les héros de l’Irgoun et du Lehi (la milice que dirigea Yitzhak Shamir, connu aussi sous le nom de “Groupe Stern”). Tous ces rappels proviennent de sources “Révisionistes”.

14 novembre 1937 : des hommes de l’Irgoun commettent à Jérusalem une “attaque à main armée” et tuent deux piétons arabes à Rehavia. Plus tard, des tireurs embusqués ouvrent le feu sur un autobus arabe, tuent 3 passagers et en blessent 8 autres. Bravo l’Irgoun.

17 avril 1938 : Pour la première fois (mais pas la dernière), l’Irgoun jette une bombe dans un café arabe, avec des résultats mitigés : un mort et six blessés.

5 juillet 1938 : une série d’attaques terroristes contre les passants à Jaffa, Tel Aviv et Jérusalem. Des bombes et des coups de feu sur des autobus. L’efficacité s’améliore : 11 Arabes sont tués, 22 sont blessés.

6 juillet 1938 : l’Irgoun dépose un engin explosif dans un marché en plein air à Haïfa, avec “des motivations politiques”. L’engin était composé de bidons de lait métalliques bourrées d’explosif et de clous : 18 Arabes sont tués, 38 blessés.

16 juillet 1938 : une bombe similaire explose dans le souk à Jérusalem : 10 morts et 31 blessés.

26 juillet 1938 : à Haïfa, à nouveau, un autre engin explosif déposé par l’Irgoun tue 27 Arabes et en blesse 46.

26 août 1938 : Cette fois c’est dans le souk de Jaffa que l’Irgoun fait exploser – selon ses propres termes – “un engin puissant”. L’organisation revendique l’attentat, qui tue 24 Arabes et en blesse 35. 

29 mai 1939 : L’Irgoun fait sauter un cinéma à Jérusalem : 5 spectateurs tués, 18 blessés.

20 juin 1939 : une opération particulièrement couronnée de succès : 78 Arabes (et un âne) sont assassinés par une explosion au marché en plein air de Haïfa. L’âne était piégé.

Pendant les mois de juin et juillet 1939, l’Irgoun a tué des douzaines de personnes à travers tout le pays. Le seul crime des victimes était d’être arabes. L’Irgoun elle-même n’a pas affirmé autre chose.

Quelques années relativement paisibles [2] se sont écoulées, mais vers la fin du Mandat britannique, ces glorieuses actions de combat ont repris avec frénésie.

4 décembre 1947 : des bombes dans ces cafés, un barril explosif à un arrêt de bus, des grenades jetées : des douzaines d’Arabes sont tués.

29 décembre 1947 : une bombe de l’Irgoun explose à la Porte de Damas, dans la vieille ville de Jérusalem : 17 tués.

30 décembre 1947 : un commando de l’Irgoun attaque un groupe de travailleurs arabes dans la baie de Haïfa, en tue six et fait 40 blessés.

4 janvier 1948 : une voiture piégée du Lehi tue 70 Arabes à Jaffa.

7 janvier 1948 : L’Irgoun tente de rattraper son “petit frère” [le Lehi] avec une bombe qui explose à la Porte de Jaffa de la vieille ville de Jérusalem. Mais elle ne tue “que” 24 Arabes.

18 février 1948 : une bombe au marché de Ramle tue 37 Arabes.DeirYassin

Et pour couronner le tout, le 9 avril 1948, l’Irgoun entre dans le village de Deir Yassin, dans les faubourgs de Jérusalem, et massacre 245 villageois. Six jours plus tard, une foule arabe attaque un convoi médical en route vers le Mont Scopus de Jérusalem, et massacre 36 personnes. (Quiconque établirait hâtivement un lien entre ces deux événements en raison de leur proximité dans le temps n’est rien d’autre qu’un post-sioniste maléfique).

Les massacres et les atrocités consécutives furent écrits à la craie par l’armée de l’État [d’Israël] naissant, plutôt que par la résistance qui avait épousé la “pureté des armes”.

(Il m’incombe le plaisant devoir de louer une fois encore Menachem Begin, bénie soit sa mémoire, qui après avoir pris le commandement de l’Irgoun, fit tout ce qui était en son pouvoir pour réfréner cette terreur déchaînée. De 1944 à 1947, l’Irgoun ne combattit, comme il se devait, que l’occupant britannique) [2].

Ceci ne constitue qu’une poignée de rappels. Il y a beaucoup d’autres exemples d’actes tout aussi humains, et de centaines de civils qui furent donc assassinés.

Si quelqu’un – que Dieu lui pardonne – s’essaie encore à comparer les atrocités de vils assassins arabes avec les glorieux faits d’armes de combattants juifs (sous prétexte que les uns et les autres ont commis des faits totalement identique), nous expliquerons une fois encore que la différence entre un terroriste ishmaélite et un combattant de la liberté juif est la même qu’entre des papillotes juives et une queue de cheval chinoise. Même les enfants savent que les papillotes d’un Juif sont le sommet de la beauté et de la pureté, alors que la queue de cochon d’un Chinois est tout simplement dégoûtante.

Il n’y a pas de comparaison.

B. Michael – Haaretz – 2 mai 2016


Traduction : Luc Delval

[1] “Union Sioniste” est le nom d’une coalition de partis, dont l’essentiel est formé  du peu qui subsiste du parti “travailliste” naguère dominant en Israël – NDLR
[2] pendant ces “années relativement paisibles” évoquées par l’auteur eut notamment lieu l’attentat de l’Irgoun contre l’Hôtel King David de Jérusalem, le 22 juillet 1946. Il visait certes les autorités coloniales britanniques, qui avaient établi leur quartier général dans cet hôtel. Mais parmi les 91 morts que fit l’attentat on n’en dénombra pas moins 41 Arabes, 17 Juifs Palestiniens, 2 Arméniens, un Russe, un Grec et un Égyptien (voir Wikipedia). Il est donc assez curieux que B. Michael n’en fasse ici aucune mention dans son méritoire effort de mémoire. On lui accordera sans doute que sa propre amnésie n’est pas volontaire, puisqu’il n’a pas prétendu à l’exhaustivité. – NDLR

 

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