Le gouvernement israélien a, dès 1970, inventé une fable pour délibérément violer le droit international

Le quotidien israélien Haaretz révèle qu’un document secret datant de 1970 apporte la preuve que dès cette époque le gouvernement israélien avait pleinement conscience de violer le droit international en entamant une politique de colonisation de la Cisjordanie, que tous ses successeurs ont poursuivie et amplifiée.

Les minutes d’une réunion qui eut lieu au cabinet du ministre israélien de la défense de l’époque, Moshe Dayan, démontrent que des officiels de haut rang ont, de manière délibérée, élaboré un mensonge d’État destiné à  pouvoir créer la colonie de Kiryat Arba (voisine de Hébron) en violation flagrante du droit international.

Le plus remarquable, dans cette affaire, est sans doute que depuis plus de 45 ans toute la communauté internationale a fait semblant de croire à la fable grossière inventée par le pouvoir israélien pour lui permettre de spolier impunément les Palestiniens. Le fait qu’on estime à 60.000 le nombre de colons juifs vivant en Cisjordanie qui viennent des États-Unis n’y est peut-être pas étranger.

L.D.             


C’est longtemps resté un secret de Polichinelle : l’entreprise de colonisation [des territoires occupés par Israël en 1967] – impliquant l’expropriation de terres palestiniennes à des fins en apparence militaires alors que l’objectif réel était la construction de colonies civiles, ce qui constitue une violation du droit international – fut lancée sous de faux prétextes.

Les colons juifs de Kyriat Arba sont, juridiquement parlant, des civils…
Les colons juifs de Kyriat Arba sont, juridiquement parlant, des civils…

Un document secret datant de 1970 qui fait aujourd’hui surface apporte la preuve de ce qui était resté longtemps du domaine des suppositions. Ce document, dont Haaretz a obtenu une copie, contient le détail d’une réunion qui eut lieu au cabinet du ministre de la défense [israélien] de l’époque, Moshe Dayan, au cours de laquelle d’importants responsables gouvernementaux et militaires ont débattu explicitement de la mise au point de cette tromperie en vue de la construction de la colonie de Kiryat Arba, près de Hébron.

Le document est intitulé “La méthode pour établir Kiryat Arba”. Il contient les minutes d’une réunion qui eut lieu en juillet 1970 au cabinet de Dayan, et ils décrit comment les terres sur lesquelles la colonie devait être construite allaient être confisquées sur ordre de l’armée, sous prétexte d’impératifs de sécurité, et comment les premiers bâtiments dont la construction était envisagée seraient prétendûment destinés à un usage strictement militaire.

Outre Dayan lui-même, le directeur général du Ministère du Logement, le commandant des “Forces de Défense d’Israël” dans les territoires [occupés] [1] et le coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires [occupés] participaient à cette réunion.

“La construction sera présentée comme…”

Selon ce procès-verbal de la réunion, ces officiels ont décidé de construire “250 unités de logement à Kiryat Arba à l’intérieur du périmètre de la zone réservée à l’usage de l’unité militaire. Toutes les constructions seront réalisées par le Ministère de la Défense et seront présentées comme des constructions pour les besoins de l’armée”.

Quelques jours après que la Base 14 aura terminé ses activités”, lit-on ensuite dans ce procès-verbal, “le commandant du district de Hébron convoquera le maire de la ville et, dans le courant de la conversation traitant d’autres problèmes, il l’informera que nous avons commencé à construire des maisons sur la base militaire, en vue de l’hiver”.

En d’autres termes, les participants se sont mis d’accord afin d’induire le maire de Hébron en erreur en lui faisant croire que les constructions avaient un but militaire alors qu’en réalité ils planifiaient l’installation de colons – les mêmes colons qui lors de Pâques en 1968 avaient pris possession du Park Hotel de Hébron, qui a servi d’embryon à l’entreprise de colonisation dans la ville proprement dite.

Kiryat_Arba_1973
Kiryat Arba en 1973 (Photo : Peace Now)

Le système de confiscation de terres sur ordre militaire dans le but de créer des colonies n’est un secret pour personne en Israël depuis les années 1970, sur base des témoignages des personnes impliquées dans sa création et sa mise en œuvre. L’objectif était de créer les apparences du respect du droit international, qui interdit la construction de tout édifice à usage civil dans des territoires occupés. En pratique, tous ceux qui y ont pris part, qu’il s’agisse des colons ou des militaires, savaient que l’affirmation selon laquelle les terres [confisquées] étaient destinées à un usage militaire et non à une affectation civile, était mensongère.

Ce système a été utilisé pour créer de nombreuses colonies, jusqu’à ce que la Haute Cour de Justice le déclare illégal dans un arrêt de 1979, concernant la colonie de Elon Moreh.

Un participant confirme que tous étaient au courant de la tromperie

Le Major Général (de réserve) Shlomo Gazit, qui était à l’époque coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires [occupés], a déclaré à Haaretz qu’il était clair pour tous les participants à cette réunion de 1970 au cabinet de Dayan que les immeubles en question seraient occupés par des colons. Il précise que, pour autant qu’il puisse se souvenir, ce fut la première fois que le système d’annexion de terres à une base militaire fut utilisé dans le but de colonisation par des civils, en Cisjordanie. Il se souvient que la proposition avait émané de Dayan, à qui aucune des autres localisations proposées pour la création de Kiryat Arba ne plaisait.

Néanmoins, et en dépit de ce qui figure dans le document, Shlomo Gazit affirme que les officiers de l’armée ont clairement annoncé au maire de Hébron qu’une colonie civile était sur le point de s’installer à proximité de sa ville, et n’ont pas essayé de lui faire croire que les maisons étaient destinées à une garnison.

Selon Hagit Ofran, qui dirige l’observatoire de la colonisation créé par le mouvement “Peace Now”, confirme qu’il s’agit bien, selon toute vraisemblance, de la première utilisation du système consistant à prétexter de besoins militaires pour saisir des terres destinées à des usages civils. Et si ce système n’est plus utilisé, dit-il, “aujourd’hui encore l’État utilise des subterfuges pour construire et étendre des colonies. Ce n’est pas la peine d’attendre des décennies et la révélation d’un autre document interne pour savoir que le système actuel pour s’emparer de terres – leur déclaration massive comme “terres d’État” – constitue aussi une violation de l’essence de la loi”.

Shlomo Gazit, quant à lui, déclare que, rétrospectivement le système était mauvais mais que «il n’était rien de plus qu’un bureaucrate qui – ouvrez les guillemets – exécutait les ordres du gouvernement – fermez les guillemets. [2]»

Je crois que ce faux-semblant a continué jusqu’à aujourd’hui”, a-t-il ajouté. “Tout au long des sept années où j’ai été coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires [occupés], nous n’avons pas établi de colonie, où que ce soit, en procédant autrement”.

Mais les responsables gouvernementaux ne pensaient pas que la colonie de Kiryat Arba (population : 8.000 personnes) deviendrait aussi importante, insiste Gazit. Ils cherchaient seulement une solution pour les squatteurs du Park Hotel, qui “ne comptaient pas plus de 50 familles”.

Aujourd’hui, mêmes les résidents de Kiryat Arba admettent que le système constituait une tromperie. Elyakim Haetzni, un idéologue de la colonisation, qui est un des premiers occupants de Kiryat Arba, a fait remarquer que durant un débat à la Knesset à l’époque, le ministre Yigal Allon avait dit clairement qu’il s’agirait d’une colonie peuplée de civils.

La raison pour laquelle ce petit jeu a pris fin est claire. Après tout, combien de temps cela aurait-il pu durer encore ? Cette comédie n’avait rien à voir avec le Herut – le prédécesseur du Likoud –, cela se passait à l’intérieur du Mapai”, dit-il en faisant référence au parti qui dominait au pouvoir à l’époque, qui n’est autre que l’ancêtre du Parti Travailliste.

Yotam Berger          


[1] c’est-à-dire l’armée d’occupation
[2] comment ne pas relever que c’est l’argument servi par tous les criminels de guerre devant leurs juges, à commencer par le plus célèbre de tous en Israël, Adolf Eichmann, qui fut exécuté le 31 mai 1962.

Cet article a été publié le 28 juillet 2016 par Haaretz, sous le titre “Secret 1970 Document Confirms First West Bank Settlements Built on a Lie” – Traduction : Luc Delval

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