Le colonialisme israélien, purement et simplement

Une famille palestinienne devant la tente qu'elle occupe dans le village de Sussia

Dans deux arrêts de justice relatifs à l’expulsion de Palestiniens de leurs terres, les juges de la Cour suprême ont confirmé ce que disent les critiques à propos d’Israël : Ce pays est bel et bien une entité colonialiste depuis 1948.

Il existe un lien direct entre le village palestinien de Sussia, dans le sud de la Cisjordanie, et  Atir/Umm al-Hiran, une communauté bédouine du Néguev. Ce lien a été mis en évidence la semaine dernière par les juges de la Cour suprême. Voilà deux communautés de Palestiniens que l’État juif a chassé de leurs maisons et terres il y a des décennies et, depuis lors, les familles qui les constituent ont vécu dans des villages « non reconnus » et dans les conditions humanitaires honteuses que leur a imposées le gouvernement israélien. Au cours des premières années de l’État, lorsque les Arabes ont été soumis à un régime militaire, l’une de ces communautés s’était installée sur ses terres agricoles et l’autre dans la région où le gouvernement l’avait déplacée. Voilà deux communautés de Palestiniens qu’Israël prive de leurs droits de planification. En lieu et place, il exige d’elles qu’elles s’entassent dans les limites étriquées de la zone qu’il leur a accordée, de sorte que les Juifs peuvent s’épanouir, se réjouir et prospérer dans leurs nouvelles lubies d’expansion suburbaine.

Une famille palestinienne devant la tente qu'elle occupe dans le village de Sussia
Une famille palestinienne devant la tente qu’elle occupe dans le village de Sussia

Les juges ont autorisé l’État à démolir ces deux communautés palestiniennes situées à seulement 25 kilomètres l’une de l’autre, mais qui sont séparées par le frontière israélienne de 1967, la Ligne verte. Le 4 mai, le juge Noam Sohlberg a autorisé l’État, les Forces de défense israéliennes et l’Administration civile de ces mêmes FDI à démolir Sussia, ses tentes, ses baraques en tôle et ses enclos à bétail quand bon leur semblera. La communauté a introduit une réclamation contre la décision de l’administration civile de rejeter le maître plan qu’elle avait préparé. Qu’y aurait-il eu de plus normal que de faire cesser les démolitions de maisons durant tout le temps que le traitement de l’affaire en justice était en cours ? Mais, sans même que l’affaire passe au tribunal, Sohlberg a rejeté la requête (introduite par les représentants de la communauté, c’est-à-dire les avocats des « Rabbins pour les droits de l’homme ») d’injonction temporaire de suspension de l’application des ordonnances de démolition.

Le village d'Umm al-Hiran
Le village d’Umm al-Hiran

L’Administration civile (AC) exige que les résidents de la partie palestinienne de Sussia s’installent à proximité de la ville palestinienne de Yata, en Cisjordanie. Yata se trouve en Zone A, c’est une enclave sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Autrement dit, l’AC a l’intention de confiner Sussia dans l’un des bantoustans de Cisjordanie, comme elle le fait intentionnellement avec les Bédouins et autres Palestiniens qui vivent en Zone C, sous contrôle total d’Israël. En toute bonne foi ? À proximité des baraques en tôle de la Sussia palestinienne (après que l’armée avait expulsé les résidents de leur ancien village, en 1986, et avait transformé ce dernier en un site archéologique où les Juifs pouvaient faire la fête), la Sussia juive se vautre aujourd’hui dans la verdure et l’abondance. Après tout, elle doit se développer et ne souhaite pas voir des Arabes vivre dans des baraquements et acheter de l’eau livrée à des prix exorbitants par des camions-citernes. Un juge qui autorise l’exécution d’un travail de démolition comme étape intermédiaire peut-il dans ce cas évaluer en toute bonne foi une demande contestant l’expulsion finale de résidents ? Et cela n’a-t-il rien à voir avec le fait que Sohlberg lui-même réside dans une colonie juive de Cisjordanie ? Ce n’est ni plus ni moins pertinent que le fait que les autres juges de la Cour suprême et leurs familles, de même que tout autre Israélien juif (y compris moi-même) ont le droit à tout moment d’aller s’installer dans une colonie juive en Cisjordanie, le droit de vivre du côté israélien de la Ligne verte, dans des quartiers pimpants réservés aux seuls Juifs, et à certains moments, sur des terres d’où les Palestiniens ont été expulsés il y a 65 ans ou il y a quelques jours à peine.

Le 5 mai, deux autres juges de la Cour suprême, Elyakim Rubinstein et Neal Hendel, ont autorisé les autorités à démolir le village non reconnu d’Atir/Umm al-Hiran. Malgré l’opposition de leur collègue et juge, Daphne Barak-Erez, ils ont rejeté une réclamation introduite par le Centre juridique Adalah pour les droits de la     minorité arabe en Israël et qui contestait la décision de l’État d’expulser les résidents pour la seconde fois de l’endroit où on les avait assignés à résidence dans les années 1950. Allez à Hura, leur a dit l’État, et les juges de se dire d’accord – vers ce township bédouin qui, à l’instar d’autres townships similaires, avait été prévu pour y concentrer des Bédouins après leur première expulsion de leurs terres.

Après tout, comment pourrions-nous installer de grandes fermes pour les Juifs et bâtir des communautés de pionniers comme Hiran si nous reconnaissons les Bédouins comme des citoyens ayant des droits, une histoire, un héritage ? Les très honorables juges s’insinuaient dans les bonnes grâces du Habayit Hayehudi, avant même que ce parti ait été choisi comme renard pour garder le poulailler – via la nomination d’Uri Ariel comme ministre de l’Agriculture (également chargé des affaires bédouines) et d’Eli Ben-Dahan comme vice-ministre de la Défense responsable de l’Administration civile (en charge de l’expulsion des Palestiniens et de l’implantation des Juifs en Cisjordanie).

Rassurez-vous, vous les gens du Foyer juif, nous soutenons le droit des Juifs à disposer des Palestiniens des Zones C et du Néguev, disent les juges. Tout comme vous, nous sommes favorables à l’entassement des Arabes dans des bantoustans. Avant même que la Cour suprême n’ait su qu’Ayelet Shaked (du Habayit Hayehudi) serait le nouveau ministre de la Justice, avant même de savoir que son mentor, le dirigeant de parti Naftali Bennett, se verrait confier l’éducation de nos enfants en tant que ministre de l’Enseignement, elle a voulu nous faire comprendre que la réputation de la justice n’était pas ce que craignaient les gens et que la droite l’avait dépeinte à tort comme un monstre cherchant l’égalité et la justice.

Les juges avaient prouvé que leur image de défenseurs des droits de l’homme, même si ces humains étaient des Palestiniens ou des gens de gauche, avait été totalement déformée. Quelques jours plus tôt, le 15 avril, ils avaient accueilli avec enthousiasme la Loi sur le boycott. Il s’agit de la loi dont se sert la droite pour menacer d’amendes les dissidents israéliens de gauche qui soutiennent publiquement les sanctions contre Israël et le boycott de ses institutions et des produits de ses colonies dans le cadre de la lutte contre l’inégalité et la discrimination institutionnalisées. Ce même jour, ils avalisaient la loi permettant à Israël de s’approprier les terres appartement aux résidents de Bethléem, Beit Sahour, Beit Jala et Abou Dis.

Ces terres sont situées là où elles ont toujours été avant d’être annexées à Jérusalem sous le pouvoir israélien. Ses propriétaires ont continué à vivre là où ils avaient toujours vécu – à quelques kilomètres des terres qu’ils possédaient. Mais, désormais, l’État les déclare « absents », c’est-à-dire installés au-delà de la barrière de séparation. Les juges ont rejeté leur réclamation contestant l’application de la Loi sur la propriété des absents à leur cas même, et qui perpétue donc la tradition remontant aux années 1950. C’est à ce moment que nous avons inventé l’oxymore « absents présents », afin de faciliter les démolitions de villages et le vol des terres des Palestiniens qui étaient restés, de ceux que nous n’étions pas parvenus à expulser. Dans le consentement des juges à la démolition de Sussia et d’Umm al-Hiran, ils ont tiré une ligne directe entre 1948 et aujourd’hui.

Ils ont confirmé ce que les critiques les plus virulents à l’égard d’Israël affirment à propos du pays – qu’il s’agit d’une entité colonialiste s’appuyant sur les expropriations. Les juges ont répété tels des perroquets ce que l’État n’a jamais cessé de proclamer : c’est mon droit d’exproprier, mon droit d’expulser, mon droit de démolir, mon droit de parquer des gens dans des enclos. J’ai procédé à des démolitions et je continuerai à le faire. J’ai procédé à des expulsions et je continuerai à le faire. J’ai parqué des gens comme du bétail et je continuerai à le faire.

Ça ne m’a jamais gêné et ça ne me gênera jamais.


Publié sur Haaretz le 11 mai 2015. Traduction : JM Flémal amira hassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique) Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass traduits en français sur ce site.  

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