Le chantage à l’antisémitisme et l’art sioniste de museler le débat

Manifestation étudiante à Boston (photo : Elan Kawesch)

Les principaux administrateurs de l’Université de Californie réfléchissent aux mesures qu’ils vont prendre contre les discours et activités présumés « antisémites ». Pour étayer leurs discussions, l’université pourrait s’appuyer sur un document vieux de sept ans qui, bien qu’il n’ait pas de statut officiel, est souvent appelé la « définition de travail » de l’Union européenne autour de l’antisémitisme.

Bien que les administrateurs aient fait savoir que leur but est de protéger les étudiants juifs, un examen minutieux de la définition en question démontre que les intentions réelles pourraient être de réprimer les militants de la solidarité avec la Palestine et toute critique à l’encontre d’Israël.

Au début juillet sortait un rapport commandé par le Conseil consultatif de l’Université de Californie sur le climat, la culture et l’intégration dans le campus (« L’Université de Californie envisage d’interdire les discours ‘haineux’ », Forward, 2 août 2012).

Manifestation étudiante à Boston (photo : Elan Kawesch)
Manifestation étudiante à Boston. Le slogan : « Israël a tué un enfant palestinien tous les 3 jours au cours des 14 dernières années ». (photo : Elan Kawesch)

Le conseil avait été codirigé par Richard Barton, chargé de l’éducation nationale à la  Ligue contre la diffamation (ADL — l’un des groupes les plus puissants du lobby pro-israélien aux États-Unis).

Son rapport prétend que les activités de solidarité avec la Palestine « sapent le sentiment d’appartenance des étudiants juifs » et créent un environnement hostile.

Les recommandations du rapport incluent l’adoption par l’administration d’une définition de l’antisémitisme qui pourrait être utilisée pour « identifier des incidents contemporains » qui pourraient alors « être sanctionnés par des mesures de l’université contre la discrimination ou le harcèlement ».

Spécifiquement, le rapport mentionne « une définition de travail de l’antisémitisme » prétendument développée par « l’Union européenne », une référence au projet de définition de travail de l’antisémitisme publié par l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes. Installé à Vienne, le centre a été rebaptisé par la suite Agence des droits fondamentaux de l’UE.

L’un des groupes sionistes à avoir accueilli avec enthousiasme ces conclusions était StandWithUs (Soyez avec nous), dont la directrice exécutive Roz Rothstein a dit que l’idée d’une définition de l’antisémitisme était l’une des recommandations les plus importantes [du rapport] » (« StandWithUs accueille favorablement le rapport de l’Université de Californie sur le climat du campus à l’égard des étudiants juifs », 23 juillet 2012). Madame Rothstein a mis en évidence la référence à « la définition de travail de l’UE », dont elle a dit qu’elle « reconnaissait que l’extrémisme anti-israélien était une forme de ce qu’on appelait le ‘nouvel antisémitisme’ ».

Dans le mois qui a suivi la publication du rapport, c’est-à-dire fin août, l’Assemblée de la Californie a approuvé une résolution non contraignante « invitant instamment les collèges et universités californiens à étouffer dans l’œuf l’antisémitisme naissant (…) [et] à réprimer les manifestations hostiles à Israël » (« Les législateurs californiens dénoncent l’antisémitisme dans les écoles », Associated Press, 29 août 2012).

À l’instar du rapport de l’Université de Californie, cette résolution invite l’administration universitaire à « utiliser la définition de travail de l’antisémitisme » de l’agence de l’UE.

Les origines d’une « définition »

L’histoire du projet de définition de l’antisémitisme tel que l’a élaboré en 2005 l’Observatoire de l’UE – un texte encensé avec enthousiasme par les partisans d’Israël en Californie et ailleurs – n’est pas très bien connue, mais elle est révélatrice à plus d’un titre.

À la base même de la naissance du projet de définition de travail, on retrouve Ken Stern, un spécialiste de l’antisémitisme travaillant au sein du Comité juif américain (CJA). Stern affirme qu’il a développé le texte « en compagnie d’autres experts au cours du second semestre 2004 » ; sa version est identique pour l’essentiel à celle publiée par l’Observatoire de l’UE l’année suivante (« Proposition de redéfinition de l’antisémitisme », Institut Stephen Roth, juillet 2005).

Il y a deux autres personnages clés dans la genèse de l’initiative. Ken Stern a crédité Dina Porat – à l’époque directrice de l’Institut Stephen Roth pour l’étude de l’antisémitisme et le racisme contemporains, à l’Université de Tel-Aviv –, pour  avoir « été la première à avoir articulé l’idée d’une définition commune » (« La définition de travail – une réévaluation », Université de Tel-Aviv, juillet 2011 [PDF]).

L’autre personnage clé est Andrew Baker, du CJA, qui, selon Stern, avait « intelligemment développé une relation de travail » avec Beate Winkler, à l’époque  directrice de l’Observatoire européen. Winkler avait été invitée à prendre la parole lors de la réunion annuelle du CJA, à Washington, en mai 2004, et elle y avait déclaré aux délégués que « la diabolisation d’Israël et le refus de son droit à l’existence étaient clairement antisémites, à nos yeux » (« Faire face à l’antisémitisme, mobiliser les gouvernements », CJA, 9 mai 2004).

Selon l’écrivain et ancien directeur de l’Institut de recherche politique juive, Antony Lerman, Baker avait été en contact avec Winkler suite à la controverse à propos d’un rapport de 2003 abandonné par l’Observatoire de l’UE en raison de certains problèmes, parmi lesquels la définition de l’antisémitisme telle qu’elle était utilisée (« L’UE accusée d’avoir enterré le rapport sur l’antisémitisme mettant l’accent sur le rôle musulman », Forward, 28 novembre 2003).

Baker proposa à Winkler « de convenir rapidement d’une réunion [des dirigeants, activistes et chercheurs juifs] » afin de concocter une définition satisfaisante de l’antisémitisme (« L’attaque grotesque contre l’UCU pour avoir voté contre le recours à la ‘définition de travail de l’antisémitisme de l’Observatoire européen’ », antonylerman.com, 2 juin 2011).

D’après le compte rendu de Lerman, « [Baker] savait que les personnes invitées à la réunion allaient avoir besoin d’être largement favorables au concept du ‘nouvel antisémitisme’ et (…) il fut à même de déterminer quelles seraient les personnes présentes. »

Au cours d’une conférence tenue en Israël en octobre 2004, des discussions d’information sur la définition eurent lieu et impliquèrent, alors Stern, nombre d’individus parmi lesquels des membres du groupe de pression britannique Community Security Trust, dont Michael Whine, Jeremy Jones, du Conseil exécutif de la communauté juive australienne, et d’autres membres du CJA ou de l’Institut Stephen Roth (Stern relate ce qui s’est passé lors de la réunion de 2004 dans une transcription d’articles émanant de la conférence au Centre Kantor de l’Université de Tel-Aviv pour l’étude de la communauté juive européenne contemporaine).

Au moment où le texte du projet de définition de travail fut proche de sa version finale, Stern fait référence à « une réunion très épuisante » entre Winkler, Michael Whine, du Community Security Trust, et trois membres du CJA – Stern lui-même, Baker et Deidre Berger. Whine a également donné des comptes rendus de ce processus, faisant référence aux « négociations autour de la version finale » qui impliquaient des « représentants du CJA et du Congrès juif européen » (« Deux pas en avant, un pas en arrière : la progression diplomatique dans la lutte contre l’antisémitisme », Community Security Trust [PDF]).

La subtilité d’un maillet

Depuis sa publication, la définition a été citée de façon répétitive par les groupes pro-israéliens afin d’attaquer l’activisme de la solidarité avec la Palestine et elle a été utilisée – pour reprendre les termes de Ken Stern même, dans le programme de la conférence susmentionnée au Centre Kantor – « avec la subtilité d’un maillet ».

Les lobbyistes israéliens ont souvent mal représenté la nature du texte et de son contenu. Richard Barton, de la Ligue contre la diffamation (ADL) et qui est l’auteur du rapport sur le « climat du campus » de l’Université de Californie, a essayé de faire passer l’impression que le projet de texte a un statut officiel en le qualifiant de définition de l’antisémitisme par l’UE (« Les protestations ne doivent pas s’égarer dans l’antisémitisme », San Francisco Chronicle, 23 août 2012).

Lors du rassemblement du Forum mondial de 2009 du gouvernement israélien, un groupe de travail visant à « combattre l’antisémitisme » et présidé par Michael Whine, du Community Security Trust, décrivit le projet de définition comme « la définition même de l’antisémitisme par l’Union européenne ».

La définition a été invoquée dans un certain nombre de tentatives de museler l’activisme et les discours de la solidarité avec la Palestine, particulièrement dans les universités. La semaine israélienne de l’apartheid, une série annuelle d’activités de conscientisation dans les universités du monde entier, a été mise en exergue pour faire l’objet d’une attention particulière.

En février dernier, le Centre Simon Wiesenthal, une organisation sioniste installée à Los Angeles, a demandé au ministre français de l’Intérieur « d’annuler la conférence sur ‘l’apartheid israélien’ à l’Université de Paris VIII et partout ailleurs en France », prétendant que la semaine constituait « une violation manifeste de la définition de travail de l’antisémitisme proposée par l’Agence européenne des droits fondamentaux » (« Annulez la conférence sur ‘l’apartheid israélien’ à l’Université de Paris, en tant que menace pour l’ordre public et danger pour la communauté juive », Centre Simon Wiesenthal, 15 février 2012 – ce lien ne fonctionne plus en 2015 NDLR).

Une conférence qui s’est tenue à l’Université de Harvard en mars et qui prônait la « solution à un État  » au conflit israélo-palestinien, a été décrite dans un article émanant du groupe sioniste Comité pour l’exactitude et l’honnêteté dans les rapports sur le Moyen-Orient circulant en Amérique comme « un exercice d’antisémitisme », si l’on en réfère à « la définition de travail de l’antisémitisme » (« Harvard doit accueillir une conférence prônant la destruction d’Israël », 17 février 2012).

NGO Monitor (Contrôle des ONG) – un groupe sioniste qui, régulièrement, diffame les organisations des droits de l’homme – a également présenté les choses crûment : « Les campagnes qui isolent Israël violent explicitement la définition de travail de l’antisémitisme proposée par l’Union européenne » (« Les protestataires déboutés dans leur appel pour le boycott TIA-CREF hostile aux colonies », The Jewish Week, 20 juillet 2011).

Richard Cravatts, l’actuel président du groupe national de contrôle pro-israélien, Scholars for Peace in the Middle East (Les intellectuels pour la paix au Moyen-Orient), croit qu’il est devenu « plus malaisé » pour les « gens qui haïssent les Juifs » dans les universités de se défendre contre l’accusation d’antisémitisme, et il cite avec satisfaction l’« importante » définition de travail (« L’antisémitisme et la gauche dans les campus », Journal for the Study of Antisemitism , Vol. 3 : 2801 [le lien ne fonctionne plus – 2015 – NDLR]).

Une « définition de travail » qui a été abandonnée

La réalité, toutefois, est très différente. Non seulement le lobby israélien a exagéré et mal interprété la portée de la définition de travail, mais l’Agence européenne des droits fondamentaux elle-même l’a rangé dans ses placards.

En 2005, l’année de publication du document, ce qui s’appelait encore à l’époque l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes fit savoir qu’il y aurait tout un processus de révision après des organisations de collecte de données dans les pays européens eurent donné « un feedback concernant leurs points de vue sur sa fonctionnalité ».

Trois ans plus tard, l’Agence des droits fondamentaux informait le gouvernement britannique que « le feedback et les commentaires initiaux attiraient l’attention sur plusieurs questions ayant un impact sur l’efficience de la définition en tant qu’outil de soutien de la collecte de données »Enquête multipartite sur l’antisémitisme : La réponse du gouvernement, après un an de travail sur le rapport », Gouvernement britannique, 12 mai 2008 [PDF]).

L’auteur du présent article a demandé quelques éclaircissements à Ioannis Dimitrakopoulos, chef du Département de l’égalité et des droits des citoyens de l’Agence des droits fondamentaux. M. Dimitrakopoulos lui a répondu qu’au cours des discussions autour des contrôles du racisme et de la xénophobie partout en Europe, « il devenait évident qu’il n’y avait pas d’intérêt pour les collecteurs de données primaires à adopter ou utiliser » la définition de travail. Il a également confirmé que l’Agence des droits fondamentaux « ne recourrait plus [au projet de définition de travail] », ajoutant que le corps « n’a aucune compétence juridique pour élaborer lui-même de telles ‘définitions’ ».

Cette déclaration émanant de l’Agence des droits fondamentaux confirme ce qu’avaient déjà déduit les personnes qui ont étudié le problème avec minutie. David Feldman, directeur de l’Institut Pears pour l’étude de l’antisémitisme, installé à Londres, m’a expliqué que « la définition de travail de l’OEU [Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes] n’avait jamais été, pour autant que je le comprenne, une position officielle de l’OEU. » L’Agence des droits fondamentaux, a-t-il encore fait remarquer, « adopte en fait une approche différente et a commissionné une étude qui se concentre sur les perceptions et les expériences des Juifs en matière d’antisémitisme ».

Brian Klug, un responsable de la recherche à l’Université d’Oxford qui a suivi de près tout le débat sur la question, abonde dans ce sens. « Primo, le document n’a jamais été ratifié par l’OEU ni par l’Agence des droits fondamentaux qui lui a succédé », dit-il. « Secundo, il s’agit davantage d’un document de discussion que d’une définition. Tertio, pour autant que je sache, il ne ‘sert’ pas – que ce soit dans le sens que l’Agence ait l’intention de le réviser ou dans le sens que des institutions d’application de la loi en Europe auraient l’intention de l’appliquer. »

Il est intéressant de mentionner qu’en une occasion, les partisans de la définition de travail ont admis la réalité. Prenant la parole à Washington en décembre dernier, Andrew Baker, du CJA, a reconnu que le document « rencontrait toujours une certaine opposition, y compris de la part de l’organisation qui a succédé à l’OEU » – avant d’ajouter, de façon révélatrice : « Il faut donc le répéter chaque fois que c’est possible » (Transcription : « Audition — Combattre l’antisémitisme dans la zone de l’OCDE : le point de la situation aujourd’hui », Commission sur la sécurité et la coopération en Europe, 2 décembre 2011).

En 2010, Michael Whine, du Community Security Trust, a déclaré que l’Agence des droits fondamentaux « ne notifiait même pas » à l’adresse des organisations partenaires des pays de l’UE que la définition existait, « pas plus qu’elle ne leur demandait de l’utiliser », conformément au programme de la conférence du Centre Kantor, déjà mentionnée plus haut.

Les calomnies

Le recours par les groupes pro-israélien à la définition de l’OEU a eu lieu dans le contexte plus général des efforts du gouvernement israélien d’attaquer la campagne internationale de  boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël. Il convient tout particulièrement de pointer du doigt ici le Forum mondial de lutte contre l’antisémitisme en raison du chevauchement entre ses participants et les personnes engagées à élaborer et promouvoir la définition de travail (et aussi parce qu’il est dirigé par le ministère israélien des Affaires étrangères).

Lors du Forum mondial de lutte contre l’antisémitisme, en 2007, par exemple, des groupes de travail ont abordé des sujets tels que « les “boycotts universitaires et économiques : stratégies préemptives” en Europe occidentale», et « les moyens de réponse aux corps estudiantins et facultaires hostiles » et ce, dans la catégorie de « l’antisémitisme dans le monde académique » (« Le Forum mondial de la lutte contre l’antisémitisme va tenir une conférence », Ministère israélien des Affaires étrangères, 8 février 2007).

Lors de la conférence de 2009, présidée par le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, un groupe de travail destiné à contrer la campagne BDS s’est réuni.

Le groupe a décrit BDS comme de l’ « intolérance traditionnelle » et a parlé d’un « plan quinquennal » qui comprenait l’application d’« interdictions législatives à infliger aux BDS », tout en tenant compte des « différences dans les traditions juridiques » (voir le document produit lors de la conférence).

L’histoire réelle du projet de définition de travail de l’OUE montre particulièrement bien jusqu’où iront certains pour contrer les personnes qui soutiennent la lutte des Palestiniens pour leurs droits fondamentaux.

Le fait que l’Université de Californie soit actuellement prise comme point de mire constitue une occasion importante de résister à l’application d’une « définition » qui, sans aucun doute, aurait un impact sur la capacité des étudiants et des facultés de s’exprimer et d’agir au nom des droits palestiniens – et ne ferait que dénaturer le combat contre le véritable racisme envers les Juifs.


 

Article publié sur The Electronic Intifada le 28 septembre 2012
Traduction : Jean-Marie Flémal

ben-whiteBen White est un journaliste freelance, écrivain et activiste spécialisé dans les questions concernant la Palestine et Israël. Il visite régulièrement la région depuis 2003 et ses articles ont été largement publiés dans The Guardian’s Comment is free, Al Jazeera, New Statesman, Salon, Christian Science Monitor, et bien d’autres.

Son dernier ouvrage de, Palestinians in Israel: Segregation, Discrimination and Democracy (Les Palestiniens en Israël : ségrégation, discrimination et démocratie) a été publié par Pluto Press.

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