Le changement de tactique des activistes palestiniens dans les marques de protestation en zone E-1

12 janvier 2013. Des activistes palestiniens arborent des drapeaux palestiniens dans le nouveau « poste avancé » de Bab Al-Shams (Porte du Soleil), dans une zone appelée E-1, à proximité de Jérusalem.

Les Comités populaires palestiniens sont confrontés à une contradiction : ils ont gagné l’attention du monde entier, mais ne sont pas parvenus à déclencher un mouvement de masse contre l’occupation.

L’idée d’installer un village de tentes à E-1 en guise de protestation a gagné en intensité ces quelques dernières semaines parmi les Comités populaires palestiniens – les mêmes comités qui, depuis dix ans, organisent en Cisjordanie des manifestations hebdomadaires contre l’occupation israélienne en général et contre la clôture de séparation [le « mur de la honte » – NDLR] et les colonies en particulier.

12 janvier 2013. Des activistes palestiniens arborent des drapeaux palestiniens dans le nouveau « poste avancé » de Bab Al-Shams (Porte du Soleil), dans une zone appelée E-1, à proximité de Jérusalem.
12 janvier 2013. Des activistes palestiniens arborent des drapeaux palestiniens dans le nouveau « poste avancé » de Bab Al-Shams (Porte du Soleil), dans une zone appelée E-1, à proximité de Jérusalem.

Les comités populaires ont compris qu’ils étaient confrontés à une contradiction interne : d’une part, ils avaient gagné l’admiration du monde entier et leurs protestations avaient contribué au succès partiel des batailles juridiques qui avaient été menées – et le sont toujours – par plusieurs villages contre le tracé de la clôture de séparation.

D’autre part, ils n’étaient pas parvenus à élargir leur zone d’activités et de confrontations avec les forces de sécurité au-delà de ces villages, pas plus qu’ils n’étaient parvenus à déclencher la formation d’un mouvement de masse palestinien contre l’occupation – même si, en termes d’indignation et de frustration populaire, le moment semblait particulièrement opportun de le faire.

Lors des manifestations hebdomadaires, les tirs des Forces de défense israéliennes ont tué vingt-neuf Palestiniens, dont onze mineurs d’âge.[*]

Des dizaines d’activistes ont été arrêtés. Pourtant, quelques éléments très en voix, et tout particulièrement à Ramallah, minimisent souvent les activistes et leurs méthodes – du fait que les comités prônent la résistance non armée, ou que l’Autorité palestinienne les soutient (bien que comités eux-mêmes perçoivent la chose comme une entrave des plus paralysantes), ou encore parce qu’ils ont attiré l’attention des diplomates occidentaux.

Le désir de résoudre cette contradiction et de façonner les outils nécessaires à une insurrection populaire a obligé les comités à imaginer des actions qui enflammeraient l’imagination d’un plus grand nombre de jeunes. Les actions, ont-ils décidé, devraient concerner les événements dont on parle dans les informations – comme les plans d’aménagement de la zone E-1 – de façon à susciter l’intérêt des médias. Sous ces deux angles, le « poste avancé » palestinien a été un succès.

Le plan consistant à ériger un village de tentes a été gardé secret. En fait, en guise de tactique de diversion, il a été annoncé sur Facebook, entre autres, que les activistes prévoyaient d’organiser un camp d’étude et d’activités à Jéricho, les 10 et 11 janvier. Quelques hommes d’affaires palestiniens qui se trouvaient sur place ont contribué financièrement à l’achat des tentes et à la couverture des autres dépenses.

Mais, en raison de la tempête qui a sévi toute la semaine dernière, il n’y a pas eu d’autre choix que de dire à ceux qui s’étaient inscrits pour le « camp » en quoi consistait le véritable plan, afin d’être certain du nombre de personnes qui allaient en fait y participer. Jeudi, malgré la neige, près de trois cents personnes se sont rendues à un meeting à Ramallah. Mohammed Khatib, un membre des comités populaires venu de Bil’in, a dit qu’une moitié environ des personnes venues assister au meeting étaient des nouveaux – des gens qui n’avaient jamais participé auparavant à des activités de protestation. Il est convaincu que, s’il n’y avait pas eu ces conditions atmosphériques, mille personnes au moins se seraient présentées.

Les participants se sont mis d’accord pour ériger le camp de tentes en un endroit dont les photographies aériennes montraient qu’il s’agissait d’un terrain privé dont les propriétaires étaient d’accord avec les protestataires. Par la suite, il est apparu qu’en 2006, Israël avait déclaré une partie de ces terres comme « terres de l’État ».

Quelque deux cents activistes ont passé quarante-huit heures dans les vingt tentes, jusqu’au moment où une force de quelque cinq cents policiers ont démantelé le « village », très tôt le dimanche matin. Contrairement à l’annonce par la police israélienne que l’évacuation allait être non violence, les organisateurs du camp ont rapporté que vingt personnes avaient été frappées à coups de bâton et que six d’entre elles avaient dû être hospitalisés pour des hématomes au visage et autres blessures sanglantes.

Dans l’intervalle, Elias Khoury, l’auteur libanais du roman « Bab Al-Shams » (La Porte du Soleil),  qui retrace la vie des réfugiés palestiniens au Liban depuis la fondation de l’État d’Israël, a donné aux activistes sa bénédiction sur sa page Facebook et a exprimé son appréciation de voir qu’ils avaient baptisé leur village de tentes en reprenant le titre de son livre.

Ce n’est pas la première fois que les comités populaires organisaient des protestations allant au-delà des limites des villages et du tracé de la clôture de sécurité. Par exemple, il y a deux mois, dans le cadre de la Semaine de la Jeunesse palestinienne, ils avaient organisé le blocage des routes et des accès aux colonies et, bien que l’opération ait été couronnée de succès, elle avait presque aussitôt disparu des mémoires en raison de l’assassinat d’Ahmed Jabari à Gaza et de l’opération Pilier de Défense qui avait suivi. Un mois avant cela, ils avaient organisé une manifestation contre l’achat des produits des colonies au supermarché Rami Levy, à l’est de Ramallah.

Mais, ici, les comités se heurtent à une autre contradiction : Des protestations à caractère exceptionnel intéressent les médias et le public pendant quelques heures, puis tombent dans l’oubli. Seuls des activités continues peuvent développer les outils nécessaires à un mouvement de résistance de masse.

Pour l’instant, toutefois, le public palestinien, aussi frustré et indigné qu’il puisse être, n’est pas enclin à mener des activités continues et, en tout cas, il éprouve des doutes quant à sa capacité de lutte et à l’efficience ultime de la résistance de masse.


Publié sur Haaretz le 14/1/2013.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

amira hassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz.
Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)

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