Le binationalisme israélien, c’est une vieille histoire

Force est de l’admettre, Israël est devenu un État binational voici 47 ans, lorsqu’il a occupé les territoires. Tout ce qu’il reste à décider, c’est s’il sera binational avec une démocratie ou avec un régime d’apartheid.

C’est une arme de jugement dernier que l’État binational. La gauche met en garde contre elle comme s’il s’agissait d’un désastre national, un quasi-holocauste, alors que la droite ne veut même pas y penser comme possibilité. Et en être partisan ? Dieu nous en préserve ! C’est tout juste si cela existe. L’État juif est le père de tous les consensus, la plus sainte des vaches sacrées, la raison d’être, même si personne ne sait ce qu’il est exactement, même si le qualificatif de « juif » indique effectivement qu’il est nationaliste. Pour la quasi-totalité des Israéliens, le terme binational met un point final à l’affaire. Et, désormais, le journaliste israélien Rogel Alpher a rejoint le camp des alarmistes (édition en hébreu, 2 octobre).

Combien d’Etats pour combien de peuples ?

« Arrêtez toutes les horloges, coupez les téléphones et faites face à la réalité : Israël est en train de devenir un État binational. Que comptez-vous faire à ce propos ? » a demandé Alpher. Ma ligne téléphonique n’a pas été coupée, mes horloges n’ont pas été arrêtées et j’ai essayé de faire face à la réalité : L’État binational est déjà présent, et depuis longtemps, encore, Il est moins effrayant que ce qu’on en a prétendu et il ne reste plus qu’à se battre au sujet de ses caractéristiques.

Il est malaisé de croire à quel point la machine de la négation et de la répression est même parvenue à cela – à dépeindre l’État binational tel qu’il sera dans le futur. Quelque six millions de Juifs et près de cinq millions de Palestiniens (les Arabes israéliens et les Palestiniens de Cisjordanie) vivent sous un gouvernement, dans un État et celui-ci n’est pas binational ? Qu’est-ce qu’il est, alors ? Mononational ?

Deux nations, un gouvernement – et il n’est pas binational ? Depuis 47 ans, il est totalement binational. Pas même binational en devenir ni provisoirement binational. Un État binational, et dans tous ses objectifs et finalités.

S’il ressemble à un État binational, qu’il se meut comme un État binational et qu’il fait entendre sa voix comme un État binational – dans ce cas, qu’est-ce qu’il est ? Compte tenu de ce qu’Israël n’a jamais – au grand jamais – eu sérieusement l’intention d’abandonner les territoires qu’il occupe, cet État binational a déjà mis au monde deux générations de citoyens et de sujets binationaux.

Il est vrai qu‘Israël n’a jamais osé annexer officiellement tous les territoires qu’il occupe ni voulu étendre les droits civiques à ses habitants non juifs. Mais cela n’en fait pas un État moins binational, et la prétention de dire que ce n’est que temporaire a expiré depuis longtemps. Vraiment, il y a un fossé révoltant entre les droits des deux nations, mais cela ne rend pas l’État moins binational. Un Palestinien à Hébron et un Juif à Tel-Aviv sont les sujets du même gouvernement, même si ce gouvernement est démocratique pour l’habitant de Tel-Aviv et dictatorial pour celui de Hébron, et même si le premier gouvernement est civil et le second militaire. La source de l’autorité est la même : C’est le gouvernement juif de Jérusalem qui décide du sort des deux. L’Autorité palestinienne a moins de liberté d’action qu’un conseil régional.

Ainsi donc, qu’avons-nous, ici ? Un État, deux nations. Depuis des années, la gauche essaie de constituer une alternative : deux États. Aujourd’hui, alors qu’il est évident que la chance de voir ceci se réaliser est enterré à jamais – et peut-être même n’a-t-elle jamais existé – tout ce que nous pouvons faire, c’est nous préoccuper du caractère de cet État, qui est binational depuis deux générations et qui pourtant n’a jamais été ni égalitaire ni démocratique durant un seul instant.

Tout débat supplémentaire à propos de deux États n’est rien qu’une façon de gâcher un peu plus de temps encore, afin d’enraciner davantage cette occupation. Avec plus d’un demi-million de colons et une confiance à zéro, c’est une cause perdue. Israéliens, Palestiniens et le monde entier doivent en tirer leurs conclusions.

La seule question qui se pose encore, c’est se savoir quel genre d’État ce sera : une démocratie binationale ou un État binational à régime d’apartheid. Tous ceux qui, dans le passé, ont considéré le caractère de l’État juif comme étant sacré – c’est-à-dire la majorité écrasante des Israéliens – doivent se demander où ils étaient quand il y avait toujours la possibilité de deux États. Mais, aujourd’hui que le droit et les colons ont gagné, il n’est pas pertinent de continuer à discuter de la chose. Réellement, le solution à un seul État, binational, démocratique et égalitaire fait actuellement figure de chimère ou de cauchemar. Mais quelle autre alternative y a-t-il, précisément ?

Ainsi donc, arrêtez toutes les horloges, coupez les téléphones et faites face à la réalité : Et commencez à lutter pour un État (binational) légitime.


Publié sur Haaretz le 5 octobre 2014.
Traduction pour ce site : JM Flémal

gideon_levyGideon Levy est journaliste au quotidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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