La troisième intifada est inévitable

Un peu plus tôt, en ce mois de juin, lors d’une réunion privée avec le Premier ministre israélien Netanyahu et ses conseillers en matière de sécurité, un groupe de spécialistes du Moyen-Orient et d’anciens fonctionnaires des renseignements ont mis en garde contre l’imminence d’une troisième Intifada palestinienne.

Le catalyseur immédiat, ont-ils ajouté, pourrait être la profanation d’une autre mosquée par des colons juifs, comme celle qui a été incendiée mardi, ou la construction de nouveaux logements destinés à des colons. Quel que soit le détonateur, la source sous-jacente du ferment en Cisjordanie n’est autre que le fait généralement admis que le président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas, se retrouve dans une impasse.

La stratégie politique de M. Abbas reposait sur la notion selon laquelle la coopération sécuritaire entre l’AP et le gouvernement israélien  permettrait à Israël de se sentir plus en sécurité et de laisser tomber sa justification première de l’occupation de la Cisjordanie, ouvrant ainsi la voie à un État palestinien. Ironiquement, en raison du succès des efforts de M. Abbas, bien des Israéliens ont bénéficié du luxe d’oublier qu’une occupation est toujours en cours.

Grâce à la paix financée par les États-Unis et l’Europe et que le gouvernement Abbas a assurée en Cisjordanie, les Israéliens en sont venus à croire qu’ils peuvent manger leur gâteau et le garder aussi. Un peu plus tôt, cette année, une majorité de citoyens interrogés lors d’un sondage ont déclaré que leur État pouvait rester juif et démocratique sans renoncer à la moindre parcelle de la Cisjordanie.

Des années de paix et de tranquillité à Tel-Aviv ont permis à des centaines de milliers d’Israéliens de descendre dans les rues l’été dernier afin de protester contre les prix élevés du fromage blanc, des loyers et des soins de santé quotidiens sans dire un mot des Palestiniens en Cisjordanie. La question a cessé d’être l’une des principales inquiétudes sécuritaires d’Israël. M. Netanyahu devrait être soit politiquement suicidaire soit exceptionnellement prévoyant et perspicace pour abandonner un statu quo dont une vaste majorité semble satisfaite.

En revanche, aujourd’hui, les Palestiniens voient que leurs dirigeants se cognent la tête contre un mur, espérant contre toute logique qu’une pincée supplémentaire de bon comportement conciliant va leur donner un État indépendant. Par conséquent, les débats de longue haleine sur la façon de concrétiser la libération nationale – soit en rassurant Israël, soit en s’y opposant – ont désormais été résolus. Les Palestiniens de toutes tendances politiques ne discutent plus de la question de savoir s’il faut rendre l’occupation israélienne plus coûteuse, mais de celle de savoir comment s’y prendre.

Dans les années 1990, M. Abbas fut l’un des principaux architectes du processus de paix d’Oslo, qui envisageait un retrait israélien par étapes de la Cisjordanie pour en arriver à un accord de paix permanent (mais pas nécessairement à un État palestinien). Aujourd’hui, il est peut-être le tout dernier à encore y croire. Il a été forcé de faire semblant d’accepter les revendications de ceux qui préconisent la confrontation, en émettant des promesses répétées de s’opposer à Israël – en démantelant l’AP ou en refusant de négocier tant qu’Israël n’aura pas cessé l’installation de colonies – uniquement pour renier ces promesses l’une après l’autre par la suite.

De même que le fossé entre les paroles et les actes du président palestinien s’est élargi, la distance entre sa politique et l’opinion publique s’est elle aussi accrue, aboutissant à une plus grande répression de la part de son gouvernement : recours à la torture contre les opposants politiques, blocage de sites Internet et arrestation de journalistes et de blogueurs critiques à l’égard de M. Abbas. Même les proches conseillers de M. Abbas prétendent qu’il risque de devenir un autre Antoine Lahad, le chef des forces de la collaboration durant l’occupation du Sud-Liban par Israël. Le principal organisateur de la politique de M. Abbas, le Premier ministre non élu Salam Fayyad, a reconnu : « Je pense que nous sommes occupés à perdre le débat, si nous ne l’avons déjà pas perdu. » Et M. Abbas lui-même a admis que le processus de paix « avait foiré » et que son gouvernement avait tout simplement aidé à créer « une situation favorable » à Israël qui, bénéficiant depuis quelques années d’une collaboration sans précédent des forces palestiniennes en Cisjordanie, n’est certainement pas encouragé à accepter le moindre changement.

Mais, en ce moment, les forces de sécurité palestiniennes n’ont guère de raisons de croire que les efforts font progresser les objectifs nationaux et Israël ne peut affirmer que l’AP assurera la sécurité indéfiniment. Le mois dernier, comme les fusillades reprenaient dans les rues de Jénine et que 1.600 prisonniers entraient dans leur quatrième semaine de grève de la faim, M. Abbas déclara : « Je ne puis contrôler la situation. Je crains (…) que le système de sécurité, ici, ne s’effondre. » Cet avis faisait écho à des remarques de Yuval Diskin, le patron récemment retraité des services israéliens de la sécurité intérieure : « Quand la concentration de vapeur d’essence est si élevée dans l’air », disait-il, « la question consiste uniquement à savoir quand l’étincelle va y mettre le feu. »

La cause première de cette instabilité, c’est que les Palestiniens ont perdu tout espoir qu’Israël leur accorde un État. Toute tentative d’exercer le peu de poids que les Palestiniens possèdent a été contrecarrée ou s’est révélée inefficace. Le boycott des emplois et des produits des colonies n’a pas bénéficié d’un soutien massif et, même si c’était le cas, il n’empêcherait pas les colonies de s’étendre. Les Palestiniens auraient pu insister pour obtenir le droit de vote à l’Assemble générale des Nations unies, en septembre dernier – quelque chose qui effrayait Israël et l’Amérique en raison de ses implications concernant l’accession de la Palestine au Tribunal pénal international. M. Abbas a renoncé à cet effort en faveur d’une pétition réclamant le statut d’État au Conseil de sécurité, une chose absolument vouée à l’échec, et, ensuite, il a facilement fait passer sa capitulation pour un acte de provocation.

Ces échecs n’ont laissé que deux options aux Palestiniens qui espèrent rendre les conditions actuelles intenables pour Israël : les protestations populaires et la résistance armée. La première option est confrontée à d’énormes obstacles en raison des divisions politiques entre le Hamas à Gaza et le Fatah de M. Abbas en Cisjordanie. Chaque faction voit en la mobilisation massive une première étape potentielle vers son renversement, de même qu’un moyen de doter de capacitation une nouvelle génération de dirigeants au détriment de ceux en place actuellement.

Si des manifestations de masse se déclenchaient en Cisjordanie, Israël demanderait aux forces de sécurité palestiniennes de faire cesser toute forme de protestation à proximité des soldats ou des colons, en obligeant ces mêmes forces palestiniennes à choisir entre la possibilité de tirer sur des manifestants palestiniens et la cessation de toute coopération sécuritaire avec Israël, ce que M. Abbas refuse de faire. Il en a conscience et il le craint aussi : les protestations de masse pourraient rapidement se militariser dans les deux camps. Pour cette raison, son gouvernement a proposé un peu plus qu’un soutien en paroles aux petites protestations hebdomadaires qu’apprécient tellement les activistes étrangers et la presse occidentale et il a empêché activement les manifestants de s’approcher des colonies juives.

La seconde option est la confrontation armée. Bien qu’une certaine apathie soit répandue parmi les Palestiniens et que des centaines de milliers de ces derniers dépendent financièrement de la poursuite de l’existence de l’AP, nombreux sont également ceux aussi qui accueilleraient favorablement la perspective d’une escalade et, en particulier, bon n ombre de partisans du Hamas qui prétendent que la violence a été la tactique la plus efficace pour forcer Israël et la communauté internationale à agir.

Ils croient que ce sont les pierres, les cocktails Molotov et les protestations de masse qui ont poussé Israël à signer les accords d’Oslo en 1993, que ce sont les frappes mortelles contre les troupes israéliennes au Liban qui ont amené Israël à se retirer en 2000, que c’est le bain de sang de la seconde Intifada qui a mis la pression sur George W. Bush pour déclarer son soutien à la création d’un État palestinien et a poussé la communauté internationale à lancer l’Initiative de paix arabe, l’Initiative de Genève et la Feuille de route pour la paix au Moyen-Orient. Ils sont également convaincus que ce sont les armes qui ont pressé Ariel Sharon, à l’époque Premier ministre d’Israël, à évacuer les colons et les troupes de Gaza en 2005. Cette retraite a également eu pour effet de geler le processus de paix en fournissant la « quantité de formol nécessaire », comme l’a dit un conseiller de Sharon, « de sorte qu’il n’y aura pas de processus politique avec les Palestiniens ».

Pour les dirigeants palestiniens davantage militants, qui n’ont jamais cru dans le processus de paix, la leçon était claire : « Pas un pouce du sol palestinien ne sera libéré », m’a dit Mousa Abu Marzook, chef adjoint du bureau politique du Hamas, « alors que les Israéliens estiment que le fait de le contrôler entraînera peu de frais. » Matti Steinberg, un ancien haut conseiller auprès des responsables israéliens de la sécurité, a décrit M. Abbas comme le dirigeant palestinien le plus obligeant, le plus favorable à la non-violence qu’Israël ait rencontré et il a conseillé de prendre la chose comme allant de soi. « Le pouvoir israélien est pris dans un cercle vicieux », a-t-il dit. « Il prétend qu’il ne peut faire la paix s’il y a de la violence et, quand il n’y a pas de violence, il voit peu de raisons de faire la paix. »

L’histoire peut créditer M. Abbas de régner sur la phase la plus vertueuse de ce cycle, mais il a manifestement posé les bases d’une phase plus horrible. Pendant ce temps, le Hamas est déjà passé à autre chose. « Les Israéliens ont eu une occasion en or de signer un accord avec Abbas », m’a dit le ministre de la Santé Basem Naïm (Hamas) à Gaza en novembre dernier. « Mais cette occasion est déjà passée. Ils ne la reverront plus. »


 

Publié le 22 juin 2012 sur le New York Times.
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal

Nathan Thrall est un analyste du Moyen-Orient auprès de l’International Crisis Group.

 

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