La répression exercée par l’Autorité palestinienne attise les flammes du mécontentement palestinien

Shaul Mofaz, criminel de guerre israélien et invité d'honneur de Mahmoud Abbas

La violente répression exercée par les policiers de l’Autorité palestinienne à l’encontre des manifestants de Ramallah, le samedi 30 juin et le dimanche 1er juillet, est une preuve de l’impopularité croissante de l’implication de l’AP dans les négociations et la normalisation de l’occupation israélienne.

Après vingt ans de négociations stériles, il est impossible d’accorder un fondement à ces entretiens alors qu’Israël accélère le nettoyage ethnique de la Zone C — 60% de la Cisjordanie sous contrôle total par les Israéliens — et l’implantation de colonies accompagnée de la destruction de maisons palestiniennes et la révocation des droits de résidence à Jérusalem.

Shaul Mofaz, criminel de guerre israélien et invité d'honneur de Mahmoud Abbas
Shaul Mofaz, criminel de guerre israélien et invité d’honneur de Mahmoud Abbas

Initialement lancée par le réseau de la société civile « Palestinians for Dignity » (Les Palestiniens pour la dignité), la manifestation du 30 juin entendait protester contre la décision de Mahmoud Abbas, le président de l’AP, d’inviter l’ancien ministre israélien de la « Défense » et chef d’état-major des forces israéliennes d’occupation, Shaul Mofaz, à Ramallah. Vu que Mofaz a commandé les forces d’occupation israéliennes et que, plus tard, lors de la deuxième Intifada, il a été ministre israélien de la « Défense », il porte une responsabilité directe dans les nombreux massacres et enlèvements et, parmi ses crimes les plus notoires, figure l’utilisation de bulldozers pour détruire des maisons dans le camp de réfugiés de Jénine en  2003 et tuer en même temps nombre de résidents de ces maisons qui s’y trouvaient encore.

Un criminel de guerre accueilli par l’AP

L’AP a reporté la rencontre en toute dernière minute en raison des pressions intenses émanant des mouvements de jeunes, des partis politiques et du sein même du mouvement du Fatah, et ceci a freiné une fois de plus une mobilisation bien plus large contre l’occupation. Néanmoins, les protestations des jeunes se sont poursuivies comme prévu.

Leur but était de souligner le dégoût éprouvé dans les rues palestiniennes à propos de l’invitation initiale, en particulier au vu du fait que des mandats d’arrêt pour crimes de guerre ont été lancés contre Mofaz dans d’autres pays et que, malgré cela, l’homme est reçu à Ramallah par l’AP. Les protestations voulaient adresser un message clair à l’AP : toute tentative de réorganiser cette rencontre ou toute poursuite de ces « négociations » absolument inutiles allait en effet être confrontée à une mobilisation de masse.

La manifestation de samedi a été malgré tout très suivie, selon les normes de Ramallah, avec environ un millier de participants. La détermination des jeunes au cours des deux journées de protestation, avec le maintien des revendications simples en faveur de la dignité et des droits fondamentaux, leur a valu à juste titre un grand respect de la part de nos concitoyens. Ils sont devenus la conscience de notre peuple.

La réponse de l’AP à leurs actions a fait écho aux précédentes répressions des protestations à Ramallah, lors de l’Opération Plomb durci durant l’hiver 2008-09, lorsque la police de l’AP et la mukhabarat (la police politique en civil) se sont servies de bâtons et de gaz lacrymogènes (sans doute de fabrication israélienne ou américaine) pour agresser la foule. La répression de la solidarité avec Gaza avait été si bien coordonnée que l’AP avait même pensé à amener une unité d’agents de police féminins pour tabasser les femmes protestataires, par souci de ne pas offenser les sensibilités quelles qu’elles fussent.

Le soutien de l’extérieur, l’entraînement de l’AP

L’Union européenne et les États-Unis ont été essentiels dans le développement de cet appareil « sécuritaire » de l’AP, avec les États-Unis, et particulièrement la CIA, assumant la responsabilité de l’entraînement et de l’organisation des divers services de renseignement (« La CIA travaille avec les agents palestiniens de la sécurité », The Guardian, 17 décembre 2009).

La mission de police de l’UE dans les territoires palestiniens (EUPOL COPPS) assume la responsabilité d’entraîner la police. Des exemples de torture dans les prisons de l’AP font l’objet de rapports bien documentés et EUPOL COPPS a directement contribué à ces abus par le biais de l’entraînement du personnel carcéral aux techniques de « contrôle d’émeute » (voir le communiqué de presse de la mission : « 20 agents carcéraux palestiniens terminent 3 programmes d’entraînement à la répression des désordres en prison » – 28 mars 2012).

EUPOL COPPS, comme l’indique son site Internet, se consacre au « renforcement des lois et de l’ordre ». Vu que la Palestine est occupée par Israël et que les Palestiniens sont soumis aux lois militaires israéliennes, l’application de la logique aboutirait à la conclusion qu’EUPOL COPPS et, partant, les forces palestiniennes de « sécurité », pourraient très bien finir aussi par « renforcer les lois [militaires israéliennes] et l’ordre [inique] » de l’occupation.

Il est d’un intérêt historique de faire remarquer que l’ancien chef de la mission EUPOL COPPS auprès de l’AP, entre janvier 2009 et janvier 2010, n’était autre que Paul Robert Kernaghan, un ancien inspecteur en chef des Forces royales de l’ordre en Ulster, la fameuse police paramilitaire, noyautée par les protestants, qui appliquait le pouvoir colonial britannique en Irlande du Nord.

Kernaghan a connu une ascension hiérarchique assez étonnante au sein de ces forces de l’ordre, entre 1978 et 1991. Régulièrement, celles-ci opéraient en collaboration avec les escadrons loyalistes de la mort dans l’assassinat sectaire de civils catholiques, et elles réprimaient les manifestations par la violence, utilisant aussi bien des munitions réelles que des balles à enveloppe de caoutchouc (voir « La police de l’Irlande du Nord de mèche avec des tueurs », BBC News, 22 janvier 2007). Les balles « bâtons » enrobées de caoutchouc ont été à elles seules responsables de la mort de dix-sept civils, dont huit enfants (voir les archives Internet de l’Université de l’Ulster sur le conflit). Qu’un tel homme puisse être désigné à la tête de la mission de l’UE en dit particulièrement long sur les priorités du développement de l’appareil « sécuritaire » de l’AP, où l’accent est mis tout particulièrement sur la répression de la dissidence.

C’est précisément à ce genre de répression qu’on a assisté samedi et dimanche. Le recours à des tactiques similaires à celles utilisées lors du Printemps arabe — des mukhabarat agissant incognito et utilisant des chaînes métalliques et des bâtons pour tabasser des gens non armés, agresser des journalistes, rosser des femmes et des jeunes gens, enlever des manifestants en pleine rue et les tabasser dans les postes de police du régime – est un signe évident de ce que tout le vernis de respectabilité et de légitimité que l’AP a si difficilement tenté d’acquérir est occupé à se diluer de plus en plus.

Les crânes défoncés : un sale coup pour l’image de l’AP

Samedi et dimanche derniers, les bâtons de l’AP ont non seulement défoncé les crânes et rompu les os des Palestiniens, mais, de façon très significative, ont également asséné un sale coup à l’image de marque des forces sécuritaires de l’AP et de ses dirigeants.

Les forces de police constituent un élément central des structures de l’AP : 30 pour 100 du budget général va aux forces de sécurité et, en comparaison, 0,1 pour 100 seulement au secteur agricole. Il n’est donc guère surprenant que le principal slogan des gens, dimanche dernier, lorsqu’ils se sont fait taper dessus comme si on avait voulu noyer leurs cris, était « À bas le régime militaire ! »

Les échos du nouveau slogan mondialement connu du Printemps arabe – « Le peuple exige la chute du régime » – sont clairs. La violence de la police de l’AP a mis à nu la nature intrinsèquement oppressive d’un régime policier et centré sur le renseignement qui cherche à contrôler la voie politique d’un peuple qui vit sous une occupation brutale. Il n’est nul besoin de rappeler que la violence et la corruption de la police ont été l’étincelle, en même temps que le carburant, des révolutions du monde arabe, pendant que les défenseurs armés du statu quo se muaient en symboles des grandes injustices de la société.

Bien sûr, les agents de police dans la rue, habituellement pauvres et souvent jeunes, ne sont pas les architectes de cette injustice, pas plus qu’ils ne tirent nécessairement profit de ce qu’ils font. Toutefois, ce sont quand même eux qui tabassent violemment et torturent des civils palestiniens non armés. Ce sont eux qui appliquent les mesures qui violent notre liberté de protester, de nous rassembler et de nous exprimer dans un climat au sein duquel les décisions prises dans les corridors du pouvoir de l’AP sont de plus éloignées des besoins et des revendications du peuple.

Le fait d’avoir invité Mofaz était une provocation adressée à chaque Palestinien mais, malheureusement, elle met en lumière un problème bien plus grave auquel le peuple palestinien doit s’atteler d’urgence. La réaction de notre jeunesse, sa volonté inébranlable et sa détermination nous donnent à espérer qu’une nouvelle génération est prête à jouer un rôle majeur dans la tâche malaisée et délicate de concevoir un nouvel horizon politique et d’œuvrer dans sa direction.


Article publié sur The Electronic Intifada 3 juillet 2012.
Traduction pour ce site : Jean-Marie Flémal.

Jamal Juma’ est le coordinateur de Grassroots Palestinian Anti-Apartheid Wall Campaign (la Campagne palestinienne de masse contre le mur de l’apartheid , basée en Cisjordanie.

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