La nouvelle ligne de propagande d’Israël a de quoi faire rougir Orwell de honte

Israël recourt au mensonge et à la tromperie grossière à propos de l’occupation et de sa façon de traiter les Palestiniens et ce, afin de combler les vides laissés par la mort du processus de paix.

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Un jeune Américain moyen – bien coiffé, paroissien assidu – rentre de son jogging matinal et décide de rallier le boycott d‘Israël. Il a entendu parler du mouvement BDS, de l’oppression et de l’occupation, de sorte qu’il ramasse tout ce qui dans sa maison provient d‘Israël ou de sociétés faisant du commerce avec Israël – autrement dit, à peu près tout ce qu’il possède – et se met à tirer à la carabine sur tous ces produits. Brusquement, un autre jeune homme surgit et lui suggère de tirer sur la Bible, puisqu’elle aussi vient d’Israël. Le tireur s’abstient. Il enregistre le message qui apparaît à la fin de la vidéo : « Ne boycottez pas Dieu. Achetez les produits d’Israël. »

Cette vidéo a été produite par HaYovel, une organisation fondée par un couple du Tennessee, Tommy et Sherri Waller. Jadis, le mari a travaillé pour Federal Express. La femme, elle, est une fervente partisane de la restauration des familles et de la « nation d’Israël », comme l’explique leur site Internet. Leur mission consiste à amener des volontaires de l’Amérique afin d’aider « les fermiers israéliens », autrement dit, les colons. Le site de l’organisation privilégie les donations et incite même à prier pour les colons. Une autre vidéo, sur le site, présente des vétérans de l’armée américaine travaillant comme bénévoles dans les vignobles de la colonie cisjordanienne de Har Bracha.

Des organisations de droite aussi loufoques, il y en a plein. Mais le jeune qui a persuadé son ami de ne pas boycotter Israël a encore dit autre chose. « La plupart des Palestiniens ne sont pas opprimés. Ceux qui le sont sont opprimés par leur propre gouvernement. Israël leur procure de l’emploi, l’électricité gratuite, les soins de santé gratuits et des cargaisons entières d’aide humanitaire. J’y suis allé et je l’ai vu de mes propres yeux. »

Cargaisons d’aide ou pas, il n’y a pas que HaYovel qui diffuse ces mensonges absurdes. Et ces marchandises entachées ont aujourd’hui des vendeurs bien plus sérieux : le gouvernement israélien. On doute toutefois qu’elles aient des acheteurs plus sérieux que les grotesques vétérans de Har Bracha.

Le propagandiste de la vidéo dit exactement les mêmes choses que le Premier ministre d’Israël. S’adressant à son homologue britannique David Cameron qui s’était permis pour une fois de critiquer l’occupation à Jérusalem, Benjamin Netenayahou a dit ceci : « Notre souveraineté israélienne à Jérusalem garantit aux résidents arabes de la ville des routes, des cliniques, des lieux de travail et d’autres moyens d’existence normaux que n’ont pas les Arabes de tout le Moyen-Orient. » Il a prononcé ces mots à la façon d’une insulte à l’intelligence de Cameron.

On peut bien sûr soupçonner les propagandistes israéliens de manipuler HaYovel et les groupes similaires. Ou peut-être que les grands esprits pensent la même chose ? Mais il est impossible d’ignorer le changement embarrassant qui s’est produit dans la propagande d’Israël.

Plus personne dans le monde ne parle encore sérieusement du processus de paix. Plus personne ne croit encore que le gouvernement israélien est intéressé par la paix, dans le même temps que la solution à deux États n’est plus qu’un vestige. Israël ne peut dire : « Il n’y a pas de partenaire », parce qu’il est clair qu‘Israël ne veut pas adresser la parole aux Palestiniens. Israël ne peut parler de « deux États », parce qu’il est évident qu’il n’y pense en aucun cas.

Mais Israël doit quand même dire quelque chose et c’est ainsi qu’aujourd’hui, il recourt à une propagande orwellienne de mensonge et de tromperie grossière d’un genre que même Orwell n’aurait pu imaginer, puisqu’il n’est même pas allé si loin dans « 1984 ».

La nouvelle « diplomatie publique » israélienne – la fameuse hasbara – consiste en trois principes, dont deux du moins sont des mensonges éhontés : il n’y a pas d’occupation ; les Palestiniens mènent des existences dont ils sont satisfaits; c’est un don de Dieu.

La vice-ministre des Affaires étrangères, Tzipi Hotovely, a élaboré la nouvelle ligne dans le sillage de Netanyahou. « L’occupation n’en est pas une», a-t-elle déclaré on ne peut plus sérieusement à Yossi Verter, ce week-end, en ajoutant quelque chose à propos d’un droit biblique. Naturellement, c’est une bonne nouvelle. Selon les porte-parole d‘Israël, la situation des Palestiniens est merveilleuse, ils ne sont ni opprimés ni occupés – que voilà des nouvelles réjouissantes ! Et, mieux encore : le monde est stupide et les Israéliens aussi ! Et le gouvernement estime donc qu’il est facile de leur faire avaler n’importe quoi !

Et la meilleure nouvelle, c’est que les instances officielles d‘Israël sortent leur vieille arme rouillée du jugement dernier du grenier : Il y a un Dieu et il n’y a donc pas d’occupation. Aux premiers jours de l’occupation, quelques fêlés se demandaient s’ils n’allaient pas tenter de nous faire gober ce genre de camelote. Ils furent peu nombreux à se laisser convaincre. Ressortir cette arme du grenier confirme bien qu’Israël est vraiment à court d’arguments. Et il ne nous reste que tromperies et mensonges…


Publié le 27 février sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Gideon LevyGideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz.
Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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