La France officialise progressivement sa politique de chantage à l’antisémitisme

La semaine dernière, lors d’une réunion de l’OSCE à Bucarest, le préfet « Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme » (DILCRA) Gilles Clavreul qui représentait la France a « largement poussé » en faveur d’une résolution assimilant la critique de la politique d’Israël à l’antisémitisme. Une thèse désormais quasi-officielle.

Antisionisme = Antisémitisme. Il y a quelques décennies, cette formule pouvait paraitre audacieuse. Un paradoxe émergent, une idée neuve, peut-être séduisante, dans laquelle se reconnaissaient quelques cercles d’intellectuels initiés. 

Cette idée est devenue aujourd’hui un lieu commun, que répètent en boucle et sans nuances, jusqu’à lui faire perdre tout son sens, les supporters les plus assidus et les plus aveugles d’Israël, pour tenter de faire taire la moindre critique à l’encontre de la politique des gouvernements israéliens qui se sont succédés à la tête de l’État juif depuis quinze ans.

Le communautarisme d’État

Le “délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme”, s’est également également livré avec complaisance à une interview dans une émission intitulée “Paris/Jaffa” présentée par Paul Amar (virtuose de la brosse à reluire), sur la chaîne de télé de propagande “i24 News”, propriété du patron de presse franco-israélien Patrick Drahi. Et bien entendu c’était pour parler d’antisémitisme (what else ?) et de sa croisade contre les mouvements pro-palestiniens, qu’il cherche notamment à censurer.


« La question palestinienne est utilisée pour… par i24news-fr

Le problème de cette formule lapidaire réside moins dans son énoncé que dans le flou de la définition du premier terme : l’« antisionisme ». Car si dénier aux juifs le droit à la souveraineté nationale peut être considéré éventuellement (mais pas forcément) comme une forme d’hostilité aux juifs en tant que tels, et donc comme de l’antisémitisme, qu’en est-il de la simple critique de la politique d’Israël ?

Cette question ne devrait pas souffrir de difficulté. Et pourtant, sur la base d’un obscur procès d’intention, certains posent comme présomption irréfragable que la moindre critique de la politique d’Israël ne serait en réalité que le masque d’une haine anti-juive sournoise et inavouable, relevant à ce titre de la catégorie fourre-tout de l’«antisionisme», et donc… de l’antisémitisme.

En général, cette idée s’exprime de manière plus subtile.  «Bien entendu, il est légitime de critiquer Israël !» s’écrient-ils la main sur le cœur. A condition, précisent-t-ils, de ne pas verser dans une critique excessive qui viendrait… «délégitimer» Israël.

Vertigineuse tautologie ! Car le critère qui pourrait aider à distinguer la critique légitime de la critique qui délégitime demeure introuvable. Finkielkraut avait proposé, il y a quelques années,  le critère de la «satanisation», ce qui – faute de plus de précision – ne faisait guère avancer le débat. Après tout, peu importe. Il suffit d’affirmer. Car il s’agit en réalité d’un jeu qui, ignorant toute argumentation, ne connait pas d’autre règle que celle de la logomachie péremptoire.

Et ça marche ! Par essence, ce qui est délégitimé n’a pas vocation à exister, est voué à disparaitre. La critique délégiti­mante d’Israël vise donc à sa destruction, à son  anéantissement. Et voilà ce qui fait, Monsieur, qu’elle est antisémite… CQFD.

Cette rhétorique peut faire sourire lorsqu’elle émane de milieux communautaires, militants, ou d’intellectuels-relais dévoués à leur cause.  Mais, plus inquiétant, depuis plusieurs mois, la France la reprend à son compte, par la voie de ses représentants les plus officiels.

En janvier dernier, déjà, Manuel Valls n’avait pas craint d’affirmer, lors d’une réunion publique organisée par le CRIF [1] :

« Les critiques de la politique d’Israël se sont transformées en un “antisionisme” dissimulant presque systéma­tiquement de l’antisémitisme ».

Chose incroyable et inédite, un premier ministre en exercice criminalisait par voie de généralisation le simple exercice par ses concitoyens de leur liberté d’opinion et d’expression à propos d’un État dont il est difficile de nier qu’il viole allègrement et depuis de nombreuses années le droit international ! [2]

La semaine dernière, un nouveau palier a été franchi. Car il ne s’agit cette fois plus de propos d’estrade tenue devant une assemblée militante, mais de la position très officielle de la France dans une réunion internationale, en l’occurrence celle de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe  (OSCE) qui siégeait à Bucarest le 21 juin dernier.

La France y était représentée par le préfet Gilles Clavreul, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRA), qui, au diapason de la « ligne Valls » ci-dessus mentionnée, ne cesse depuis des mois de multiplier à ce sujet des interventions médiatiques aussi polémiques que controversées.

Il n’existe pour le moment aucune trace de cette réunion. Fort heureusement, Gilles Clavreul était l’invité deux jours après, jeudi 23 juin, à s’exprimer sur Radio J. [1] Interviewé par le journaliste Michel Zerbib, le préfet DILCRA a expliqué que la réunion avait précisément pour objet l’adoption d’une définition «claire»  (!) de l’antisémitisme :

 « Cette définition de travail à laquelle la France a pleinement souscrit est très intéressante parce qu’elle pose justement cette question là dans des termes qui sont très clairs : il y est dit que si la critique d’Israël  – comme n’importe quel autre État, et je dirais même comme n’importe quel autre État démocratique – est parfaitement légitime et permise,  en revanche, lorsque cette critique se fait démesurée, lorsqu’elle repose sur des arguments fallacieux, sur des réalités totalement falsifiées et transfigurées, alors, on n’est plus dans le cadre de la critique normale, et on est dans quelque chose qui, oui, peut relever de l’antisémitisme ».

Et de poursuivre : 

« C’est très important que cela soit dit. Je représentais la France à cette réunion et j’ai fortement poussé, avec d’autres pays, parce qu’on n’est pas seuls du tout dans ce souhait-là  – notamment avec la présidence allemande –  pour que cette définition soit adoptée au niveau des membres de l’OSCE. C’est très important parce que ce sera un appui  très fort pour le débat interne, justement, sur cette question de la critique démesurée et systématique d’Israël… qui ne porte pas sur les actions du gouvernement israélien… ça, effectivement, on peut critiquer… mais sur son existence même »

Ainsi et de manière très officielle, la France souhaite donc que la critique « anormale » et « démesurée » de la politique israélienne soit considérée au niveau international comme de l’antisémitisme, afin d’appuyer « très fort» sur le débat interne. Jusqu’à en faire un délit réprimé par le code pénal ? Et toujours, sans que soit apporté le moindre critère objectif permettant d’apprécier le caractère « anormal » et « démesuré » de cette critique…

Guillaume Weill Raynal             



g_weil_raynalGuillaume Weill Raynal, est avocat et notamment l’auteur de “Une haine imaginaire ? – Contre-enquête sur le « nouvel antisémitisme” (Ed. Armand Colin – 2005) et de “Les nouveaux désinformateurs” (Ed. Armand Colin – 2007).

Cet article a été publie sur son blog hébergé sur le site de Médiapart sous le titre : “Pour la France, c’est officiel : critiquer Israël est une forme d’antisémitisme ”

[1] CRIF : “Conseil Représentatif des Institutions Juives de France”, organisation née dans les milieux de la résistance au nazisme et devenue au fil du temps une officine de propagande du gouvernement israélien en France, voire une “ambassade bis”,qui non seulement soutient en toutes circonstances avec un aveuglement jamais démenti les positions les plus droitières des gouvernements israéliens successifs, mais en outre mène une propagande hostiles aux musulmans de France en tant que tels. Voir à propos du CRIF : «Le CRIF – De la résistance juive à la tentation du lobby, de 1943 à nos jours» – Samuel Ghiles-Meilhac – Ed. Robert Laffont 2011 – ISBN : 9782221123843 – NDLR
[2] On ne peut cependant éviter de rappeler que le Premier Ministre de la France s’est déclaré “éternellement lié à Israël par sa femme” et multiplie à tous propos les prises de positions pro-israéliennes. – NDLR
[3]  Radio J, L’invité de la rédaction du 23 juin, écoutable en podcast :   http://www.radioj.fr/node/169 (les propos cités ici débutent à la minute 09.14) 

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