La 5e Conférence nationale BDS en Cisjordanie : après des victoires à l’étranger, BDS décolle au niveau local

 Tamam Abdul, 60 ans, vend des produits israéliens dans son supermarché en Cisjordanie, mais elle préférerait s’en abstenir. « Tous les produits que nous recevons sont israéliens, malheureusement », a-t-elle expliqué samedi, dans la périphérie de Ramallah, lors de la 5e Conférence sur le mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël.

Antendee Sana Sharif, de Yatta, une ville au sud de Hébron, a déclaré de son côté : « BDS représente un effort terrible, bien que peu de gens y soient engagés. Je suggère que cela fasse partie de notre éducation civique. »

« Ma suggestion, c’est que nous puissions mener des campagnes qui encourageraient les enfants des écoles à ne pas acheter de produits israéliens », a déclaré Janna Jihad, 10 ans, lors d’une session plénière.

De nombreuses personnes pensaient d’ailleurs à intensifier le boycott des produits israéliens.

Ces quelques dernières années, BDS a proliféré à l’étranger et s’est intensifié sous forme de débat en Israël même. Certaines multinationales ont durci leurs liens avec Israël, des églises chrétiennes bien implantées ont désinvesti leurs portefeuilles en faisant allusion à la situation déplorable des chrétiens palestiniens et toute une série de campus universitaires et d’associations académiques ont adopté BDS. Le mois dernier, une indication majeure de l’impact de BDS a été révélée lors d’une conférence en Israël sur la façon de s’y prendre avec la campagne, décrite comme une crise menaçante par d’importantes personnalités du gouvernement israélien.

« Nous devons faire une distinction entre la critique et la délégitimation, quand nous abordons BDS », a déclaré le président d’Israël Reuven Rivlin dans un discours prononcé lors de ce forum, accueilli par le quotidien israélien Yediot Aharonot. Rivlin de poursuivre : « Les revendications des partisans de BDS et les critiques émanant de l’organisation s’appuient sur la haine et l’hostilité envers Israël, et on y trouve des éléments antisémites, quand il est question du droit des Juifs à retourner dans leur patrie ancestrale. »

Mais il y a un endroit du monde où, de façon surprenante, BDS n’a décollé que tout récemment et où les dirigeants politiques s’abstiennent toujours d’aborder le sujet directement, préférant adresser des signaux mitigés, et cet endroit, c’est la Cisjordanie, le territoire palestinien occupé, où les produits israéliens abondent dans les magasins, bien que de nombreuses personnes voudraient ne pas les y voir.

« Nous avons un marché captif », a déclaré Mahmoud Nawajaa, le coordinateur général du Comité national BDS (BNC). Et d’expliquer qu’en Cisjordanie, pour certains produits, il n’y a tout simplement pas d’autre alternative que de s’adresser à un fournisseur israélien. Les médicaments, l’eau, l’électricité sont les principaux exemples.

« Puis quelque chose s’est déclenché en Cisjordanie, en 2014, lors de la guerre à Gaza. Les gens ont commencé à percevoir le boycott comme un moyen de pression sur Israël », a expliqué Nawajaa. Dès ce moment, les restaurants et les marchés ont choisi de retirer les produits israéliens de leurs rayons dans un effort non coordonné et des jeunes ont placardé des affiches dans les villes de Cisjordanie pour demander que l’on continue à retirer des magasins les importations israéliennes. Les produits ont été remplacés par des marques palestiniennes.

La pression a ensuite gagné les instances supérieures du gouvernement palestinien en Cisjordanie.

Des efforts sont en cours pour étendre la conscientisation autour de BDS dans les écoles. À partir de cette année, le ministère palestinien de l’Éducation va former 600 enseignants sur BDS afin d’initier des cours dans 25 écoles. Le programme traitera des éléments de base – BDS est une initiative citoyenne mise sur pied en 2005 par des organisations de la société civile palestinienne qui ont appelé leurs partisans à l’étranger à boycotter, désinvestir et sanctionner les liens économiques avec Israël tant que trois principes fondamentaux ne seront pas respectés : la fin de l’occupation des territoires conquis en 1967, l’égalité entre tous les citoyens d’Israël et le droit au retour des réfugiés palestiniens, qui sont près de sept millions et qui sont surtout disséminés dans le Moyen-Orient.

En 2014, le gouvernement palestinien a approuvé une loi interdisant la vente de produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Voici quinze jours, l’Autorité palestinienne a relancé ses efforts et a appelé à un boycott des produits laitiers et de boucherie israéliens, suite au fait qu’en mars dernier, Israël a renvoyé des camions chargés de produits palestiniens similaires en provenance de Cisjordanie, les empêchant ainsi d’entrer à Jérusalem.

Mais ces démarches sont perçues comme des demi-mesures, par les activistes BDS aguerris. Les deux résolutions ont été adoptées sans consultation des organisateurs BDS locaux (qui réclament un boycott total des marchandises israéliennes, et pas simplement des produits des colonies) et aucun mécanisme de contrainte n’a été mis en place. De plus, le gouvernement palestinien entretient des liens économiques avec Israël. Alors que, sur le front politique, il n’y a aucun mouvement, avec toutes ces tergiversations et invitations sans réponse à reprendre les négociations qui sont dans l’impasse depuis 2014, les dirigeants palestiniens et Israël continuent à collaborer dans des joint ventures industrielles et ce, dans trois zones manufacturières de Cisjordanie.

« Nous ne sommes pas surpris », a expliqué Nawajaa à propos du boycott gouvernemental, « puisque nous voyons au moins que, lorsque quelque chose se produit, ils finissent par adopter nos tactiques. Au moins, ils se sont mis à réfléchir au boycott comme tactique de lutte et c’est une bonne chose. »

D’autres ont été frustrés par ce qu’ils ont perçu comme des messages contradictoires émanant du gouvernement palestinien, où l’on voit les hauts responsables soutenir les boycotts alors qu’en même temps, ils multiplient leurs efforts commerciaux en compagnie d’entreprises israéliennes.

Un point très douloureux a été soulevé à diverses reprises lors de la conférence : le principal distributeur de la marque israélienne de produits laitiers Tnuva occupe également les fonctions de maire de Beit Jala, une ville palestinienne à proximité de Bethléem.

« Je pense que la responsabilité morale requiert soit qu’il cesse d’opérer comme leur agent – ce que je préfère –, soit qu’il démissionne de ses fonctions », a déclaré Mustafa Barghouti, présentateur de la conférence et principal responsable de l’Initiative nationale palestinienne.

« Les gens en ont plus qu’assez de certaines élites de la société palestinienne », a déclaré Omar Barghouti, un important organisateur au niveau BDS, fondateur de la conférence (et un lointain parent de Mustafa Barghouti).

« Les critiques à l’égard de l’AP [Autorité palestinienne], du président de l’AP et du gouvernement ont été vraiment très fortes », a expliqué Omar Barghouti, en parlant des participants à la conférence, « et elles reflètent qu’on niveau populaire, les gens sont écœurés et las et qu’ils veulent que leurs prétendus représentants se bougent pour tenter de vraiment mettre un terme aux injustices israéliennes, plutôt que de passer d’une table de négociation à une autre. »

BDS a reçu un de ses plus gros coups de pouce, a poursuivi Barghouti, à l’automne dernier, quand la société française Veolia a vendu ses parts du métro léger qui traverse Jérusalem Est et Ouest. Barghouti estime que le fournisseur de services a perdu près de 20 milliards de dollars de contrats, suite à la campagne BDS lancée en 2009 et demandant aux entreprises et aux gouvernements de suspendre leurs contrats avec Veolia tant que la société ne renoncerait pas à ses 5 % d’actions dans le métro léger de Jérusalem.

Depuis lors, d’autres sociétés encore ont décidé de reconsidérer leurs investissements en Israël.

« En partant de ce modèle, s’il a fallu sept ans pour qu’une société s’en aille, il va falloir sept mille ans pour mettre un termes à la complicité des autres sociétés, mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne », a encore ajouté Barghouti. « Il s’agit d’un effet domino. »

« Ces dix dernières années, nous avons dépassé les boycotts symboliques et culturels pour avoir désormais un impact sur l’économie du régime, de l’occupation, de l’apartheid. Ainsi, plusieurs multinationales dont déjà en train de se retirer », a conclu Barghouti. « Nous – et j’y inclus Israël – commençons à apercevoir les effets  »Afrique du Sud » du mouvement. »

La 5e Conférence BDS s’est tenue en Cisjordanie, le 9 avril 2016, à al-Bireh, dans la banlieue de Ramallah. (Photo : Allison Deger)

Publié le 10 avril 2016 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

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