Je préfère d’être libre dans un Etat, que d’être esclave dans un bantoustan

Mustafa Barghouti était un des invités de l’Association belgo-palestinienne à sa journée « La Palestine dans tous ses états », ce samedi 26 novembre à Bruxelles.

C’est avec Edward Said et Haidar Abdel-Shafi, que Mustafa Barghouti a fondé en 2002 la « Nouvelle Initiative palestinienne » (Al Mubadara).

Voici des extraits significatifs de ses propos.

C’est la fin de vingt ans de soi-disant « processus de paix », de négociations inutiles. Une période pénible qui nous a causé beaucoup de problèmes. Les négociations n’ont mené à rien. Israël ne veut pas d’une solution.
Je voudrais réitérer ici tout mon respect pour Haidar Abdel-Shafi, qui disait en 1991 : « Nous ne devrions signer aucun accord avec  les israéliens tant qu’ils continuent de construire des colonies ». (*)

Les accords d’Oslo étaient un piège. Ces accords avaient pour but de nous diviser. De créer l’illusion qu’une autorité palestinienne, c’est plus important qu’un mouvement de libération, qu’un gouvernement est plus important qu’un mouvement de solidarité.

Aujourd’hui, c’est la fin. Le « processus de paix » est devenu un substitut de la paix.
Si vous voulez avoir une image claire des négociations : c’est comme si vous étiez avec deux parties autour de la table pour négocier du fromage, mais qu’en même temps, une des deux parties mange le fromage. Pendant qu’ils négocient, Israël construit les colonies et pousse les palestiniens à quitter la zone C pour aller en zone A ou B. En fait, le plus important pour les israéliens, c’est qu’ils ont besoin de plus de temps pour finir leur projet.

La création d’un État, la création d’institutions, c’est en fait une re-création d’Oslo qui conduit à institutionnaliser l’apartheid sur le terrain.

L’Autorité Palestinienne fournit des forces de sécurité pour protéger l’occupation. C’est une honte ! Nous n’avons jamais vu dans l’histoire  que les occupés protègent les occupants.

L’AP dépense 30% de son budget pour la sécurité, 1% pour l’agriculture. Vous vous rendez compte ?
Le mouvement de libération pour la Palestine,  c’est plus important que l’Autorité Palestinienne.

Ce dont nous avons besoin, c’est de la souveraineté. Et d’une unité interne. Il y a une grande pression du peuple pour l’unité. C’est bien qu’il y ait un accord Hamas-Fatah, mais il faut aussi des actes.

Ce que vous voyez aujourd’hui en Palestine, c’est l’apartheid, et ceci est confirmé encore par le Tribunal Russell pour la Palestine lors de sa session en Afrique du Sud.

Ce que nous constatons sur le terrain, c’est qu’il y ait de plus en plus de colonies. Bethléem, Ramallah, Qualquiliya sont devenus des villes bantoustans. D’ailleurs l’Autorité Palestinienne, c’est une fausse autorité : même Abbas doit demander la permission d’aller de Ramallah à Naplouse !

Les israéliens contrôlent les taxes payés par les Palestiniens. Lorsque nous n’agissons pas comme ils le veulent, ils gardent notre argent.  Les israéliens volent 90% de notre eau. Ils contrôlent notre consommation. Même l’aide étrangère. Ils ne permettent aucun projet de développement dans les zones en dehors des zones A et B. Gaza, la vallée du Jourdain sont exclus. La zone C qui constitue 60% de la Cisjordanie, la zone qu’ils veulent annexer. Même l’aide étrangère doit servir leurs plans de créer des bantoustans. C’est inacceptable.
Nous devons changer le rapport de forces.

Nous appelons à la résistance populaire pour changer la situation.
L’acte diplomatique envers les Nations Unies n’est qu’une petite partie de la lutte. Un action diplomatique ne peut pas remplacer la résistance populaire. Seuls une résistance populaire forte et un mouvement BDS fort peuvent menacer Israël. Nous avons besoin d’une pression venant « d’en bas ».

Pour le mouvement BDS : nous devons le commencer chez nous, à l’intérieur de la Palestine.
Nous ne devons pas seulement boycotter des colonies, mais tous les produits israéliens, car nous savons que les produits sont recyclés dans les usines israéliennes.  Nous voulons planifier la campagne d’une façon stratégique. « Tuer » un produit à la fois. Notre premier produit, c’est  le jus de fruits israélien Topasina.

C’est facile : les jus palestiniens ont plus de goût, ils sont moins chers, on peut faire des jus soi-même.
Notre campagne contre Topasina a fait chuté les ventes de 70%.
Pour la deuxième étape, nous allons consulter la population par référendum pour choisir un deuxième produit.

Nous devons créer un esprit de résistance, subvenir à nos propres besoins, nous devons être autonome et défier l’occupation,  comme dans la première Intifada.

Il est important que nous remobilisons les palestiniens partout : y compris ceux qui vivent en Israël, les réfugiés. Oslo a divisé les Palestiniens. Seuls les Palestiniens des territoires  occupées étaient concernés. Il faut ramener l’esprit d’unité du peuple palestinien partout où il se trouve.

Il faut des élections et pas seulement dans les territoires. Les Palestiniens, partout où ils se trouvent devraient pouvoir voter. Il faut élire le parlement palestinien et les instances de l’OLP.

La « Nouvelle Initiative palestinienne » a demandé en 2004 de pouvoir intégrer l’OLP. Cela a été refusé. Il faut réformer l’OLP . L’OLP doit être ouvert. Il faut inclure le Hamas, Jihad , d’autres mouvements. C’est une des façons de ramener l’unité des palestiniens, partout dans le monde, comme c’était avant. Les palestiniens de ’48 et les réfugiés font partie de la lutte, ils doivent pouvoir participer aux décisions.

Dans cette vidéo justement, des palestiniens de Cisjordanie, de Gaza, d’Israël, du Liban, de la Jordanie, de l’Egypte, d’Arabie Saoudite, demandent de pouvoir élire le Conseil National Palestinien.

Malgré la réalité difficile, je ne suis pas pessimiste, je suis optimiste. Je ne peux pas garantir que nous aurons un état palestinien s’ils continuent de construire leurs colonies. Mais je peux garantir que si nous vivons dans deux  états ou dans un état, que nous serons libres. Nous détruirons le système d’apartheid.

La solution d’un seul État ne m’effraie pas. Je préfère d’être libre dans un état que d’être un esclave dans un bantoustan.


(*) Il est intéressant de lire les entretiens qu’Eric Hazan (La Fabrique éditions) a eu en 2005 avec Mustafa Bargouthi. Bargouthi y explique à propos des de Madrid en 1992, où Haidar Abdel-Shafi et lui-même participaient en tant que négociateurs : « Nous refusions de signer si le gel des colonies n’était pas clairement accepté, et c’est pour cette raison que les négociations n’avançaient pas. Et lorsqu’en avril 1993, une possibilité de manœuvre est apparue, la direction de l‘OLP à Tunis, déjà engagée dans le processus d’Oslo, a bloqué les négociations de Madrid. Oslo a été décidé dans le dos de la délégation palestinienne de Madrid et, à travers elle, dans le dos du peuple palestinien. Nous étions censés être partenaires dans la lutte et dans les négociations, et voilà que des entretiens secrets étaient menés sans même tenir au courant quelqu’un comme Haidar Abdel-Shafi, le dirigeant le plus respecté de toute la Palestine, qui mettait toute son énergie dans l’unification de la lutte. »

« Je suis convaincu que vers 1988-1989, il existait une chance historique de parvenir à la paix sur le principe de deux États, s’il n’y avait pas ces « accords ». Nous en étions arrivés au point où, pour parler comme Marx, l’armée israélienne ne pouvait plus maintenir la situation et le peuple palestinien ne voulait plus de cette situation. Le coût de l’opération pour Israël devenait beaucoup plus élevé que les bénéfices. Et de plus, c’était la première fois où Israël apparaissait aux yeux du monde comme un État oppresseur. La première Intafada, qui était pour l’essentiel non-violente, avait très bonne presse. C’est pourquoi ce moment était une opportunité unique. Les politiciens ont cassé cette dynamique, les politiciens israéliens et aussi les politiciens palestiniens qui avaient la charge de nous représenter.

Les accords ont eu un effet destructeur sur les gens, mais en réalité le processus avait commencé bien avant Oslo
La direction de l’OLP, qui avait été obligée de quitter en catastrophe Beyrouth pour Tunis en 1982, était inquiète de voir le mouvement national dans le pays devenir de plus en plus autonome, de plus en plus puissant. De graves tensions sont apparues pendant ces années-là entre le mouvement démocratique de l’intérieur et la direction extérieure.

Et c’est pourquoi le choc a été si grand de voir la direction de l’OLP accepter avec les accords d’Oslo ce que nous avions refusé de faire ici, dans les années 1970-1980. Comment cette direction avait-elle pu décider de se couper non seulement du mouvement national intérieur, mais aussi de la diaspora, des réfugiés des camps de Jordanie, du Liban, de Syrie ?

Le peuple gardait beaucoup de respect et d’administration pour Arafat, pour son passé, pour ce qu’il symbolisait, mais le ressentiment était très fort contre la direction de l’OLP, qui allait devenir l’Autorité palestinienne.

Les effets sur la société palestinienne ont été désastreux. Les gens sont entrés en compétition les uns avec les autres pour des enjeux de postes ou d’argent. Le mouvement national s’est trouvé très désorienté et déprimé.  Nous n’étions pas du tout contre l’idée de négociations, nous étions pour la paix – moi-même j’ai fait partie de l’équipe des négociateurs de Madrid. Mais nous voulions un vrai accord, définitif et clair, une vraie indépendance, une vraie souveraineté et non des pseudo-accords partiels, des calendriers flous, un simulacre de solution, une fausse issue. »

Source : Rester sur la montagne. Moustapha Barghouti. Entretiens sur la Palestine avec Eric HazanEd. La fabrique. 2005

 

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