Israël va tout droit vers le fascisme

Israël – la prétendue “seule démocratie du Proche-Orient” – file tout droit vers le fascisme.
Vous pensez bien que ce n’est pas nous qui le disons. On ne se permettrait pas. (Quoique… ?). Par les temps qui courent, il en faut beaucoup moins pour se faire accuser d’antisémitisme par une collection d’individus rendus agressifs par la sensation que leur grand projet historique, le sionisme, se dérobe sous leurs pieds et que, quoiqu’il y paraisse, si puissante que soit leur armée, si prêts à tout les crimes que soient leurs chefs, et si aveugles que soit leur protecteur américain, l’avenir ne leur appartient déjà plus.

Cette affirmation – Israël va tout droit vers le fascisme –  est de Bradley Burston, chroniqueur du quotidien israélien “de référence”, Haaretz. Il est bien entendu taxé de “haine de soi”, mais c’est un problème qu’il connaît bien, et sa chronique est intitulée « Une place spéciale en enfer« . Il sait donc quoi répondre                                    L.D.

SHEIKH JARRAH, Jérusalem-Est = Personne ne connaît mieux le fascisme que les Israéliens. On les éduque en leur enfonçant dans le crâne l’histoire, les mécanismes et le potentiel horrifiant des régimes fascistes. Les Israéliens reconnaissent le fascisme, quand ils le voient appliqué… à autrui.

Ils auraient toutefois pu s’attendre, quand le fascisme a commencé à s’implanter ici, à ce qu’il surgisse à une époque où la direction de l’État allait galvaniser tout un charisme et mettre en exergue des méthodes d’action radicales et puissamment orchestrées.

Mais ç’aurait été bien trop évident à nier. Et il fallait cette négation, cette inertie, cette mémoire sélective, ce sentiment que les choses – aussi mauvaises fussent-elles – pourraient continuer indéfiniment de la sorte, pour que le fascisme fût à même de prendre pied dans un pays bâti sur les ornières sanglantes qu’il avait lui-même creusées.

En fait, il a fallu le gouvernement le plus incompétent, le plus à la dérive qu’Israël ait jamais connu, pour que les modérés fussent inconfortablement conscients des innombrables méthodes, mais toujours très camouflées, auxquelles ont recouru la droite israélienne et ses partisans à l’étranger pour semer et alimenter les graines mêmes du fascisme.

Boaz Okun, commentateur juridique du quotidien à grande diffusion Yedioth Aharonot et juge israélien à la retraite, a écrit, à propos de l’interdit frappant Noam Chomsky en Israël : « La décision de réduire le professeur Chomsky au silence est une décision de blocage de la liberté dans l’État d’Israël. »

« Je ne parle pas ici de la stupidité consistant à fournir des armes à ceux qui prétendent qu’Israël est fasciste », écrivait Okun, « mais plutôt de notre crainte, en fait, de dériver dans cette voie ».

Durant le week-end, la police antiémeute israélienne s’en est prise à un sit-in absolument non violent près de l’entrée de la zone colonisée de Jérusalem-Est, d’où des résidents palestiniens avaient été expulsés par décision d’un tribunal israélien afin que des Juifs pussent prendre possession de leurs habitations.

L’élément curieux, ici, n’a pas été la brutalité excessive de l’unité Yasam de la police antiémeute, dans ses uniformes gris métallisé et bardée de fusils d’assaut, de gourdins, de gaz lacrymogènes et de casques face à des manifestants, dont la plupart étaient des Juifs israéliens et certains avaient même dépassé l’âge de la retraite.

L’élément surprenant n’a pas non plus été le fait que plusieurs officiers bien bâtis, apercevant un jeune journaliste de Reshet Bet (les infos de la radio nationale israélienne) – son micro ne laissait planer aucun doute à ce sujet – occupé à interviewer l’un des manifestants assis, lui ont sauté dessus et l’ont traîné par la tête dans un fourgon cellulaire de la police.

En fin de compte, l’élément bizarre a été que la police semblait si entièrement désemparée de n’avoir pas reçu d’ordres clairs, si livrée à elle-même pour décider comment agir dans un environnement d’une sensibilité à un cheveu de l’éclatement. Le fascisme avec un visage ahuri.

Pourquoi devrions-nous nous inquiéter de ce genre de choses ? Peut-être parce que nous avons fait notre paix avec nombre de facteurs susceptibles de faire dériver une société vers le fascisme en tant que solution.

1. Perdre une guerre.

Nous en avons perdu deux en l’espace de moins de trois ans. Nos cibles, le Hezbollah et le Hamas, sont mieux armées et mieux retranchées que jamais. Notre position stratégique et diplomatique est en déclin. Celle de l’Iran et de la Syrie est en progrès. Et il y a de nombreuses raisons de soupçonner que la guerre de Gaza, un facteur majeur dans la perte de notre popularité sur le plan international, eût en même temps été évitable, de même que l’énorme tribut en pertes civiles a été indéfendable et déraisonnable. Ceci, à son tour a débouché sur…

2. … une mise en quarantaine sur le plan international, le sentiment d’être devenu un bouc émissaire, et la quête d’une cinquième colonne intérieure.

3. Une redéfinition radicale des valeurs positives. Ne regardez pas plus loin que le nom de l’obscène projet d’un musée de la Tolérance à Jérusalem.

4. Une fatigue olfactive. Nous avons fini par nous désensibiliser aux conséquences de l’interdiction des biens de première nécessité et des matériaux de construction au million et demi d’habitants de Gaza, parmi lesquels nombreux sont ceux qui attendent toujours de pouvoir reconstruire les habitations que nous avons détruites.

Nous avons fini par nous habituer à l’appropriation des terres de la Cisjordanie appartenant aux Palestiniens, aux traitements grossiers des palestiniens respectueux des lois aux checkpoints, aux mauvais traitements et aux expulsions sommaires subis par les travailleurs étrangers, aux réglementations racistes, antidémocratiques et fascistes – oui, fascistes ! – imposées par des rabbins d’extrême droite, et particulièrement par certains d’entre eux occupant des positions officielles en Cisjordanie.

5. Fascisme à prendre ou à laisser sans discussion.
« Il existe un million de raisons pour lesquelles on peut se voir refuser l’entrée en Israël », a déclaré lundi Sabine Hadad, porte-parole du ministère de l’Intérieur, quand on lui a posé des questions sur les mesures frontalières du ministère dans le sillage de l’interdiction de Chomsky.

« Il peut y avoir un million de raisons, mais essayez donc d’enfreindre un seul critère de refus d’entrée et vous allez vous heurter à un mur aveugle », a déclaré le procureur Oded Feller, de l’Association pour les droits civils en Israël. « Le ministère de l’Intérieur ne les publie tout simplement pas, malgré un règlement du tribunal qui lui a pourtant ordonné de le faire. »

6. Le sentiment que, malgré tout, tout va bien. Il y en aura qui prétendront que le fait que moi-même, ou mes collègues de Haaretz, avons la possibilité de publier ce que nous pensons, est la preuve qu’il n’y a pas de fascisme ici, ni aucune preuve qu’Israël est un État policier.

Le fait est que, si nous n’étions pas des Juifs israéliens et ne faisions pas partie d’une institution de l’establishment, chacun d’entre nous pourrait très bien se voir éjecté sur le même trottoir, avec la même absence de procédure légale et sans la moindre explication, que Noam Chomsky.

7. Le sentiment qu’une guerre est en cours actuellement, alors que ce n’est pas le cas.

8. Une application sélective des décisions de justice. L’habituel mépris de ces décisions, en particulier par les colons radicaux.

9. Le mensonge selon lequel les fonctionnaires permettent aux Israéliens et aux Arabes de Jérusalem de faire ce qu’ils veulent, tout en prenant des mesures plus sévères contre leurs voisins juifs, ce qui est diamétralement opposé à la réalité.

10. Assimiler les critiques à l’encontre du gouvernement à une volonté favoriser la destruction d’Israël. La chose est de plus en plus ressentie au-delà des frontières d’Israël. À San Francisco, le canari dans la galerie de charbonnage qu’est la liberté d’expression au sein de la communauté juive, c’est-à-dire la Jewish Federation [JCF], a récemment revu et durci les conditions sous lesquelles elle accepte d’allouer des fonds à des organisations.

« La JCF ne finance pas les organisations qui, par leur mission, leurs activités ou leurs partenariats (…) nuisent de quelque manière que ce soit à la légitimité d’Israël en tant qu’État indépendant assuré et État juif démocratique, y compris via la participation au mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement & Sanction), en tout ou en partie. »

Les directives poursuivent en disant que « les exposés par des organisations ou des individus critiques à l’égard de certaines mesures particulières du gouvernement israélien, mais qui soutiennent néanmoins le droit à l’existence d’Israël en tant qu’État indépendant assuré et État juif démocratique » sont « généralement d’accord avec la déclaration politique », mais « une consultation préalable du JCRC [Jewish Community Relations Council – Conseil des relations de la communauté juive] est fermement encouragée et le programme devrait être présenté dans le cadre d’une stratégie générale des programmes qui soit conforme aux valeurs fondamentales défendues par la JCF. »

Tout cela peut-il s’être répandu à ce point, et à cette vitesse ? À cause d’Israël, les Juifs de la région de la Baie [de San Francisco] qui ne croient pas en un État spécifiquement juif, ont-ils sacrifié leur droit de faire partie de la communauté juive ? Les Juifs qui aiment Israël mais sont considérés comme trop critiques, ou soutiennent un boycott afin de rendre leurs critiques plus manifestes, ont-ils effectivement été excommuniés ?

C’est un pays libre, il me semble.

Bradley Burston


Traduction : JMF

Print Friendly, PDF & Email