Israël prolonge de 20 ans le secret sur ses crimes et ses échecs

Dans tous les pays développés, les documents officiels deviennent accessibles aux historiens et aux chercheurs après un délai fixé par la loi. Comme l’écrivait l’auteur d’une étude publiée par les Archives Générales du Royaume (Belgique) ,

« la conservation et l’accès aux archives publiques sont porteurs de réels enjeux démocratiques. De toute évidence, les conditions d’accès aux archives publiques permettent d’évaluer le degré de maturité démocratique d’un pays. En effet, quel pays pourrait raisonnablement se revendiquer démocratique sans assurer la transparence de ses actes ? (…) Les archives constituent la mémoire des nations et des sociétés; elles fondent leur identité et sont un élément clé de la société de l’information. En témoignant des activités menées et des décisions prises, elles assurent à la fois la continuité des organismes et la justification de leurs droits, ainsi que de ceux des individus et des États. Parce qu’elles garantissent l’accès des citoyens à l’information administrative et le droit des peuples à connaître leur histoire, les archives sont essentielles à l’exercice de la démocratie, à la responsabilisation des pouvoirs publics et à la bonne gouvernance ».

Qui plus est, la Commission des Nations-Unis des Droits Humains, sous-commission pour la Prévention des discriminations et la protection des minorités [1] a de longue date établi que :

«The right to know is not simply the right of any individual victim of closely related persons to know what happened, a right to the truth. The right to know is also a collective right, drawing upon history to prevent violations from recurring in the future. Its corollary is a “duty to remember”, wich the State must assume, in order to guard against the perversions of history that go under the names of revisionism of negationism; the knowledge of the oppression it has lived through is part of a people’s national heritage as such must be preserved.»

La décisions que vient de prendre le gouvernement Netanyahou de prolonger de 20 ans l’interdiction d’accès aux archives gouvernementales, la portant à soixante-dix ans – si elle n’est de nature à étonner dans un pays dont de nombreux observateurs locaux, autochtones, dénoncent la dérive vers une forme de fascisme [2] de moins en moins “soft” – est donc lourde de sens.

En clair, Israël – qui hurle à l’antisémitisme à la moindre critique qui lui est adressée (hurlements à ce point systématiques et rituels qu’ils ont perdu toute espèce de crédibilité dans la quasi-totalité de l’opinion publique mondiale, à l’exception hélas d’une part encore significative quoique de plus en plus faible, des citoyens des étatsuniens) – prend les mesures qui s’imposent pour maintenir le plus longtemps possible une chape de plomb sur les documents concernant ses échecs et ses crimes.

Ces archives concernent en particulier l’agression contre l’Égypte, juste après la nationalisation du Canal de Suez par Nasser, en 1956, lancée en coordination avec la France et la Grande-Bretagne, des affaires d’espionnage et le début du programme nucléaire israélien.

Ces archives continueront à être classifiées de crainte d’atteinte à la vie privée des personnes mentionnées ou de leurs proches” a déclaré à l’AFP le directeur des Archives nationales, Yehoshua Freundlich. “Nous devons également maintenir le secret défense” compte tenu du risque qu’Israël peut se faire accuser “de violer le droit international”, a-t-il ajouté.

L’important n’est donc pas de savoir si ces violations sont réelles, mais de faire en sorte que, surtout, la chose reste secrète.

DÉMARCHE ANTIDÉMOCRATIQUE INQUIÉTANTE

L’historien israélien Tom Segev a dénoncé cette mesure estimant qu’elle traduisait une “tendance antidémocratique” dans la société israélienne. “S’il est légitime de ne pas dévoiler certains noms et de maintenir le secret sur des sujets ultrasensibles, interdire globalement de publier ou même de consulter ces documents, relève d’une démarche antidémocratique inquiétante et d’une volonté de masquer des fautes, voire des crimes de guerre passés”, a-t-il déclaré. Le maintien du secret a également été dénoncé comme une mesure “arbitraire et injustifiée” par l’Association des droits civiques en Israël.

En février 1995, les Archives nationales israéliennes avaient censuré des documents officiels concernant l’expulsion de Palestiniens pendant la première guerre israélo-arabe, en 1948. Les Archives, qui relèvent du bureau du premier ministre, avaient publié quatre mille pages de protocoles des réunions du gouvernement provisoire israélien entre mai 1948, date de la proclamation de l’État hébreu, et avril 1949.

Elles les avaient cependant expurgées de passages concernant l’exode des plus de sept cent mille Palestiniens chassés de chez eux, ainsi que des atrocités commises par les forces israélienne.

La longue litanie des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité israéliens n’ayant cessé d’être alimentée lors de chacun des agressions militaires commises contre les pays voisins – singulièrement le Liban, dont Israël n’a de cesse depuis 1948 de tenter de provoquer l’éclatement en attisant en permanence les rivalités et les haines entre communautés et forces rivales et en patronnant des actions secrètes particulièrement sanglantes – les motifs pour lesquels les archives doivent rester secrètes le plus longtemps possible sont assez évidents.

Comme le notait encore l’auteur de l’étude citée plus haut :

« le monde des archives a pris pleinement conscience du rôle qu’il a à jouer dans la protection des Droits de l’Homme. Cette évolution est intimement liée aux bouleversements géopolitiques qui se sont déroulés à la fin du XXème siècle. Plusieurs événements ont favorisé cette prise de conscience : la fin des divers régimes dictatoriaux en Amérique latine, la chute du Mur de Berlin en 1989, l’éclatement de l’Union Soviétique en 1991 ou la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, en 1994. Il s’est avéré que les archives occupaient une place de premier plan tant dans la recherche de la vérité historique que dans la réparation des injustices.

Les « Commissions Vérité », créées dans le monde entier depuis le début des années ’90, en constituent un parfait exemple. Durant ces vingt dernières années, plus de 20 commissions de ce genre ont fonctionné. Elles ont examiné les délits commis par d’anciens régimes répressifs et produits une série de rapports. Ceux-ci se sont basés sur une multitude de documents d’archives : copies de témoignages, enregistrements vidéo et audio, e-mails ou fichiers informatiques ont été abondamment exploités. Il va de soi que cette masse de documents doit être soigneusement conservée : (…) because preservation “completes the commission’s work. Oppressive regimes try to impose a selective amnesia on society… Saving the records makes sure that amnesia does not prevail.” [3]

La Conférence internationale de la Table ronde des Archives (CITRA), organisée au Cap, en Afrique du Sud, en 2003, a placé le thème “Archives et Droits de l’Homme” au cœur de ses travaux. La conférence fut ouverte par Desmond Tutu, Prix Nobel de la Paix et ancien président de la Commission sud-africaine de la Vérité et de la Réconciliation, avec ces mots :

« We are ashamed of that part of our history, but it is our history nonetheless. And it stands there recorded in our National Archives… The records are crucial to hold us accountable… They are a potent bulwark against human rights violations. We must remember our past so that we do not reapeat it.»

La différence majeure entre l’Afrique du Sud de l’époque et Israël aujourd’hui, c’est que les israéliens, dans leur immense majorité, ne sont nullement honteux des violations des droits humains commis par leur armée et leurs gouvernements successifs, dont la brutalité insensée et la propension à violer toutes les règles les plus élémentaires du droit international sont régulièrement récompensées lors des élections dites « démocratiques ».

L.D.


[1] « ARCHIVES ET DÉMOCRATIE » par Geertrui ELAUT – Bruxelles 2009
[2] Voir notamment  :
Israël va tout droit vers le fascisme
Rencontre avec Angela Gorfrey-D-Goldestein
[3]  United Nations Commission on Human Rights, Sub-Commission on Prevention of
Discrimination and Protection of Minorities. Document « The Administration of Justice and the Human Rights of Detainees: Question of the Impunity of Perpetrators of Human Rights Violations (Civil and Political) ». Revised
final report prepared by Mr. Joinet pursuant to Sub-Commission decision 1996/119, E/CN.4/Sub.2/1997/20/Rev.I October 2, 1997.
[4] Trudy Huskamp Peterson, Final Acts. A guide to Preserving the Records of Truth Commissions, Washington D.C. (Woodrow Wilson Center Press and Johns Hopkins University Press), 2005, p. 57-87. De telles commissions ont vu le jour dans les pays suivants : Argentine, Bolivie, Burundi, Tchad, Chili, Salvador, Allemagne, Guatemala, Haïti, Népal, Nigeria, Panama, Pérou, Philippines, Corée, Afrique du Sud, Sri Lanka, Ouganda, Uruguay et Zimbabwe.

Print Friendly, PDF & Email