Israël mène la danse, Jambon suit

Le 30 mars dernier, à La Haye et sous l’égide du Centre d’information et de documentation sur Israël (CIDI), était organisée une conférence autour du thème « Le terrorisme, Israël et le droit international ». L’orateur vedette n’était autre que Jan Jambon (N-VA), le ministre belge de l’Intérieur. Il y déclarait qu’après les attentats de Zaventem et Maelbeek, « des fêtes de rue avaient eu lieu dans certains quartiers de Bruxelles, et non des scènes de deuil. Des fêtes de rue ! »

Jan Jambon le 30 mars 2016 au CIDI à La Haye (Photo : ejpress.com)

Le Centre d’information et de documentation sur Israël (CIDI) est l’une des nombreuses organisations sionistes qui, hors d’Israël, font de la propagande en faveur du projet d’un État d’Israël exclusivement juif, de l’occupation et de la poursuite de la colonisation de la Palestine.

Dans une interview accordée à De Standaard, Jan Jambon a réitéré ses allégations de la conférence du CIDI à propos des musulmans faisant la fête. Il y a même évoqué les « musulmans occupés à danser ». Jusqu’à présent, il n’a toujours pas pu fournir la moindre preuve étayant ses affirmations.

Depuis lors, il n’a cessé d’être interpellé par l’opposition politique au sujet de ces allégations gratuites, et même dans les rangs de la majorité, des critiques voilées se font entendre. À propos de tout cela, Lucas Catherine pose un certain nombre de questions. Selon lui, il y a bien davantage, derrière tout cela. Cela s’inscrit dans un plan plus large, dans lequel la N-VA joue très volontiers un rôle crucial.

(introduction par la rédaction de De Wereld Morgen).

Naguère, la N-VA a été propalestinienne

Comment se fait-il que ce coryphée de la N-VA se retrouve dans un meeting de propagande israélienne ? Naguère, il en allait d’ailleurs autrement. En mars 2008, la N-VA prenait même fait et cause pour la Palestine. À l’époque, un point de vue officiel sur son site Internet commençait par la phrase que voici : « La N-VA condamne l’agression sévère d’Israël contre la bande de Gaza et déplore les nombreuses victimes innocentes. » (1)

Ce point de vue se terminait sur cette prise de position : « La direction de parti de la N-VA a également souscrit ce matin à l’appel de la Plate-forme d’action pour la Palestine :  »Expropriée pendant 60 ans, occupée pendant 40 ! », qui doit déboucher sur nombre d’actions au cours des mois à venir. »

Le Mavi Marmara

Deux ans plus tard, en 2010, lorsque la flottille de la paix – avec, entre autres, le navire turc Mavi Marmara – avait tenté d’apporter des secours à Gaza, il y avait également des Belges à bord de l’un des navires. Sur ce, la parlementaire N-VA Els Demol avait interpellé notre ministre des Affaires étrangères sur les Belges qui participaient à cette action. Dans son intervention, elle citait entre autres l’ambassadeur d’Israël aux Nations unies, qui avait fait état d’une action menée par des « organisations extrémistes et terroristes ».

Il ne s’agissait pas d’une sortie verbale individuelle, mais du nouveau point de vue du parti, confirmé d’ailleurs par Jan Jambon dans les termes suivants sur le site Internet sioniste Joods Actueel (Juif aujourd’hui) : « Nous percevons cette action comme une forme de terrorisme et la condamnons avec la plus grande sévérité. Nous savons encore que, l’an dernier, des terroristes se trouvaient à bord et c’est pourquoi nous condamnons cette initiative. »

Il n’y a pas qu’en Belgique que la N-VA s’est emparée d’une partie du terrain occupé précédemment par le Vlaams Belang. Au niveau international aussi, elle est allée relayer ce parti raciste auprès des groupes de réflexion ultraconservateurs américains, lesquels soutiennent Israël et prêchent que des guerres néocoloniales contre l’Islam peuvent rehausser l’image d’un Israël colonial.

Israël sait de quoi il retourne

Ou, comme le disait le texte d’invitation à la conférence du CIDI du 30 mars à La Haye : « Des mesures de sécurité draconiennes restreignent les droits de l’individu et accroissent le risque de radicalisation. En Israël, ces questions sont un sujet de discussion permanent. Nous pourrions apprendre beaucoup de choses d’Israël qui, depuis des années, est aux prises avec ce genre de menaces et de dilemmes. »

Jan Jambon s’est donc laisser remonter par les lobbyistes d‘Israël et par d’autres orateurs de la conférence, comme Alan Dershowitz, Eli Bahar ou Alan Baker.

Alan Dershowitz, Eli Bahar et Alan Baker ?

Eli Bahar est un ancien chef de la section juridique du Shin Bet, le service secret intérieur d’Israël. Ci-dessous quelques citations de cet homme à propos de la plus récente agression israélienne contre Gaza et extraites de la revue Al-Monitor du 17 juillet 2014.

Question : « Quel nombre de victimes civiles estimez-vous proportionnel, dans un tel conflit ? » Bahar : « Il n’existe pas vraiment de réponse à cette question, du fait que le concept (un  »nombre proportionnel de victimes civiles ») est trop vague. Souvent, on peut vérifier la proportionnalité après les faits… C’est un concept qui varie avec la nature de l’opération militaire et en fonction de la nécessité de cette dernière dans le cadre de l’effort de guerre. »

Question : « Ce que vous dites, en fait, c’est, selon votre conception du droit international, le fait de tuer des civils n’est pas toujours un crime de guerre. » Bahar : « Effectivement. Une opération militaire nécessaire peut être si complexe que la proportionnalité est dépendante des nécessités militaires et, aussi grave que cela puisse sembler, on peut alors faire des victimes civiles. »

Alan Baker est un ancien ambassadeur d’Israël. En janvier 2012, le Premier ministre Netanyahou l’a engagé pour être l’un des trois membres du comité censé prouver que l’État d’Israël avait droit au territoire de la Cisjordanie. Selon le CIDI, il est un « spécialiste » du droit international.

Alan Dershowitz est professeur à l’Université de Harvard, mais également, depuis des décennies, un lobbyiste passionné en faveur d’Israël. En 1972, il s’en était pris de façon abjecte à Israël Shahak qui, à l’époque, était président de la Ligue israélienne des droits de l’homme parce qu’il l’estimait trop critique envers « l’État juif ».

Plus tard, il allait également se retourner contre Norman Finkelstein et Noam Chomsky, et contre Stephen Walt et John Mearsheimer, lorsque ceux-ci, en 2006, avait rédigé l’ouvrage The Israel Lobby. Lui-même, il fut démasqué par Noam Chomsky et Norman Finkelstein comme plagiaire. Il s’était avéré que son livre, The Case for Israël (Le droit d’Israël) avait été en grande partie retranscrit à partir d’un livre de propagande publié précédemment, From Time Immemorial (Depuis des temps immémoriaux) d’une certaine Joan Peters. De son côté, ce dernier ouvrage s’appuyait en fait sur un matériel de sources fictives.

Le professeur Torture

Dershowitz est connu aux États-Unis sous le surnom de Professor Torture. Il est le tout premier à avoir déclaré – suivi plus tard par le Premier ministre Benjamin Netanyahou – que les Conventions de Genève (2) sur le droit de la guerre devaient être supprimées et que, dans des circonstances de guerre, tuer des civils, de même que les torturer, était bel et bien envisageable. Bart De Wever est-il allé chercher son inspiration chez lui, quand il a parlé de la « révision » de la « Convention de Genève » à l’occasion de la crise des réfugiés ?

Que, dans un environnement aussi monté en faveur d’Israël et aussi hostile à l’Islam que cette conférence, on puisse se laisser aller de la sorte comme une fripouille de droite n’a donc rien d’étonnant. Comme le dit le très vieux proverbe flamand : « Ce dont le cœur est rempli déborde par la bouche ».


Publié le 20 avril 2016 sur De Wereld Morgen
Traduction : Jean-Marie Flémal

lucas_catherineLucas Catherine est un auteur bruxellois spécialiste du monde arabe, de la colonisation, des relations entre civilisation occidentale et autres cultures. Il a vécu à Khartoum, Rabat et Dar es Salam.

Parmi ses nombreux livres : « L’Islam à l’usage des incroyants » (EPO, 1998), « Palestine, la dernière colonie ? » (EPO 2003), « Gaza » (EPO, 2009), « Promenade au Congo : petit guide anticolonial de Belgique » (CADTM, 2010), « Le lobby israélien » (EPO, 2011).

Plusieurs autres articles de Lucas Catherine (ou parlant de lui) sont disponibles sur ce site.

Notes (ajoutées par la rédaction de De Wereld Morgen) :

1 Le 27 décembre 2008, l’armée israélienne se lançait dans une agression contre la population de Gaza, laquelle allait durer jusqu’au 18 janvier 2009. On estime que 1 400 habitants palestiniens de Gaza y ont perdu la vie. Du côté israélien, il y eut 13 victimes israéliennes, dont quatre soldats par des « tirs amis ». Le but officiel de l’opération Plomb durci était de réagir aux tirs de roquettes à partir de Gaza. La véritable intention des Israéliens était de briser la résistance palestinienne à l’étouffant blocus imposé à l’enclave et de saboter les négociations entre le Hamas et le Fatah en vue de reconstituer un gouvernement d’unité palestinienne.

2 Récemment, il a été fait référence régulièrement à la « Convention de Genève » à propos de la problématique des réfugiés. La dénomination exacte de ce traité est toutefois la « Convention relative au statut des réfugiés », de 1951. Les véritables « Conventions de Genève » – quatre, au total – traitent du droit de guerre, qui impose entre autres des obligations aux troupes occupantes (comme l’armée israélienne dans les Territoires palestiniens occupés depuis 1967). Ces quatre Conventions ont été conclues en 1949 et sont des versions plus élaborées de précédents traités datant de 1864, 1906 et 1929. Ces sont ces quatre Conventions de 1949 que Dershowitz veut supprimer, et non la Convention sur les réfugiés de 1951. Bart De Wever continuer à bâtir, consciemment ou pas, sur cette confusion de termes. Depuis, la dénomination erronée de la Convention sur les réfugiés est sans cesse répétée dans les médias, ce qui accentue encore la confusion des termes.

Jan Jambon était également présent, avec le Premier ministre Charles Michel, le 12 avril au dîner gala, organisé par le CCOJB (Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique) ou il fut question d’interdiction de BDS : à lire ICI

 

 

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