Israël et ses partisans s’affirment de plus en plus comme ennemis de la liberté d’expression de par le monde

Voici une histoire complètement dingue à propos des groupes pro-israéliens qui recourent à des forces de sécurité privées et gouvernementales pour réprimer la liberté de parole aux États-Unis. L’incident s’est produit à la fin du mois de mai à la Bibliothèque publique de Kansas City, mais n’a été mentionné que la semaine dernière dans les informations.

La librairie publique de Kansas City

 Le 9 mai, Dennis Ross, qui est depuis très longtemps le fonctionnaire du gouvernement américain en charge du Moyen-Orient et que l’on a surnommé l’avocat d‘Israël (il a déclaré un jour que les Juifs américains « devaient se faire les avocats » d’Israël et non des Palestiniens), donnait un exposé sur Truman et Israël à la Bibliothèque publique de Kansas City. La conférence était sponsorisée par la Fondation de la Communauté juive (JCF) du Grand Kansas City, entre autres, et la JCF avait insisté sur la nécessité d’accroître la sécurité de l’événement en raison d’un crime de haine, la fusillade qui avait eu lieu à la Fondation même de la Communauté juive, deux ans plus tôt, et au cours de laquelle trois personnes avaient été tuées.

Mais, quand Jeremy Rothe-Kushel, un documentariste, s’était levé pour poser à Ross une question critique, et avait tenté de poursuivre, il s’était fait empoigner par un agent de la sécurité privée. Le directeur de programmation de la bibliothèque, Steve Woolfolk, avait intercédé en faveur de Rothe-Kushel. Pour finir, aussi bien Woolfolk que Rothe-Kushel avaient été menottés et arrêtés dans le hall d’entrée de la bibliothèque par un policier hors service de Kansas City – et qui avait également été engagé par la JCF pour l’événement. Rothe-Kushel qualifie l’arrestation d’« agression » et fait remarquer que Woolfolk a été blessé lors de l’incident.

Aujourd’hui, l’affaire éclate au grand jour, semble-t-il, parce que, si la Bibliothèque publique entendait passer la totalité de l’incident sous silence, la police de Kansas City, elle, a insisté pour que les charges soient maintenues.

Rothe-Kushel m’a dit aujourd’hui que l’affaire met en lumière « les liens entre les États-Unis et l’État sécuritaire d’Israël ». Tant l’agent de la sécurité privée qui l’avait empoigné et l’inspecteur de police de Kansas City qui l’avait arrêté ce soir-là avaient suivi, lors de séjours en Israël, des formations sur le contre-terrorisme données par des fonctionnaires israéliens.

Rothe-Kushel affirme que l’agent de la sécurité privée, Blair Hawkins, est un agent de sécurité travaillant pour la JCF. Il présume que Hawkins, qui a une large expérience en matière de sécurité nationale, a obtenu l’emploi par le biais d’une section sécuritaire du lobby israélien SCN (Secure Community Network – Réseau pour le maintien de la sécurité), lequel se décrit lui-même en ces termes :

« L’initiative de sécurité intérieure nationale des Fédérations juives d’Amérique du Nord et de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines. »

Maintenant, revenons un instant sur la scène du « crime ». L’exposé de Ross avait trait à son dernier ouvrage pro-israélien, Doomed to Succees : The U.S.-Israel Relationship from Truman to Obama (Vouées au succès : les relations américano-israéliennes depuis Truman jusqu’à Obama).

Le compte rendu des Bibliothèques américaines (BA) cite Woolfolk à propos de sa décision d’autoriser que la sécurité soit assurée par une firme privée :

Woolfolk a expliqué aux BA que la JCF avait proposé l’idée d’assurer la sécurité lors de la conférence. « À l’occasion et, habituellement, à la demande du conférencier », a expliqué Woolfolk, « la bibliothèque accepte d’appliquer un accroissement des mesures de sécurité. » Mais, dans ce cas, la JCF s’est arrangée pour que soient présents à la fois des gardes de sécurité privés et des policiers hors service, en partie à cause de la sensibilité de la région à propos de la fusillade d’avril 2014 par un tireur solitaire dans un centre de la communauté juive, à Overland Park, dans le Kansas, fusillade qui avait tué trois personnes.

À la fin de l’exposé de Ross, Rothe-Kushel s’est présenté devant le micro du public afin de poser une question à Ross, disant par la même occasion que les États-Unis et Israël s’étaient engagés dans un terrorisme sponsorisé par l’État. Ross a répondu, mais Rothe-Kushel « n’a manifestement pas été satisfait de sa réponse à cette affirmation », a déclaré Woolfolk.

Jeremy Rothe-Kushel m’a procuré une transcription de son échange avec Ross. En voici des extraits :

Rothe-Kushel : Je suis très intéressé par la question du tribalisme et du terrorisme… Ainsi, vous voyez cette longue histoire du recours au terrorisme, non seulement par les États-Unis mais aussi par Israël, qui inclut potentiellement la mort de sa propre tribu afin de faire progresser sa cause géopolitique tout au long du 21e siècle, en passant par le 11 septembre et tout le gâchis, et je conseillerai donc aux gens de considérer le cas d’Alan Sabrosky, le courageux marine juif qui a dénoncé le rôle sioniste dans l’affaire. Et, ainsi donc, je vous demanderai à quel moment la diaspora juive… à quel moment nous devons faire preuve de courage éthique – je suis un Juif américain – pour faire remarquer que, particulièrement en Amérique, les deux pays qui opèrent en notre nom ont été bien trop loin dans leur recours au terrorisme, y compris contre leurs propres citoyens, afin d’asseoir leur pouvoir chez eux et à l’étranger. Quand allons-nous nous lever et devenir des Juifs et des Américains éthiques ?

Dennis Ross : Eh bien, voyez, je ne considère pas cela comme une question de politique, que les États-Unis ou Israël s’engagent dans des actes de terrorisme. Le terrorisme, c’est lorsque vous ciblez délibérément des civils dans un but politique exprimé. L’idée qu’Israël avait quelque chose à voir dans le 11 septembre est insultante : Ils n’avaient rien à voir là-dedans.

Rothe-Kushel : Allez raconter ça au marine Alan Sabrosky.

Ross : Eh bien, je suis un grand croyant – comme Patrick, Daniel Patrick Moynihan le disait, tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions, mais n’a pâs nécessairement droit à ses propres faits.

Rothe-Kushel avait tenté de répondre, mais il avait alors été empoigné par le garde de la sécurité. Il avait crié à plusieurs reprises : « Ôtez vos mains de ma personne » et avait proposé de quitter la salle de son propre chef.

N’oubliez pas que, juste deux ans plus tôt, la communauté juive de Kansas City avait été prise pour cible par un néonazi violent et que trois personnes avaient été tuées. Rothe-Kushel dit qu’il comprend très bien les appréhensions de la communauté ; mais il avait été soumis à une fouille avant que la soirée ne commence, de sorte qu’on savait qu’il ne portait sur lui que du matériel d’enregistrement ; et quand les agents de sécurité l’ont entraîné hors de la salle, ils ont quitté l’endroit, sans devoir tenir compte par conséquent de la moindre menace potentielle réelle.

Le quotidien Kansas City Star insiste fortement sur le caractère pacifique des questions de Rothe-Kushel et donne des précisions sur la blessure de Woolfolk :

Le membre de l’auditoire, Jeremy Rothe-Kushel, de Lawrence, était debout, tranquillement, et parlait dans un micro lorsqu’un garde privé et des agents de police hors service l’ont emmené.

Steve Woolfolk, directeur de la programmation publique de la bibliothèque, a protesté contre l’action de la police et a tenté d’intervenir avant que tout le groupe ne quitte la salle, et les deux hommes ont été arrêtés…

Woolfolk a déclaré qu’il souffrait d’une distorsion d’un ligament collatéral médian du genou après avoir reçu un coup de genou dans la jambe de la part d’un policier. [Le directeur de la bibliothèque, R. Crosby] Kemper a déclaré que la bibliothèque paie une indemnité d’incapacité de travail pour cette blessure.

La couverture de l’affaire par le Comité de défense de la Déclaration des droits met l’accent sur les actions de Woolfolk : « Un employé de la bibliothèque défend héroïquement la liberté d’expression du public ; il est arrêté brutalement dans la bibliothèque où il travaille. »

Dans une vidéo publiée sur le site du Kansas City Star, Woolfolk déclare :

Je suis un peu ennuyé de savoir que la police peut entrer dans mon lieu de travail, dans n’importe quel lieu de travail et placer quelqu’un en état d’arrestation parce qu’il fait son travail et, qui plus est, dans une bibliothèque publique.

Alors que Kemper, le directeur de la bibliothèque, déplore le fait que la police n’a pas laissé tomber l’affaire.

Ils ont pour ainsi dire mis les bouchées doubles, pour cette histoire, et ils font avancer les poursuites. À ce stade, je suis en fait passablement choqué. C’est une violation du Premier Amendement des États-Unis.

Le récit de l’affaire par AP explique la décision de poursuivre : « La porte-parole de la police de Kansas City, la capitaine Stacey Graves, a déclaré que les agents hors service engagés par le sponsor de l’événement ont agi de façon appropriée en aidant la sécurité privée à faire cesser un membre du public de poser des questions complémentaires. »

Rothe-Kushel déclare que l’inspecteur de police de Kansas City qui l’a arrêté s’appelle Brent Parsons et qu’il a lui aussi suivi des formations en Israël. Et d’ajouter, par courriel :

Mais ces gars-là [Parsons and Hawkins] ont des antécédents dans le contre-terorisme et, ces dernières années, ils sont allés en Israël pour des conférences et des formations sur la sécurité.

En attendant, je suis un activiste dévoué et officiellement non violent très concentré sur le Satyagraha et sur les promesses du pouvoir de la vérité pour contrer le terrorisme profond par le biais de la parole, de la presse et de rassemblements. Les recherches n’ont mis à jour ni armes ni contrebande. Je n’avais pas l’intention non plus de « protester » ni d’en montrer des signes.

C’était une situation unique, en termes de sécurité, puisque c’était la première fois que la Bibliothèque de Kansas City donnait l’autorisation à un groupe de coorganisateurs de fournir son propre appareil de sécurité. L’autorisation avait été donnée accompagnée de l’accord selon lequel aucune personne présente ne serait expulsée en raison de ses propos ni non plus sans l’accord des trois groupes organisateurs, la Bibliothèque Truman, la JCF de Kansas City et la Bibliothèque de Kansas City, et ces forces de sécurité ne devaient être utilisées que pour des raisons de sécurité physique.

Ainsi, en bref, nous avons un agent du Département de la sécurité intérieure et un (ancien) agent du Département d’Etat spécialisé dans le contre-terrorisme ; tous deux sont membres d’un service de sécurité privée payant, ils recourent à la force et à des arrestations pour interrompre et « modérer » le temps, l’endroit et le discours politique qui convient dans un forum public désigné, et ce, contre la politique, les pratiques et les desiderata de la Bibliothèque même de Kansas City et contre les droits d’une des personnes qui la fréquentent, droits pourtant protégés par les 1er et 14e Amendements.


Publié le 4 octobre 2016 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

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