Israël condamne une gamine de 12 ans à 4 mois et demi de prison, visites de la famille interdites

D.'s room.Alex Levac

La fillette, qui était en possession d’un couteau, a été arrêtée alors qu’elle approchait d’une colonie en Cisjordanie. Elle a été condamnée à quatre mois et demi de prison et à une amende. Ses parents n’ont pas été autorisés à lui rendre visite.

Son lit est vide. Seuls ses animaux en peluche – un ours, un lapin et un chat – s’y trouvent pour le moment. Depuis deux semaines et demie, D. n’a pas dormi dans son lit. Elle se trouve à la prison de Hasharon. A l’âge de 12 ans, exactement deux mois et demi de plus que l’âge minimum de la responsabilité pénale, elle est sans doute la plus jeune prisonnière languissant dans le système carcéral israélien. Ses parents n’ont jusqu’ici pas eu l’autorisation de lui rendre visite.

D. a été condamnée à une peine de prison de quatre mois au demi, au terme d’une procédure de “plaider coupable” [1]. Les accusations retenues contre elle : tentative d’assassinat et possession d’une arme blanche. Elle a eu de la chance. Si le garde de sécurité, un civil armé, n’avait pas été courageux et modéré, contrairement aux policiers et aux soldats qui vident leur chargeur dans des circonstances similaires, D. aurait été abattue sur place comme tous les autres jeunes gens portant un couteau. Ses parents aussi sont très conscients du fait que leur fille a échappé à un sort beaucoup plus cruel.

Leur maison semble complètement dans la norme, aussi bien tenue que les huit autres enfants de la famille sont de belle présentation. La maison se situe sur les contreforts ouest de Halhul, au nord de Hébron. Il y a un iPad qui affiche une photographie de D. après qu’elle ait été menottée et allongée sur la route par le garde, qui suspectait qu’elle portait un couteau. C’était au matin du 9 février dernier.

Selon ses parents, Umm Rashid et Ismail al-Wawi, rien dans le comportement de D. ce matin-là ne permettait de se douter de ce qui allait se passer après que sa mère ait donné à D. un peu d’argent de poche et qu’elle ait pris le chemin de l’école.

L’école se trouve à environ 200 mètres de la maison, mais il se trouve que D. avait d’autres plans, ce matin-là. Elle a marché en direction de la colonie juive de Karmei Tzur, deux ou trois kilomètres plus loin. Quand elle s’est approchée de la barrière d’entrée de la colonie, les soupçons du garde se sont immédiatement éveillés.  Il lui a ordonné de se mettre à genoux, et elle a obéi. Il a remarqué un objet protubérant sous ses vêtements, et il lui a dit de se relever et de le sortir. C’était un couteau.

Selon sa mère, qui a vu une photographie du couteau, celui-ci ne provient pas de la maison. D. a été arrêtée, interrogée et quelques jours plus tard jugée devant la Cour Militaire pour Mineurs de Judée [2].

Ce diagramme compare le sort des enfants palestiniens et des enfants juifs confrontés à la Justice israélienne. Les droits garantis aux uns et (pas) aux autres, la procédure, les peines,… tout est significatif d’un système d’apartheid.

Ismail, 53 ans, est ouvrier dans la construction. Il travaille pour la construction de la ligne ferroviaire rapide vers Jérusalem. Son permis de travail est de la catégorie la plus élevée, ce qui lui donne le privilège d’avoir le droit de dormir en Israël. Mais ce permis a été immédiatement révoqué en raison de la conduite de sa fille, et son monde s’est écroulé. Umm Rashid est une ménagère de 47 ans, qui a transmis ses yeux bleus à plusieurs de ses enfants, mais pas à D., qui a “des yeux couleur de miel”, disent ses parents.

D. est en classe de septième, à l’école. Le soir précédent son acte, elle a joué avec ses sœurs à un jeu de société qui ressemble à Scattergories, mais seulement avec des variétés de fruits. La famille avait prévu d’aller jusqu’à Jéricho pour faire un pic-nic,  le vendredi.

Nous sommes assis dans la salle de séjour de leur maison spacieuse. Quelques une des autres filles de la famille son là aussi. Vers le milieu de la matinée, ce jour-là, des voisines sont venues dire à Umm que sa fille avait été arrêtée à Karmei Tzur. Ismail, qui était au travail, a reçu un appel d’un agent de sécurité du Shin Bet qui s’est présenté comme “Benny”, qui lui a ordonné de se rendre immédiatement au centre de détention de Etzion. Là, “Benny” lui a montré une photographie de sa fille, avec son cartable d’écolière violet sur le dos et les mains menottées derrière elle. “Benny” voulait savoir si D. avait des problèmes sociaux ou familiaux. Ses parents disent maintenant qu’elle était jalouse parce que ses notes scolaires étaient inférieures à celle de ses sœurs. Au cours de son procès on a aussi évoqué le fait qu’elle souffrait d’un problème de déficit de l’attention à l’école.

Les parents de D., dans la salle de séjour de la maison familiale
Les parents de D., dans la salle de séjour de la maison familiale

Selon ses parents, D. était  profondément préoccupée par la détérioration de l’état de santé de Mohammed al-Qiq, le journaliste palestinien emprisonné qui observait une grève de la faim [3]. Le jour précédent l’incident, elle a demandé à ses parents ce qu’il adviendrait de ses enfants s’il mourrait. Ce sont des choses qui préoccupent une enfant de 12 ans quand elle vit à Halhul.

Son procès a eu lieu le 18 février, devant un juge militaire, le Lieutenant-colonel Shmuel Fleischman. Ce fut la première fois que ses parents ont pu voir leur fille depuis qu’elle avait quitté la maison familiale pour l’école, neuf jours auparavant. De loin, sa mère a pu lui demander si elle avait froid, et elle a dit non; si elle avait faim – non; si elle dormait la nuit – oui.

Umm Rashid a été très choquée par le fait que sa fille ne portait pas de chaussettes sur ses jambes enchaînées. Elle a été étourdie, dit-elle, en voyant que les mains de sa fille étaient également menottées. D. n’a pas pleuré, mais quand elle a été emmenée hors de la salle d’audience, sa mère a bien vu qu’elle avait les yeux humides. D. n’a pas regardé directement vers ses parents; sa mère pense qu’elle était embarrassée ou effrayée. Elle avait acheté une veste pour sa fille, mais on ne l’a pas autorisée à la lui donner.

Le «dossier 2127/16, l’État d’Israël contre D.» n’a pas nécessité de longues délibérations, puisque l’avocat de la défense avait déjà atteint un accord avec l’accusation sur un “plaider coupable”. La Cour lui a demandé de dire son âge et lui a expliqué la signification d’une accusation. Quelqu’un a fait remarquer que D. n’avait jamais commis de délit auparavant.

Selon la transcription du procès, «la défenderesse eu la parole en dernier lieu et a déclaré :“Je suis en septième année. Je vais à l’école Shahada. Je comprends que mon avocat a conclu un accord aux termes duquel je vais devoir faire une peine de prison de quatre mois et demi. Je comprends que mes parents vont payer une amende de 8.000 shekels [environ 2.000 $]. A l’école, j’étudie l’arithmétique, l’Anglais, l’Arabe et des études religieuses”».

Ses parents ont déclaré à la Cour qu’il était injuste de voir leur fille dans une telle situation, et qu’ils n’avaient rien à dire en ce qui concerne l’amende.

Liat Sherf, le coordinateur de l’aide sociale dans l’Administration civile [4] a expliqué que “la mineure” se montrait coopérante lors de leur rencontre, et que son impression générale était que D. “souffrait un peu de problèmes de solitude et de manque d’attention à la maison de la part de ses parents et de la famille. Elle se sent un peu seule quand elle rentre à la maison après l’école… Quant à l’infraction proprement dite, elle a expliqué qu’elle voulait vivre une nouvelle expérience et devenir célèbre… Elle a aussi fait référence à l’ambiance qui règne dans la région dans son ensemble. La mineure a dit qu’elle ne se rendait pas compte du danger et de la gravité de son acte. Elle a exprimé des regrets et a promis de ne pas reproduire un tel comportement, même quand elle s’ennuie.”

Le juge Fleischman a accepté l’accord entre l’accusation et la défense : «Le cœur de personne, pas même celui d’un juge, ne peut rester dur en entendant ces choses dans le prétoire, ou les paroles de la petite D., prononcée d’une voix si faible…», dit-il. Le juge a exprimé la peine que lui inspire de “devoir placer des mineurs derrière des barreaux”, mais il a expliqué qu’il n’avait pas d’autre choix que de l’emprisonner. Il a ordonné la confiscation du couteau et la restitution du cartable de D..

«Je ne peux pas imaginer qu’elle va passer quatre mois et demi en prison», dit la mère de D., même si elle est certaine que D. est forte et ne craquera pas. Quant aux allégation selon lesquelles D. n’aurait pas bénéficié d’assez d’attention dans la famille, Umm Rashid dit qu’elle a neuf enfants à la maison et qu’il lui est impossible de prêter en permanence attention à chacun d’eux. «Il est possible qu’elle ait réellement besoin de plus», dit-elle.

Quelles conséquences l’incarcération aura-t-elle sur D. ? C’est difficile à savoir, dit sa mère. Peut-être pour le meilleur, peut-être pour le pire. La Croix-Rouge Internationale a dit à la famille qu’Israël n’accordera pas de droit de visite avant six à huit semaines supplémentaires. Et elle ne rentrera pas à la maison avant le début de l’été – ils comptent déjà les jours. Ismail est très inquiet à propos de ses moyens d’existence s’il ne récupère pas son permis de travail. “Peut-être pouvez-vous faire quelque chose ?”, nous demande-t-il.

Sur le mur de sa chambre, au-dessus de son lit, D. avait tracé quelques croquis au crayon. La cour et la vallée en contrebas de la maison sont visibles à travers les barreaux dont la fenêtre de sa chambre est garnie. Ses parents racontent qu’une fois des soldats israéliens s’étaient égarés ici, et que D. leur avait indiqué la bonne direction depuis sa fenêtre. Maintenant, les parents se souviennent aussi de ce jour, quand elle était très jeune, où ils étaient allés dans la famille pour rencontrer une tante qui était venue des Émirats du Golfe en visite. Réalisant que les hôtes n’avaient rien préparé pour les invités, D. avait bondi sur ses pieds, et au grand étonnement des adultes s’était exclamée : “Qu’est-ce qui se passe ? Il n’y a donc personne pour servir des rafraîchissements, ici ?”. C’est tout à fait leur D.

Gideon Levy et Alex Levac                 


[1] en droit français on parlerait de “comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité” : la peine est négociée entre le ministère public et la défense, et le juge est appelé à entériner le résultat de ce marchandage qui permet théoriquement d’accélérer la procédure et de réduire un peu la peine. Elle se déroule cependant dans un contexte très défavorable à l’accusé, particulièrement pour les Palestiniens, puisque l’accusation dispose de l’arme absolue : la détention administrative pour une durée indéfinie, illimitée, sans mise en accusation formelle.
[2] L’occupant israélien désigne la Cisjordanie comme “Judée et Samarie” – NDLR
[3] Il a interrompu sa grève de la faim le 26 février – NDLR
[4] L’administration civile est une branche de l’armée d’occupation qui gère celle-ci et la population civile qui la subit. – NDLR

Gideon LevyGideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz. Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son nouveau livre, The Punishment of Gaza, vient d’être publié par Verso. Traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009
Cherchez tous les articles de Gideon Levy ou parlant de lui sur ce site.

Alex Levac est photo-reporter et « reporter de rue ». Il a reçu le « Prix Israël » de photographie en  2005.

Nous avons publié sur ce site de nombreux articles traitant du sort des enfants palestiniens face à la Justice militaire de l’occupant.

Print Friendly, PDF & Email