Israël : l’État passe aux mains d’extrémistes toujours plus extrémistes

Les sionistes religieux ultra-nationalistes ont pris le contrôle d’Israël”, écrit Gideon Levy dans Haaretz.

Le sionisme religieux n’a plus besoin d’employer la terreur, il a pris le contrôle de l’État”, confirme Carolina Landsmann, dans le même quotidien israélien.

Pour Gidéon Levy, «ils ont commencé par construire des colonies [1], puis ils ont tué la solution à deux États, maintenant ils ont les mains libre pour se tourner vers leur prochain objectif. Nous pouvons déjà annoncer le gagnant. L’ultra-nationalisme religieux, qui se dissimule derrière le terme éculé de “sionisme religieux” a gagné. Avec la désignation du nouveau chef de la police, patron du Mossad et la prochaine nomination d’un procureur général qui appartiennent l’un et l’autre à leur camp, ils ont mis la main sur des postes de pouvoir décisifs supplémentaires. La totalité des postes de dirigeants supérieurs du système juridique (le procureur d’État et le procureur du district de Tel Aviv sont des leurs également), et une partie de l’establishment de la défense sont entre leurs mains ».

« La pénétration dans les médias est chose faite. Des religieux aux postes de chef d’État-major de l’armée, de Président de la Cour suprême et de Premier ministre, ce n’est qu’une question de temps. Tout cela ressemble à des coïncidences, comme les pièces d’un puzzle qui s’assemblent. C’est emballé par des diplômés de yeshivas, portant ou non la kippa, et en dépit de leurs différences, un dénominateur commun profond et résilient ».

Et, ajoute Gidéon Levy, « l’appétit vient en mangeant : l’arrogance et l’addiction au pouvoir gagne en puissance. Yoaz Hendel, l’un des leurs même s’il n’arbore pas la kippa, a défini les nouvelles frontières : “Le Tel Avivien laïc est devenu sans objet”, a-t-il déclaré selon [le quotidien] Yediot Ahronoth. La totalité de la lutte entre les libéraux et les conservateurs dans la société israélienne se déroule aujourd’hui au sein du sionisme religieux. C’est la nouvelle élite, et elle n’a plus aucun intérêt pour les compromis ».  Et Gideon Levy de constater que « Hendel a raison. Ces paroles choquantes et scandaleuses sont enracinées dans la réalité. Il nous faut le reconnaître.»

« En n’offrant qu’un apport négligeable à la société, à l’économie, le culture, la science, l’art et la littérature; avec un commun dénominateur basé principalement des croyances messianiques religieuses, racistes, et sur une haine de l’autre – spécialement des Arabes; avec un amour fictif de la patrie, un isolement du monde et des pratiques religieuses folkloriques; sans aucune vision pratique, un leadership spirituel creux qui construit son pouvoir sur l’incitation à la haine et l’approbation des bains de sang; au point focal de la violence et des ères de reproduction de la corruption, et avec une insupportable arrogance, ce mouvement a exploité le vide, l’horrible apathie qui s’est emparée de la société civile, et il s’est frayé un chemin jusque dans les hautes sphères du pouvoir. »

C'est la fête chez les colons extrémistes, qui célèbrent joyeusement la mort du bébé de la famille
C’est la fête chez les colons extrémistes, qui célèbrent joyeusement la mort du bébé de la famille Dawabsheh dans l’incendie criminel de leur maison, dans le village de Douma

« Ils étaient les seuls à vouloir se battre pour un objectif collectif. Ils ne reculaient devant aucun moyen. Ils ont exploité les faiblesses du gouvernement, les sentiments de culpabilité [2] et le désarroi du camp laïc, et ils ont gagné. Ils ont fait cela méthodiquement et  intelligemment : ils ont d’abord établi les fondations de leur existence, l’entreprise de colonisation. Après avoir atteint leur objectif – l’anéantissement de tout accord diplomatique et la destruction de la “solution à deux États” – ils avaient les mains libres pour se tourner vers leur cible suivante : prendre le contrôle de tout débat en Israël, dans le but de modifier en son sein la structure du pouvoir, sa nature et sa substance.»

« Maintenant, ils commencent à récolter les fruits de leur victoire, qui sont plus doux que le miel et intoxicants. Il n’y a plus personne pour les arrêter. Ceux qui s’étaient mis en hibernation vont bientôt se réveiller dans un nouveau pays. C’est parmi eux qu’ils devront chercher les coupables.»

Quant à Carolina Landsmann, elle constate que la critique du groupe qui a engendré les tueurs de Duma [3] par Naftali Bennett a un sens second : le fait que ce ministre de droite considère que leurs actes relèvent du terrorisme signifie que l’emprise du “sionisme religieux” sur la société israélienne est désormais suffisante pour que l’usage de l’action terroriste ne lui soit plus nécessaire. Dès lors, ceux qui poursuivent dans cette voie peuvent être repoussés à l’extérieur de la mouvance, permettant ainsi qu’elle se fabrique une respectabilité.

Il a suffi que Naftali Bennett exprime l’horreur que lui inspire l’assassinat d’un nouveau-né pour que d’aucuns en Israël, qui se veulent défenseurs de la démocratie, voient aussitôt en lui un futur premier ministre : « Bien sûr : un Juif ashkénaze, bien sûr, riche et raciste qui s’oppose à la mise à mort des bébés. Ceci est ce dont les premiers ministres sont faits», ironise Carolina Lansmann. Le seul fait qu’il le festoie pas avec ceux qui dans son camp célèbrent l’assassinat du bébé de la famille Dawabsheh suffit à en faire un homme fréquentable, respectable, presque un partenaire politique envisageable…

« Après tout – écrit Carolina Lansmannla plupart des Israéliens sont opposés à l’assassinat de bébés. Mais la plupart des Israélien, avec Bennett à leur tête, n’ont eu aucune objection contre l’assassinat de près de 500 enfants, lors de la guerre [5] de l’an dernier à Gaza. Bennett n’a jamais eu aucun problème quand c’est l’État qui emploie la violence contre les civils pour atteindre ses objectifs politiques.»

Une fois l’État israélien assujetti à l’extrême-droite du “sionisme religieux”, il peut reprendre le monopole de la violence supposée “légitime”, comme dans les “vraies” démocraties, puisque l’État lui-même est passé au service des franges les plus extrémistes et exaltées de la société. Le “sionisme religieux” n’évolue plus aux marges du système israélien. Il est au cœur du système israélien. Très vite, il SERA le système israélien, rien ne personne ne semble plus pourvoir s’y opposer.

L.D.


[1] “the settlements”, c’est-à-dire “les implantations”, dans la terminologie usitée en Israël. – NDLR
[2] G. Levy fait probablement référence à l’assassinat de Y. Rabin par un extrémiste de droite lié au mouvement des colons, après lequel “la gauche” et le prétendu “camp de la paix” n’ont eu de cesse que de donner des gages à la droite et aux colons, dans l’espoir de les apaiser pour éviter une fracture de la société israélienne. Ceci se déduit de certains des écrits de l’auteur dans le passé. – NDLR
[3] L’incendie de la maison de la famille Dawabsheh, dans lequel un bébé palestinien a trouvé la mort. Une vidéo dans laquelle on voit des colons extrémistes célébrer joyeusement (au cours d’une fête de mariage) la mort de cet enfant, en poignardant une photo qui le représente avec sa famille, fait scandale.  – NDLR
[4] Et par Netanyahou… – NDLR
[5] L’usage du terme de “guerre” pour désigner les événements de Gaza l’an dernier (et lors de nombreux autres épisodes violents) est totalement inapproprié : pour qu’il y ait “guerre” il faudrait que soient en présence et s’affrontent au moins deux armées entre lesquelles existe une commune mesure de puissance et de moyens. En l’espèce, il n’y a d’armée – et quelle armée ! : elle a reçu à ce jour 124 milliards de dollars d’aide militaire des États-Unis, et en reçoit 3 à 5 milliard de dollars de plus chaque année – que du côté israélien, pour affronter des milices palestiniennes à l’équipement disparate et rationné, totalement dépourvues d’aviation, de marine et d’artillerie lourde. Cela a toutes les caractéristiques de massacres de civils, aucune de celles de guerres – NDLR

Gideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz.
Il a rejoint 
Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son nouveau livre, The Punishment of Gaza, vient d’être publié par Verso.
Traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009
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