Israël accusé de falsification intéressée de l’histoire de la Shoah par un de ses éminents spécialistes

La thèse du Professeur Yair Auron est claire : Israël préfère éluder, réprimer et minimiser la souffrance des autres peuples [que les Juifs] durant le génocide nazi et d’autres circonstances historiques, afin de perpétuer se propre victimisation et son isolationnisme.

La couverture du nouveau livre de l’historien spécialiste des génocides Yair Aron, 70 ans, professeur émérite de l’ “Open University”, représente des dessins de cinq écussons : rouge pour les prisonniers politiques, noir pour les “asociaux” et les prisonniers “paresseux”, rose pour les homosexuels, brun pour les tziganes et violet pour les Témoins de Jéhovah. Il n’en manque qu’un : l’étoile jaune pour les Juifs. Le titre de l’ouvrage en explique la raison : «The Non-Jewish Victims of the Nazi Regime» (Les victimes non-juives du régime nazi).

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Auron est spécialisé dans l’étude des génocides et a consacré les quelques dernières décennies à un problème politiquement délicat et sensible : la tentative d’introduire dans le système éducatif israélien une reconnaissance des souffrances des autres peuples [que les Juifs] qui ont été décimés, à la fois durant le génocide nazi et en d’autres circonstances historiques.

Sa thèse est claire : Israël préfère éluder, réprimer et minimiser la souffrance des autres peuples durant “l’Holocauste” [1] et d’autres circonstances, afin de perpétuer sa propre victimisation et son isolationnisme.

Il faut se demander si, en Israël en 2016,  au lieu de façonner la commémoration de l’Holocauste à la lumière des valeurs humanistes et démocratiques, on ne promeut pas inconsciemment – et peut-être, pour beaucoup, consciemment – le racisme et la xénophobie”, a expliqué Auron au cours d’une interview avec Haaretz. “Ignorer les victimes non-juives est peut-être la manifestation la plus concrète de cette tendance”, a-t-il ajouté.

La Prof. Dina Porat, une des plus fameuses spécialistes de l’Holocauste, et historienne en chef au mémorial de Yad Vashem [2], rejette avec véhémence cette accusation. «Pendant 40 ans, des années 1970 jusqu’à 2000, j’ai parlé à des milliers d’étudiants de l’Université de Tel Aviv. J’ai formé des générations de professeurs d’histoire, et aucun étudiant n’a jamais entendu de ma bouche – ou de celles d’autres maîtres de conférence traitant de l’Holocauste – quoique ce soit qui incite à la xénophobie ou à l’isolationnisme», affirme Porat.

Auron, cependant, appuie ses dires sur sa propre expériences dans les auditoires israéliens. «Quand un étudiant me dit que l’Holocauste est unique, je lui demande pourquoi et il répond “parce que”. Et quand je lui demande s’il connaît d’autres exemples sur lesquels il pourrait peut-être fonder une comparaison, il ne sait pas. Nous avons vérifié : la plupart des étudiants ignorent tout des génocides au Rwanda ou en Arménie», explique-t-il.

«L’Holocauste a des éléments d’unicité, comme la totalité et les chambres à gaz. Cela me semble clair. Mais il y a aussi dans les autres génocides des éléments d’unicité. En Israël, la plupart des spécialistes traitent de l’Holocauste comme constituant une catégorie en soi. L’Holocauste d’un côté, très loin, et des génocides de l’autre. Pour ma part, je considère que l’Holocauste devrait être étudié comme faisant partie de la catégorie des génocides. Il s’agit d’un génocide avec des éléments qui lui sont propres», dit Auron.

Une série de douze livres publiés sous le titre «Génocides», dont Auron a pris l’initiative, a été publiée au cours des dernières années par la “Open University”. Ils traitent d’exemples de génocide dans une perspective historique. La collection, qui accompagne une série de cours éponyme, étudie l’extermination des indigènes américains [3], le “génocide culturel” au Tibet (selon les termes d’Auron), le massacre des Arméniens par les Turcs [4], et celui des Tziganes par les nazis.

«Et vous ne trouverez aucun de ceux-là dans le système éducatif israélien, qui est un système politique qui ne veut pas exposer ses étudiants aux génocides d’autres peuples», affirme Auron. «Officiellement le système ne l’admettra pas, mais le sujet est tabou», ajoute-t-il.

Les affirmations d’Auron sont problématiques, dès lors que des ministres appartenant à tout le spectre politique ont dirigé le Ministère de l’Éducation au fil des années : de Yossi Sarid et Shulamit Aloni (du Meretz) et Zevulon Hammer (du Parti National Religieux), jusqu’à Naftali Bennet (du parti Habayit Hayehudi). Cependant, le fait demeure que – pour quelque raison que ce soit – Auron est apparemment le seul professeur en Israël qui aujourd’hui présente un cours consacré aux génocides des autres peuples.

Son nouveau livre est aussi, apparemment, le premier ouvrage en hébreu à se concentrer sur les autres victimes de l’Holocauste. Il y a eu d’autres livres sur des sujets spécifiques, comme celui de Gilad MargalitGenocide, Nazi Germany and the Gypsies” (Génocide, l’Allemagne nazie et les Tziganes). Le monument érigé à Tel Aviv dans le parc Gan Meir en 2013 pour rappeler la persécution de la communauté gay fait également partie de la commémoration locale des souffrances des “autres victimes des nazis”.

Le Ministère de l’Éducation et les politiciens ne sont pas les seules cibles des critiques de Auron, qui vise également Yad Vashem, l’organisme national chargé de la commémoration de l’Holocauste en Israël. Auron estime qu’il devrait faire davantage pour commémorer aussi les persécutions visant d’autres peuples.

«Je pense qu’en Israël, les victimes de génocide où que ce soit devraient être commémorées – le Rwanda, le Cambodge, les Arméniens… – Yad Vashem devrait peut-être leur consacrer des mémoriaux en son sein. Cela ne réduit pas l’Holocauste, cela le magnifie», dit-il.

«Le mandat confié à Yad Vashem est de traiter du génocide du peuple juif – l’Holocauste», réplique le Dr. Iael Nidam-Orvieto, directrice de l’Institut International pour la Recherche sur l’Holocauste, à Yad Vashem, dans une réponse écrite à Haaretz.  Cependant Nidam-Orvieto ajoute que «lorsqu’on traite de l’Holocauste et des processus historiques qui ont eu lieu dans ces années, bien sûr, la question de toutes les victimes de la persécution nazie se pose. La question est non seulement pertinente lorsqu’on cherche à obtenir une image historique complète de l’Holocauste, elle aiguise également divers autres aspects du sort des Juifs pendant la Shoah».

Le Ministère de l’Éducation lui aussi repousse les critiques de Auron. «Les programme d’histoire dans l’enseignement non-religieux de l’État inclut des références aux persécutions et aux assassinats d’autres populations, et pas seulement à la tentative d’anéantissement du peuple juif», affirme le Ministère dans une réponse écrite adressée à Haaretz. Le Ministère a produit à Haaretz son programme d’enseignement de l’Holocauste, qui inclut des chapitres sur la persécution des opposants au régime nazi et sur les “euthanasies” de malades et de handicapés, ainsi que sur l’extermination des Tziganes.


Article de Ofer Aderet publié le 27 janvier 2016 par Haaretz.
Traduction : Luc Delval

[1] le terme “Holocauste” est sujet à caution, notamment en ce qu’il intègre une dimension religieuse au massacre, et aussi en ce qu’il est fréquemment utilisé dans des écrite de propagande sioniste. Utilisé répétitivement par l’auteur de l’article, il est reproduit ici sous cette réserve – NDT
[2] le mémorial national de Yad Vashem a été bâti sur les site de deux villages palestiniens anéantis lors de la guerre de 1948 : Ein Kerem, dont une partie subsiste, et le tristement célèbre Deir Yassine qui fut rayé de la carte le 9 avril 1948 à la suite de massacres perpétrés par les milices juives de l’Irgoun et du Lehi. Le massacre de Deir Yassine est considéré comme un tournant du premier conflit armé israélo-arabe, puisqu’il précipita l’exode de la population palestinienne. Actuellement, Yad Vashem fait partie intégrante du dispositif de propagande israélien : c’est un lieu obligé de visite pour tous les visiteurs étrangers de marque, qui sont pratiquement contraints à chaque occasion d’aller y témoigner du repentir des peuples, organisations, entreprises,… du monde entier à l’égard des Juifs victimes de la barbarie nazie (à une époque où Israël n’existait pas et où eux-mêmes, pour la plupart aujourd’hui, n’étaient pas nés).
stephane_richard_yad_vasem_420x236Assez révélateur à cet égard est le “cartoon” du dessinateur de Haaretz, à l’époque (juin 2015) où le PDG de l’opérateur de télécoms français Orange avait suscité une grande colère de Netanyahou en déclarant qu’il souhaitait que la marque soit retirée du marché israélien. Il avait été évidemment accusé d’antisé­mitis­me et  sommé de venir s’expliquer et faire acte de contrition à Jérusalem. Le dessin montre Netanyahou donnant ses instructions alors que l’avion de Stéphane Richard vient de se poser : “conduisez-le immédiatement à Yad Vashem et coupez la climatisation dans la voiture”, ordonne le premier ministre. Toute “spécialiste” qu’elle soit, Dina Porat est au moins autant une fonctionnaire des services de propagande de l’État israélien qu’une scientifique impartiale. 
Voir aussi Amira Hass : The Myth That Jews Are Always Victims of Persecution, Occupiers or Not – NDLR
[3] les “Indiens d’Amérique” ou “peaux rouges”, selon une terminologie populaire – NDLR
[4] génocide qu’Israël a refusé de reconnaître – Voir par exemple : Pourquoi Israël ne reconnaît pas le génocide des Arméniens ? ou encore Le président israélien a décidé de ne plus soutenir la campagne appelant Israël à reconnaitre les massacres

 

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