Fin de la grève de la faim de près de 2.000 prisonniers palestiniens

Israël s’est dit d’accord pour restreindre son utilisation de la détention administrative, l’une des revendications des grévistes de la faim. (Ryan Rodrick Beiler)

Lundi, près de 2.000 prisonniers palestiniens ont mis un terme à leur grève de la faim massive et historique dans les prisons israéliennes, quand les représentants des prisonniers ont accepté l’accord, sous médiation égyptienne, avec les fonctionnaires responsables des prisons israéliennes.

Selon une clause de l’accord, Israël a accepté de limiter le recours à la détention administrative — un emprisonnement de durée indéfinie, sans accusation ni procès – et a déclaré qu’il réduirait les restrictions sévères, de plusieurs années, frappant les familles, particulièrement de la bande de Gaza, et les empêchant de rendre visite à leurs êtres chers emprisonnés dans les prisons israéliennes. Pendant ce temps, les organisations palestiniennes des droits de l’homme exercent des pressions avec leur plaidoyer juridique et politique en faveur des prisonniers palestiniens.

Jeudi, Nora Barrows-Friedman, qui travaille pour The Electronic Intifada, a interviewé Sahar Francis, directeur d’Addameer, l’organisation des droits de l’homme qui soutient les prisonniers palestiniens. Addameer a toujours été en première ligne dans le travail juridique et l’information du public à propos des récentes grèves de la faim.

Nora Barrows-Friedman  Tout d’abord, qu’est-ce que cette grève de la faim massive a révélé des mesures israéliennes à l’encontre des prisonniers palestiniens et de leurs familles – des mesures qui sont appliquées depuis des décennies tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des prisons ?

Sahar Francis En fait, je pense que les grèves de la faim ont mis en évidence les pratiques les plus problématiques à l’encontre des prisonniers et de leurs familles. Par exemple, la punition consistant en l’enfermement en isolement durant de longues périodes, comme ce fut le cas pour Mahmoud Issa, qui passa plus de 10 ans en isolement ; les restrictions imposées aux visites des membres de la famille et l’interdiction totale, depuis juin 2007, pour les familles originaires de Gaza ; les violations auxquelles sont confrontés quotidiennement les prisonniers placés dans des conditions sévères, telles les conditions de santé, les restrictions concernant l’enseignement, les punitions qu’ils subissent à l’intérieur des prisons et ce, sous de multiples justifications ; de même que la façon de traiter les familles durant leurs visites – par exemple, les fouilles corporelles complètes, tous vêtements ôtés, que doivent subir les familles quand elles se rendent en visite dans les prisons.

Et, bien sûr, les mesures de détention administrative, la détention arbitraire dans accusation nu procès et ce, durant de longues périodes – défier cela fut l’une des principales revendications de cette grève de la faim.

NBF Parlez-nous de cinq dispositions sur lesquelles se sont mis d’accord les représentants des grèves de la faim et les Services carcéraux israéliens. Comment évalueriez-vous le processus qui a mené à cet accord et, aujourd’hui, seulement quelques jours plus tard, que disent de cet accord certains des prisonniers avec qui Addameer travaille ?

SF En fait, l’accord a été atteint à l’issue d’un tas de pressions des différents côtés, que ce soit au niveau local ou au niveau international. Et, certainement à la fin, je pense que c’est la médiation égyptienne qu’on en arrive, de façon pratique, sur le fond, à se mettre d’accord sur les cinq choses réclamées par les prisonniers. Nous devrions mettre en exergue que ce qui a été publié par les officiels israéliens était l’engagement que le comité des prisonniers, les neuf prisonniers représentant tous les prisonniers en grève de la faim, a signé au nom des autres prisonniers.

Et, selon le rapport émanant des membres du comité des prisonniers, les Égyptiens ont atteint un accord avec les Israéliens, accord selon lequel ils devaient d’abord arrêter leur grève de la faim et, ensuite, toutes les personnes en détention en isolement quitteraient l’isolement pour être transférées dans des sections normales, avec les autres prisonniers palestiniens, dans les 72 heures suivant la signature de l’accord. Tertio, une commission spéciale a été instaurée au sein des IPS afin de vérifier toutes les diverses conditions à propos desquelles les prisonniers avaient des doléances et, bien sûr, les Israéliens ont été d’accord avec le fait que, d’ici un mois, on recommencerait toutes les visites familiales des gens de Gaza et qu’on résoudrait les problèmes de sécurité auxquels étaient confrontées les familles venant de Cisjordanie. Finalement, il y a eu le cas de la détention administrative.

Et, ici, en fait, il y a eu une discussion lors des négociations mêmes, le jour où ils ont signé l’accord. Les Israéliens prétendaient que cela ne comprendrait que les cinq prisonniers détenus à la prison de Ramle — les grévistes de la faim à long terme. Les prisonniers ont insisté, selon le médiateur égyptien, en disant que non, cela portait sur tout le problème de la détention administrative dans son ensemble et, en fait, ce que nous ont dit les prisonniers, c’est que le médiateur égyptien a insisté pour que l’accord incluse la détention administrative en tant que telle…Cela signifie que le camp israélien limiterait le recours à la détention administrative aux cas de très haute sécurité et non de façon arbitraire comme ils l’ont fait jusqu’à ce jour, et que le tribunal serait plus efficace à l’avenir dans sa limitation de l’extension de la détention administrative.

Je pense qu’ils prendront en considération la position du juge dans le cas de Bilal [Diab] et Thaer [Halahleh] à la haute cour, à propos du recours par Israël à des preuves secrètes : comment trouver un moyen, avec un autre avocat outre les avocats palestiniens qui représenteraient utilement les détenus administratifs – peut-être un avocat du camp de l’État qui puisse réviser les dossiers secrets et défendre également les détenus.

Mais ce n’est pas encore clair – je ne pense pas qu’il y aura une décision à ce propos dans un proche avenir.

NBF Et, naturellement, nous savons qu’Israël a derrière lui un long passé bien enraciné consistant à ne pas respecter les accords, qu’il s’agisse d’accords internationaux ou d’accords concernant des cas spécifiques. Comment pouvez-vous présumer qu’Israël va respecter les accords dégagés cette semaine à propos des grèves de la faim ?

SF En fait, les prisonniers ont également fait savoir que le camp égyptien leur a promis qu’il garantirait et suivrait l’application de l’accord. On a dit aujourd’hui que les prisonniers ont terminé leur détention en isolement et nous obtenons certaines informations de la part de familles de prisonniers qui étaient en isolement et ces familles nous ont dit qu’ils avaient été  transférés parmi les population carcérale ordinaire.

Israël s’est dit d’accord pour restreindre son utilisation de la détention administrative, l’une des revendications des grévistes de la faim. (Ryan Rodrick Beiler)
Israël s’est engagé à restreindre son utilisation de la détention administrative, l’une des revendications des grévistes de la faim. (Ryan Rodrick Beiler)

Je pense que le problème de l’isolement va être résolu dans la semaine qui suit – en espérant que le problèmes des visites familiales sera lui aussi résolu très bientôt. Mais, évidemment, la chose devrait toujours être contrôlée et suivie de très près afin de pouvoir être sûr que les Israéliens s’engagent réellement à respecter l’accord.

Aujourd’hui aussi, nous sommes conscients que certains des prisonniers sont restés e, grève de la faim. Un prisonnier est toujours en grève de la faim parce qu’il réclame le statut de prisonnier de guerre. Il a été transféré voici quelques jours vers le centre de détention de Jalameh et, hier, il a fait l’objet d’une agression physique de la part d’un policier, en cet endroit. Il est toujours en grève de la faim et, de plus, il est en isolement.

Ainsi, nous nous attendons à ce que certaines violations aient lieu et c’est pourquoi toutes les ONG spécialisées dans les droits de l’homme devraient suivre tout ceci de très près.

NBF Qu’en est-il des implications juridiques ? Que va-t-il falloir faire pour aller à l’encontre du recours par Israël à la détention administrative, à la torture et aux interrogatoires ? L’un des effets de cette grève de la faim massive pourrait-il se traduire par le fait qu’on va faire beaucoup plus sur le plan juridique afin d’aller à l’encontre de ces pratiques et, finalement, y mettre un terme ?

SF Tout d’abord, nous devrions être conscients de ce que je ne pense pas que cela affectera grandement l’usage de la torture et d’autres méthodes utilisées lors des interrogatoires ou des procédures d’arrestation ou de comparution, lorsqu’ils transfèrent les prisonniers – parce que l’accord n’a pas trait à de tels problèmes spécifiques. Et c’est pourquoi nous devons continuer à assurer un suivi et à travailler au niveau juridique avec les cas des prisonniers – le succès dans cette grève de la faim ne signifie pas que le problème des prisonniers politiques palestiniens soit venu à sa faim et qu’ils vont vivre désormais dans de parfaites conditions de détention, pas du tout. De même, en ce qui concerne les changements apportés à la détention administrative, tant que nous ne pourrons pas les contrôler au niveau pratique, il va nous falloir attendre et voir comme cela va opérer.

Par exemple, Bilal est censé être relâché en août. Thaer en juin. Mais, pour les autres, il y a différentes dates, pour leur libération. Nous devrions suivre de près comment les tribunaux et comment le gouverneur militaire – qui sont responsables de la délivrance de tels ordres de détention administrative – vont réagir à ce niveau.

Je ne crois pas que ce soit la fin de la pratique de la détention administrative, mais je pense qu’un très bon point, ici, c’est que cette grève de la faim a mis sérieusement en évidence la question problématique de la pratique par Israël de la détention administrative, de sorte qu’à l’avenir, nous pourrons maintenir cette pression  sur cette pratique de la détention administrative – spécialement à partir de l’ONU et des autres organisations internationales des droits de l’homme et autres stratégies politiques. Presque tout el monde condamnait la façon dont Israël y recourait et disait que cela contrevenait aux lois et aux normes internationales. Bien que la Quatrième Convention de Genève fournisse une option au recours à la détention administrative, elle est très limitée et très restreinte et il y a des garanties de procédure de procès régulier, mais Israël les viole.

C’est pourquoi nous avons collecté beaucoup de soutien, cette fois, pendant les grèves de la faim, sur la question de la détention administrative.

NBF Cette grève de la faim qui a écrit l’histoire a mobilisé non seulement des communautés partout en Palestine, mais aussi des groupes internationaux de solidarité. Et les accords en vue de mettre fin à la grève de la faim sont venus le même jour que le 64e anniversaire de la Nakba. Quelles sont vos réflexions sur la façon dont des gens du monde entier, en solidarité avec la lutte palestinienne, maintiennent la question des prisonniers palestiniens à l’avant-plan du militantisme ?

SF Je pense que les Israéliens ont été mis sous pression  et qu’ils voulaient mettre un terme à la grève de la faim avant la Journée de la Nakba (le 15 mai). C’est pourquoi l’accord est venu dans la nuit précédant le 15, afin de ne pas concentrer toute l’attention, lors des activités de la Journée de la Nakba, sur le problème des prisonniers – ils craignaient que cela ne causât beaucoup plus de tension et d’activisme, particulièrement en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza ainsi qu’au niveau international.

Mais je pense que la question de la grève de la faim a montré que l’activisme public et le soutien civil apporté par tous les différents groupes autour de la question des prisonniers politiques prouvent que ce devrait être un mouvement incessant, permanent et que, par ce genre de lutte, nous pouvons arriver à nos fins. C’est pourquoi nous devrions considérer le problème des prisonniers simplement comme une partie de l’ensemble – les colonies, les prisonniers, le mur, les démolitions de maisons, les check-points — tous les différents aspects de l’occupation devraient être reliés entre eux sous une telle sorte de résistance civile qui comprend des boycotts, désinvestissements et sanctions, des manifestations et d’autres activités, comme ce que nous avons vécu ces deux derniers mois dans le soutien des grèves de la faim.


Publié le 18 mai 2012 sur The Electronic Intifadah.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

Nora Barrows-Friedman est une rédactrice associée à The Electronic Intifada.

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