Evolution du mouvement des femmes palestiniennes

Militante du mouvement des femmes, Islah Jad est aussi chercheuse. Elle a fait une thèse sur l’évolution des mouvements des femmes palestiniennes après Oslo. Son principal constat porte sur l’émergence, depuis Oslo, d’ONG qui se sont substituées aux anciens Comités de femmes et qui ont abandonné le terrain social et celui des luttes.

Le mouvement des femmes s’est donc lentement dépolitisé et affaibli au profit des femmes activités du Parti Islamique du Salut, qui ont su se nourrir de l’expérience populaire des Comités pour en capitaliser les acquis.

Pour Islah Jad, la perspective pour le mouvement des femmes laïques est de rebâtir un travail à la base et de peser dans le débat idéologique avec les femmes islamistes, sans ostracisme et sans concessions, non plus.

Entre nationalisme, sécularisme et islamisme

Un interview réalisé par Monique Etienne pour la revue Pour la Palestine n° 45, publié le 20 avril 2005

PLP : Quel bilan tirer de l’évolution du mouvement des femmes depuis Oslo ?

Islah Jad : Tout d’abord, j’ai constaté, après Oslo, un changement dans la société civile qui s’est caractérisé par la transformation des mouvements sociaux en ONG. Le deuxième changement s’est produit dans la structure politique palestinienne où l’Autorité nationale palestinienne a également joué un rôle de démobilisation des mouvements sociaux, y compris du mouvement des femmes. L’influence des bailleurs de fonds sur les orientations des ONG et l’emprise sur celles-ci d’une couche sociale de femmes aisées et instruites qui a récupéré le militantisme des années soixante-dix, à l’origine de la mobilisation des femmes dans les camps de réfugiés et dans les villages, ont ramené de nouveau l’activisme des femmes dans les grandes villes et les bureaux, désertant le terrain.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les réseaux des femmes étaient l’expression de la vigueur du mouvement social. Dans chaque village, il y avait des projets établis – par exemple, un jardin d’enfants, un centre de santé – qui étaient autant de points d’appui pour l’organisation des femmes. Autour de ces projets, il y avait une émulation pour que les femmes prennent leur place dans la vie politique du village, qu’elles soient reconnues comme leaders. Avec les ONG, ces réseaux se sont transformés en structures temporaires de formation des femmes sur les lois ou pour les élections. Ce sont des projets financés pour un an ou deux, rarement au-delà. Une fois le stage terminé, les femmes disparaissent. On est très loin du militantisme. Il ne s’agit plus de permettre aux femmes de s’organiser. Les ONG ont considéré que ce type d’action, même s’il était réalisé par des femmes, était instrumentalisé par les partis politiques pour conscientiser les « masses » à la lutte de libération, qu’il n’avait rien de « féministe » parce qu’il ne traitait pas clairement des problèmes spécifiques des femmes, qu’il ne visait pas à transformer les relations « femmes-hommes » et qu’il ne constituait pas un acquis pour les femmes.

Pour ma part, je démens totalement cette affirmation. Le fait que les femmes se rassemblent pour s’organiser, pour créer un jardin d’enfants, qu’elles se dotent de représentantes, leur donnait beaucoup de force. Cela leur a permis de renforcer leur conscience d’elles-mêmes, d’être reconnues, de pouvoir faire pression sur l’Autorité palestinienne lorsque celle-ci s’est mise en place. On ne peut pas imaginer que des femmes puissent exiger leurs droits sociaux auprès de l’Autorité palestinienne sans être partie prenante de la lutte nationale. En demandant que les femmes consacrent leurs efforts uniquement à la défense de leurs droits, les ONG se sont coupées de la société palestinienne. Si les femmes subissent l’oppression du « genre », elles subissent avant tout celle de l’occupation, de la pauvreté et l’oppression sociale. En abandonnant le terrain de la lutte et le terrain social, le mouvement des femmes s’est affaibli. A plus forte raison depuis la seconde Intifada où, la lutte nationale étant de nouveau prioritaire, ces ONG ont presque toutes dû arrêter leur travail, ne pouvant plus développer leurs projets. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place, dans la société palestinienne, pour un travail spécifique des ONG autour de la conquête par les femmes de leurs droits. Mais elles ne devaient pas se substituer aux organisations populaires de base des femmes, ni dévaloriser leur action. Elles auraient dû, au contraire, la prolonger en servant de catalyseur pour proposer des nouvelles pistes de réflexion et d’expériences. Alors qu’elles se sont placées dans un rôle de pouvoir, estimant qu’elles avaient une connaissance supérieure aux organisations de base, qu’elles avaient une réflexion globale de la mondialisation.

Les ONG jouissent d’une grande audience internationale parce que ce sont elles qu’on a entendues dans les forums mondiaux, « altermondialistes » et autres, du fait qu’elles étaient en contact avec les mouvements à l’étranger parce qu’elles avaient la maîtrise de l’anglais, qu’elles venaient de la classe moyenne éduquée, qu’elles savaient comment écrire des projets et convaincre les bailleurs de fonds.

PLP : Cette analyse peut-elle être généralisée à tous les mouvements de femmes ?

I.J. : J’ai concentré mon étude sur un certain nombre d’organisations de femmes, ces nouvelles formes d’organisation qui ont commencé à apparaître pendant la première Intifada, à partir des années 1988-1989. J’ai étudié l’Union générale des femmes palestiniennes, les comités de femmes qui sont nés à partir de 1978 et le mouvement des femmes islamiques. J’ai essayé de trouver les liens et les points communs entre elles. L’Union générale des femmes palestiniennes (UGFP) n’avait pas d’existence réelle en Cisjordanie ni à Gaza. Toutes ses dirigeantes historiques sont rentrées avec l’OLP, en 1994, suite au processus d’Oslo. L’Union était comme une tête sans corps parce qu’elle n’avait pas d’ancrage à la base. Elle a essayé après Oslo de se lier au mouvement des femmes et de le fédérer. Mais jusqu’à maintenant, elle n’a pas réussi à établir des liens durables sur le terrain. Parfois, elle s’est associée avec des sociétés charitables. Et quand elle a réussi à s’unir aux comités populaires, ceux-ci ont tout de suite exigé des élections internes pour renouveler la direction de l’Union des femmes, ce qui a provoqué des blocages. L’UGFP est restée très éloignée des islamistes, développant plutôt des liens avec les ONG, surtout lorsqu’il s’agissait de participer ensemble à des conférences internationales. Elle a utilisé les informations produites par ces ONG et subi leur influence. Elle a abandonné la mobilisation des femmes du monde arabe pour collecter des dons en soutien à la cause nationale dans le cadre de demandes d’aide à projets auprès des pays donateurs. Elle a également commencé à utiliser ses liens privilégiés avec l’Autorité palestinienne et les élites qui sont au pouvoir pour obtenir des dons pour ses institutions. Aussi est-elle apparue comme un quasi organisme gouvernemental. L’UGFP survit grâce à ce lien privilégié. Beaucoup de ses cadres sont payées par l’Autorité. On peut dire qu’elle a perdu la direction du mouvement et qu’elle n’est toujours pas capable de représenter la base des femmes à l’intérieur et à l’extérieur.

Les comités de femmes ont effectué un vrai travail à la base en organisant les femmes dans les villages et dans les camps. Leur priorité n’était pas de parler anglais ou de savoir présenter un projet, mais de former des responsables selon des critères très différents de ceux des ONG. J’ai essayé d’examiner l’impact négatif des ONG sur ces comités. Par exemple, quand j’ai interrogé les comités de femmes du Fatah, elles m’ont dit qu’elles ne savaient plus comment travailler. Elles n’avaient pas la formation pour écrire des projets, elles n’avaient pas de réseau à l’étranger. Elles pensaient qu’elles devaient former des cadres dans ce sens pour travailler avec les femmes. Tout ce qu’elles avaient bâti avec les femmes, elles avaient l’impression que ce n’était rien. Elles ont intériorisé le jugement des ONG, perdant la confiance en elles-mêmes. Elles n’ont pas su valoriser leur travail antérieur. Je ne dis pas que c’est l’unique cause de la crise au sein des comités : l’affaiblissement des partis politiques, les divisions au sein de l’OLP entrent en ligne de compte, mais l’un des facteurs principaux demeure cet impact des ONG sur le mouvement des femmes.

J’ai étudié comment s’était structuré le projet de changement des lois dans le débat sur la future constitution palestinienne, de 1998 à 2000. Ce projet exigeait l’ unité des organisations des femmes. J’ai montré comment, en voulant contrôler et s’affirmer comme la force dominante de ce projet, une ONG en particulier avait, en fait, affaibli et divisé, dressant les comités de femmes les uns contre les autres. Elle pensait être la plus compétente pour guider et éduquer les femmes et elle avait de l’argent. Cette division a joué en faveur des islamistes. Par exemple, dans le débat sur le code de la famille, beaucoup de naïveté et d’impréparation, en plus du manque d’unité interne au sein des différentes organisations, ont servi les islamistes. La double exigence d’égalité totale et de remplacement de la loi religieuse par une loi civile, n’était pas soutenue ni comprise par la base des organisations de femmes. La riposte des islamistes a été d’autant plus forte que la bataille n’était pas suffisamment préparée. L’Autorité palestinienne n’a pas pris une position claire. Les autres organisations de femmes se sont senties impliquées dans un conflit qu’elles ne maîtrisaient pas. Elles ont cherché à esquiver en gagnant du temps. Les islamistes se sont saisis de cet appel pour commencer une contre-attaque concernant toutes les demandes des femmes.

Ceux qui ont repris l’ancien travail des comités des femmes à travers de petits projets qui répondent à leurs nécessités sur le plan économique et social, dans les endroits touchés par la pauvreté, ce sont maintenant les islamistes qui ont pu élargir leur influence parmi les femmes. Ils font presque exactement ce que faisaient auparavant les comités de femmes, empruntant leurs idées, leurs moyens de mobilisation, jusqu’à leurs mots d’ordre, calquant leur type d’organisation, surtout sur celle des comités marxistes. Par exemple, ils ont créé une école de formation des cadres pour les femmes, ils ont un « politbureau ». Ils ont continué à bâtir sur ce qui existait déjà, se nourrissant de cette expérience pour en capitaliser les acquis.

Cela explique leur succès immense à Gaza et également en Cisjordanie. Un succès que nous devons mettre en parallèle avec les persécutions que les islamistes ont subies par l’Autorité palestinienne. Quand j’ai réalisé des entretiens avec les militants du parti islamique du salut (la branche politique du Hamas), la plupart de leurs bureaux avaient été attaqués par l’Autorité palestinienne, leurs ordinateurs confisqués, leurs magazines fermés… Beaucoup de cadres avaient été arrêtés. Si l’Autorité palestinienne les avait laissés en paix et si la communication entre Gaza et la Cisjordanie avait été rétablie, en peu de temps, les femmes du mouvement islamiste auraient exercé une influence majeure sur les femmes, parce qu’elles sont très efficaces dans l’organisation à la base et dans la pertinence des critiques qu’elles ont formulées sur les revendications des ONG.

C’était un discours très porteur, qui isolait celui des ONG sur les droits des femmes et la revendication d’une place dans la société. Elles ont dit : « Nous sommes dans une phase cruciale de la libération nationale qui exige la combativité, l’unité de la collectivité et le sacrifice de l’individu. Nous ne sommes pas encore dans une phase où l’individu peut réclamer ses droits », tout en reconnaissant que les femmes avaient des droits mais que ce combat ne devait pas affaiblir la lutte pour les droits nationaux. Les islamistes ont admis que les femmes étaient persécutées et victimes de l’oppression sociale, en le mettant sur le compte non pas de la religion mais des traditions qu’il faut faire évoluer. Selon eux, l’Islam demande que les femmes s’organisent pour libérer leur pays, qu’elles soient éduquées, organisées et politisées, actives pour le développement de leur société. Le paradoxe est qu’il y a 27% de femmes dans l’organisation du parti islamique et 15% au sein du « politbureau », plus que dans l’OLP.

J’ai rencontré des femmes fortes, bien éduquées, beaucoup ayant obtenu un master de physique, de chimie ou d’ingénieur. Je ne veux pas dire que l’avenir des femmes est dans une société islamique, mais que la meilleure manière de faire contrepoids au discours des islamistes est de renforcer le travail des femmes laïques. La pression qu’elles exercent oblige les islamistes à prendre en considération les acquis des femmes. Par exemple, si les femmes travaillent, ils ne peuvent pas demander qu’elles restent au foyer. Si les cadres laïques ont permis l’accès des femmes aux universités, ils ne peuvent plus revenir en arrière. Ils sont obligés de partir de l’état de la société et de l’évolution des consciences. D’où l’importance de renforcer le contexte laïque car il aura de l’influence sur les islamistes, même si leur but demeure d’établir un Etat islamiste. Quand les islamistes élaborent leur discours sur les femmes, ils ne s’appuient pas sur des textes religieux, mais ils partent de ce qu’ils entendent autour d’eux. Même si leur discours est réactif, le fait qu’ils travaillent comme une organisation de type marxiste leur a donné une force immense pour mobiliser et influencer les femmes en formant des cadres féminins.

PLP : Quelles ont été les conséquences de l’Intifada dans cette évolution du mouvement des femmes ?

I.J. : La deuxième Intifada a été marquée par un degré de violence inouïe par rapport à la première Intifada. Pendant les deux premiers mois, la mobilisation populaire a été similaire à celle de la première Intifada. Ces manifestations, où les femmes étaient très actives, ont été réprimées dans le sang par l’armée d’occupation. Les morts, les blessés ont découragé les femmes d’y participer et ont abouti à la militarisation de l’Intifada qui a freiné la mobilisation populaire. De nouveau, la tâche d’assurer la survie de la famille est tombée sur les épaules des femmes : soigner les blessés, chercher les prisonniers, trouver du ravitaillement, alors que les maris étaient au chômage ou en prison. La vie des femmes a régressé, devenant plus difficile.

La deuxième Intifada a beaucoup affaibli la gauche, le militantisme, et renforcé les islamistes. Ce qui n’est pas en faveur des femmes, ni de leurs droits. Les islamistes se sont énormément appuyés sur les femmes pour les secours d’urgence, pour aider les femmes pauvres, pour créer des ateliers de travail en développant des sociétés charitables. Tandis que les femmes des ONG étaient presque paralysées parce qu’elles n’étaient pas adaptées à travailler dans un tel contexte. Et pourtant, les femmes des comités ont commencé à regagner leur ancien pouvoir en organisant le secours aux populations en étant présentes dans tous les comités d’urgence. Mais avec un cruel manque de moyens.

Si on prend l’exemple de l’organisation des femmes du Fatah, elles ne reçoivent plus de fonds de l’OLP. L’ANP ne les soutient plus et la plupart de leurs projets ont été stoppés. Bon nombre de leurs leaders ont été nommées dans l’Autorité palestinienne. Il y a eu un vide et le manque de démocratie interne a empêché ces organisations de se doter de nouveaux cadres.

PLP : Quelles seraient les perspectives du mouvement des femmes ?

I.J. : Pour que le mouvement des femmes soit en position de force, il est très important de rebâtir un travail à la base, d’évaluer avec un regard critique ses succès et ses échecs. Je pense qu’il ne faut pas exercer d’ostracisme à l’encontre du mouvement des femmes islamistes. Comme je l’ai déjà dit, le fait que les femmes islamistes ne cherchent pas à bâtir leur discours en s’appuyant sur des textes religieux donne des possibilités aux femmes laïques d’influencer la vision et les discours des islamistes, d’éviter les blocages. Dans cette stratégie, le discours sur les droits ne se divise pas entre d’une part les droits des femmes et d’autre part les droits civils et politiques. Sinon, nous devons dénoncer les persécutions contre les islamistes. Nous ne pouvons pas demander nos droits en les isolant du contexte politique. C’est une étape très importante pour établir une relation de confiance entre les tendances laïques et les islamistes.

Le fait que les islamistes acceptent de reconnaître que les femmes sont opprimées ouvre des perspectives sur les mesures à prendre pour faire évoluer la société. Il y aura toujours des conflits idéologiques et politiques, et c’est souhaitable. On ne sera pas totalement d’accord, mais, à mon avis, les femmes laïques peuvent peser dans le débat idéologique avec les islamistes.

Pour travailler ensemble, nous devons avoir conscience de nos différences, ne pas transiger, tout en trouvant des convergences. Il faut savoir résister aux pressions des islamistes qui vont demander par exemple aux femmes de se voiler. Il faut rester très lucides et leur dire : « Non, je respecte ta différence, alors respecte la mienne. Si vous demandez à l’Autorité de vous reconnaître, vous devez accepter qu’une femme laïque soit différente de vous. Le pluralisme ne se divise pas. » Il faut à la fois poursuivre le dialogue, rester nous-mêmes et retrouver le terrain de l’action sociale et de l’engagement.


Article publié sur www.france-palestine.org

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